> Amont devers 2 : Dante, Leopardi, A.Pozzi, A. Finiguerra, G.Gozzano, S.Quasimodo, E.Montale, P.Valduga, M. Benedetti

Amont devers 2 : Dante, Leopardi, A.Pozzi, A. Finiguerra, G.Gozzano, S.Quasimodo, E.Montale, P.Valduga, M. Benedetti

Par | 2018-02-23T09:48:05+00:00 20 janvier 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

Deuxième livrai­son :

(voir Recours au Poème” 1 nov. 2016)

 

La mort n’est peut-être que l’envers de la vie, l’une et l’autre au delà de (ou dans ?) un au-delà, déjà plus loin que tout le visible sans que nous le sachions. Sans oser le pen­ser. Pas de reli­gion là-dedans, tout au plus la bonne illu­sion de « sor­tir de soi en y res­tant », pour ceux du moins qui nous ont aimés (G. Raboni). Sur la route du mou­rir, écri­vait Antonia Pozzi cinq ans avant son sui­cide. En une Littérature qui com­mence par la dou­ceur d’être là-bas, “lonh et auprès de son amour dis­pa­ru (les pre­miers Siciliens, paral­lè­le­ment à nos trou­ba­dours et à cer­tains poètes ara­bo-anda­lous), qui conti­nue ensuite avec la gloire de célé­brer sa Béatrice ou béa­trice morte – et puis sa Laure (et la suite) –, il y a ici plus qu’un thème, un lieu com­mun, et une espèce d’obsession. Comme si la mort de l’être aimé avait par­tie liée avec la poé­sie. Son unique cible pos­sible. Ou bien encore : quand le poème de « louange » devient fina­le­ment le seul digne d’être pour­sui­vi :

« Je me pro­po­sai donc de prendre à tout jamais pour matière de mes vers ce qui serait louange de cette Très-Gentille [Béatrice] »

(Dante Alighieri, Vie nou­velle, 10, 11 – cf. mon éd. Classiques Garnier, 2011, p. 61),

par delà, croyait-on encore, toutes les sépa­ra­tions…    

 

 

–       Repartons donc de Dante (en ton mineur ?)…

(et le son­net encore,

d’effroi pré­mo­ni­toire)

 

                        (Sonnet)

Un jour s’en vint à moi Mélancolie,
et dit : « Je veux un peu être avec toi » ;
et je vis qu’avec elle, elle ame­nait
Douleur et Ire pour sa com­pa­gnie.
Et je lui dis : « Laisse-moi, va ailleurs » ;
or à la grecque elle me répon­dit.
Et comme à l’aise elle m’entretenait,
tour­nant les yeux je vis Amour venir,
vêtu d’un tis­su noir de frais taillé
et por­tant sur la tête une guir­lande ;
et pour sûr il ver­sait des larmes vraies.
Et je lui dis : « Qu’as-tu, petit pau­vret ? »
Il répon­dit : « J’ai grand peine et angoisse,
car notre dame, doux frère, est mou­rante ».

Dante Alighieri, Rime 25.

–       … et de Leopardi :

 

                   À Silvia

Silvia, te sou­viens-tu
encore de ce temps de ta vie mor­telle,
quand la beau­té brillait
dans le rire fur­tif de tes yeux en liesse,
et que tu gra­vis­sais, joyeuse et pen­sive,
le seuil de la jeu­nesse ?

Sonnaient les chambres calmes
et les rues à l’entour
de ton chant conti­nu
alors qu’assise à tes tra­vaux fémi­nins
tu t’appliquais, heu­reuse
des rêves d’avenir qui en toi vaguaient.
C’était mai par­fu­mé, et tu étais là,
ain­si pas­sant le jour.

Moi, l’étude ado­rable
lais­sant par­fois aux pages exté­nuées,
où mon temps juvé­nile
et ma part la meilleure se consu­maient,
du haut des bal­cons du palais pater­nel
j’étais à l’écoute du son de ta voix
et de ta main véloce
qui par­cou­rait le dur tra­jet de la toile.
Je goû­tais le ciel clair,
voies dorées et jar­dins,
de-ci la mer au loin, de-là les hau­teurs.
Ne dit langue mor­telle
ce trouble dans mon sein.

Que de douces pen­sées,
quels espoirs, et quels nos cœurs, ô ma Silvia !
Quelle, alors, nous sem­blait
notre vie, et le sort !
Quand je me rap­pelle une telle espé­rance,
une angoisse m’étreint
acerbe, incon­so­lable,
et je souffre comme au temps de ma dis­grâce.
Ô nature, nature,
pour­quoi jamais ne tiens
ce que tu pro­met­tais ? pour­quoi à ce point
trompes-tu tes enfants ?

Toi, avant que l’hiver eût des­sé­ché l’herbe,
d’un mal sour­nois assaillie et ter­ras­sée,
tu péris­sais, très tendre. Et ne voyais pas
de tes années la fleur ;
ton cœur ne s’émouvait
aux doux com­pli­ments ou de tes noirs che­veux,
ou de tes regards dési­reux et crain­tifs ;
et tes amies avec toi aux jours de fête
n’ont pas par­lé d’amour.

Bientôt aus­si périrent
tous mes espoirs les plus doux : à mes années
le sort aus­si nia
la jeu­nesse. Hélas comme,
comme tu es pas­sée,
chère com­pagne de mon âge nou­veau,
mon espé­rance en larmes !
C’est là le monde ? là
les plai­sirs, l’amour, les œuvres, l’aventure
dont nous avions ensemble tant devi­sé ?
c’est là le des­tin de notre humaine espèce ?
Dès qu’apparut le vrai,
toi, fra­gile, tu tom­bas, et de la main
la froide mort et une tombe déserte
tu dési­gnais au loin.

 

G. Leopardi, Canti xxi (1831)

Cf. http://​poe​zi​bao​.type​pad​.com/​p​o​e​z​i​b​a​o​/​2​0​1​6​/​0​7​/​a​n​t​h​o​l​o​g​i​e​-​p​e​r​m​a​n​e​n​t​e​-​g​i​a​c​o​m​o​-​l​e​o​p​a​r​d​i​-​p​a​r​-​j​e​a​n​-​c​h​a​r​l​e​s​-​v​e​g​l​i​a​n​t​e​.​h​tml

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       Commençant à mou­rir

Quand je t’ai don­né
ces images de moi enfant
tu me remer­cias : tu disais que c’était
comme si je vou­lais
recom­men­cer la vie
pour te la don­ner tout entière.

Or plus per­sonne
ne tire de l’ombre
la petite légère
per­sonne qui fut
en une aube
brève – la Poupée infante ;

plus per­sonne ne se penche
au bord
de mon ber­ceau d’oubli –
Âme –

et tu es entrée
dans la route du mou­rir

 

                                   Antonia Pozzi, 28 août 1933

 

 

–       Une autre voix fémi­nine, à la marge :     

 

Assunta Finiguerra [en une langue mino­rée de Lucanie]

 

 

 

I fuoche de novembre só appec­ciate  .  

cu na viu­lenze ca me mbau­rissce   

resorge palum­melle e mmóre cane

nda na vija­nove ca nun téne anzute

Oje mam­ma mije e vita bene­dette

appene tocche fierre nassce viende

m’accerchje cume fosse delin­guende

me daje a bbeve miére fatte acite

Me só stan­gate de èsse n’impotende

si mette r’asscedde fazze mala fine

nun póte vuluà chi nun pus­séde abbuole

chi scarpe de cemende porte e piede

nghiu­vuate nderre reste ósce e ssembe

ósce e ssembe spere ca Dije nge sije

 

 

 

 

 

Les feux de novembre sont allu­més       .   

avec une vio­lence qui me fait peur

je renais tour­te­relle et meurs chien

dans une ruelle qui n’a pas d’issue.

Ô ma mère, ma vie bénie,

dès que je touche du bois se lève un vent

qui m’entoure comme si j’étais cou­pable,

me donne à boire un vin pur tour­né acide.

Je suis fati­guée d’être sans puis­sance,

s’il me pousse des ailes je fini­rai mal,

il ne peut voler celui qui n’a le vol,

qui porte aux pieds des sou­liers de ciment

res­te­ra pour tou­jours cloué à terre,

espé­rant chaque jour que Dieu existe.

                     “Questo dolore che man­gia”,

                               Le Voci del­la Luna, 2009

 

Voir aus­si : https://​nosi​ta​lies​pa​ris3​.word​press​.com/​2​0​1​4​/​0​5​/​1​8​/​f​r​o​n​t​i​e​r​e​-​m​a​r​c​h​e​s​-​2​0​-​i​n​-​m​e​m​o​r​i​am/

[A. Finiguerra]

 

 

–       Les jeunes filles et la mort

           Pierre tom­bale

Derrière des fleurs de molène,
   dans la ronce où bat une aile
impré­vue, on lit sur la pierre :
  CI-GÎT PIA, JEUNE FILLE.

Chicorée à l’œil bleu, dïanthe
   de pourpre, et toi, lise­ron
sais-tu de Pia quelque chose ?
   vous l’avez vue, libel­lules ?

Elle dort. Depuis quand a-t-elle
   au cœur ce suave oubli ?
Combien, oh ! de nues en-allées,
   de feuilles, de pleurs sans bruit ?

Combien, Pia, sont morts depuis
   que tu dors ! Toi, pure d’autres
êtres créés pour mou­rir : si
   calme, les mains sur ton sein. 

Dors là, vierge, en paix ; ton léger
   souffle dans l’air, je l’entends
s’accorder au vol des andrènes
   avec le fris­son du vent.

Le char­don laisse, où tu res­pires
   quelques aigrettes d’argent
comme, à la mort, qui meurt confie
   en pen­sée l’ombre d’un nom.

 

                                                             G. Pascoli, Myricae (1894)

– déjà publié sur le site de ‘Recours au Poème’, avril 2014

 

              Paul et Virginie, IX

C’était l’aube et ton corps si beau ren­ver­sé
immo­bile dans les algues, les méduses,
sem­blait pai­sible comme en pai­sible sieste.
Je me pen­chai silen­cieux sur ce visage
où les vio­lettes déjà de la mort
se mélan­geaient aux roses de la pudeur…
Désespérée dou­leur !
Douleur sans le moindre cri, sans une larme !
Morte tu gisais avec ton rêve intact,
tu reve­nais morte à celui qui t’aimait !
Dans la main droite tu ser­rais mon por­trait,
de la gauche tu pres­sais ton cœur détruit…
– Virginie ! Tous mes rêves !
Virginie ! – Et je t’appelai, les yeux fixes…
– Virginie ! Amour qui reviens et qui es
la Mort ! Amour… Mort… – Et je ne par­lai plus.

                                                                                 Guido Gozzano, col­lo­qui, 1911

 

 

 

           À une jeune morte

Tu avais une âme blanche de mouette
et des mains tièdes comme vols d’oiseaux :
par toi le vent m’était serein
et ce doux sou­rire des morts.
Mais toi, jeune fille, qui fleu­ris­sais les prés,
tu as don­né la lumière,
et le jour calme a pleu­ré à nos yeux
et mon visage n’aura plus l’ombre
de tes longs che­veux.

Sur tes cils tombent des feuilles.

Au-des­sus de ta tombe le ciel s’endort,
et en ce tendre aban­don de l’eau
le son ailé de tes pas
revient, comme alors, par les haies.

                                                                      Roberto Roversi (éd. M. Landi, 1942) 

 

 

             Ennemie de la mort

                                                             à Rossana Sironi
                                                                  [sui­ci­dée le 05-07-1948]

Tu ne devais pas, chère,
arra­cher de ce monde ton image,
nous prendre une mesure de beau­té.
Ennemis de la mort, que ferons-nous
cour­bés à tes pieds roses,
sur ton flanc de vio­lette ?
Tu n’as lais­sé ni feuille ni parole
de ton ultime jour, un non à toute chose
sur terre appa­rue, non au mono­tone
jour­nal des hommes. La triste, esti­vale
ancre de la lune entraî­na au loin
tes rêves : col­lines, arbres, lumière
nuit, eaux ; et non confuses
pen­sées, mais rêves vrais
déta­chés de l’esprit qui déci­da
pour toi à l’improviste
du temps, du lâche futur. À pré­sent
tu sais les dures portes,
enne­mie de la mort. – Qui crie, qui crie ? –
Tu as tué d’un souffle la beau­té,
frap­pée pour tou­jours, tu l’as dévas­tée
sans une lamen­ta­tion pour sa folle
ombre éten­due sur nous. Insuffisante
alors, beau­té, défaite soli­tude.
Tu as fait dans le noir un geste, écrit
ton nom dans l’air, ou mieux ce Non à tout
ce qui four­mille ici et au delà du vent.
Je sais ce que tu vou­lais, forme neuve,
je sais la demande qui revient vide.
Il n’y a pour nous, pour toi, de réponse,
ou mousse et fleurs, ô chère
enne­mie de la mort.

                                                 Salvatore Quasimodo, Il fal­so e vero verde, 1954

 

 

                    Le lac d’Annecy

Je ne sais pour­quoi mon sou­ve­nir t’attache
au lac d’Annecy
que je visi­tai des années avant ta mort.
Mais alors je n’eus pas une pen­sée pour toi, j’étais jeune
et me croyais maître de mon des­tin.
Pourquoi peut res­sur­gir une mémoire
aus­si enli­sée, je ne sais ; toi-même
sûre­ment m’as-tu enter­ré sans le savoir.
Or tu repa­rais vivante et tu n’es plus. Je pou­vais
m’informer alors de ton pen­sion­nat,
en voir sor­tir les jeunes filles en rang,
trou­ver une pen­sée tienne du temps où tu étais
en vie, et n’y ai pas pen­sé. Maintenant c’est inutile,
je me contente de la pho­to­gra­phie du lac.

                                                                                      (06-VI-1971)

                                                                                  Eugenio Montale, Diario del ’71

– texte exclu, je ne sais plus pour­quoi, de ma suite pour la

NRF 370, 1983, Poèmes de son grand âge (1975-1980)

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–       Et après ?

 

Oh pas ain­si, non ! moi, cet égout­te­ment ?
un lima­çon qui se défait… moi vrai­ment ?
avec le cœur qui fond, part en grandes eaux
par les vis­cères, les cuisses… toute en eau…
Et si ça conti­nue – com­ment en dou­ter ? –
peu à peu cette chair aus­si, en entier,
va creu­ser son lit, trou­ver sa propre veine.
Oh, pas encore, non non, non pas la mienne,
pas déjà, j’ai le temps, disais-je, le temps.
Mais quel temps, un vrai os affa­mé, un temps
du chien ! Voilà, tout pour moi s’est dérou­lé,
en années à mordre, et années et années,
à me ron­ger le cer­veau en chaque écorce.
Maintenue de force, sans un brin de force,
de mes vis­cères je me forge des bas.
Mais ce n’est pas ça, ce n’est même pas ça,
je n’ai plus de jambes peut-être, ou de bras…
Alors, sans tête alors ? sans une face ?
qu’est-ce qui me reste ? il ne me reste rien ?
Il me reste l’esprit. En espoir si fin
l’esprit reste là. Et non l’esprit tout seul.
Et cet autre écou­le­ment, d’une rigole,
c’est à moi aus­si ? c’est déjà le cer­veau ?
Moi ici, comme à l’abattoir un bes­tiau
écor­ché, équar­ri, pen­du à cou­ler,
com­ment pour­rais-je encore pen­ser mar­cher
si la porte est clouée ? Ah, c’est par pitié,
pour qu’on ne puisse pas me voir, car qui sait,
un col­lap­sus peut frap­per qui me regarde.
Je n’en sais rien, moi, rien là qui me regarde,
mais mes yeux, oh mes yeux, toutes les hor­reurs
qu’ont vues mes yeux, oh, si lourdes de ter­reur !

 

Patrizia Valduga, Donna di dolo­ri (1985-1990)

 

 

Où t’es. Mère.

Y’a d’mourir, et ça n’paraît vrai.
Il faut mou­rir, et ça ne semble pas vrai.

Ainsi les feuilles. Ainsi,
peut-être, feuilles n’ont pas été.

                                                      Mario Benedetti, Pitture nere su car­ta, 2008

 

 

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