> AMONT DEVERS : une anthologie poétique proposée par Jean‐Charles Vegliante

AMONT DEVERS : une anthologie poétique proposée par Jean‐Charles Vegliante

Par | 2018-02-23T07:39:06+00:00 14 octobre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

(Dans la poé­sie ita­lienne, trans­duc­tions)

 

Pour cette antho­lo­gie, nous pro­po­sons quelques exemples – par­fois sin­gu­liers mais d’après nous bien carac­té­ris­tiques – de la poé­sie ita­lienne majeure et par­fois “mineure” ou mino­rée mais non moins impor­tante, venue après l’immense tra­vail fon­da­teur de Dante Alighieri : aus­si bien en ce qu’elle a pu consti­tuer une source pour d’autres lit­té­ra­tures euro­péennes et au delà (on pense sur­tout à Pétrarque), que par son irré­duc­tible par­ti­cu­la­ri­té, sou­vent occul­tée ou igno­rée de ce côté des Alpes. Le presque-même et l’apparente faci­li­té de pas­sage d’une langue à l’autre, de formes inno­va­trices ou ins­ti­tu­tion­na­li­sées à d’autres (ici sem­blant aller de soi), et aus­si la proxi­mi­té cultu­relle indé­niable entre les deux aca­dé­mies – ita­lienne et fran­çaise –, ont sou­vent agi à l’inverse de ce qu’on aurait pu attendre, éloi­gnant les pré­ten­dues “sœurs latines” au lieu de les rap­pro­cher pour de féconds échanges. Non que ceux-ci n’aient pas eu lieu, au moins depuis l’époque des trou­ba­dours des­cen­dant vers la Péninsule, puis avec la Pléiade pétrar­qui­sante en sens inverse, enfin à nou­veau de Paris en direc­tion de l’Italie (et du reste du monde), mais trop sou­vent de façon asy­mé­trique ou – en France sur­tout –  inter­mit­tente, sans échap­per à la ten­dance assi­mi­la­trice, à cette accul­tu­ra­tion sûre de son bon droit dont notre pays a don­né bien d’autres exemples ; et au cen­tra­lisme, duquel l’infinie varié­té des dia­lectes, par­lers, langues locales ita­liennes (par­fois riches déjà d’une vaste lit­té­ra­ture) ne pou­vait qu’avoir à pâtir. Comme quoi, la poé­sie elle-même n’échappe pas à l’idéologie et, plus sim­ple­ment, à l’histoire dans laquelle s’ancre son expres­sion.

La trans­duc­tion, sui­vant l’acception néo­lo­gique que j’en avais pro­po­sée dès les années 80 du siècle der­nier (voir D’écrire la tra­duc­tion, 19962) vou­drait évi­ter cet écueil, aus­si bien que celui des récri­tures, certes inté­res­santes – j’en connais d’ailleurs quelque chose – voire géniales (Bonnefoy) mais par trop éloi­gnées de l’ébranlement que doit conti­nuer de trans­mettre dans le texte d’arrivée, à mon avis, l’œuvre ori­gi­nale en sa dif­fé­rence. L’opération créa­trice d’un texte nou­veau, par défi­ni­tion auto­nome dans la langue-culture de des­ti­na­tion, ne devrait jamais négli­ger cette pos­ture pre­mière, filiale si l’on peut dire, rela­ti­ve­ment au texte de départ : Amont dévers, résur­gence et source qui seraient à la fois nôtres et com­munes à l’autre ver­sant, étranges doubles adret ou ubac selon la pers­pec­tive adop­tée – et vrai­sem­bla­ble­ment tan­tôt alter­nés, par­ta­gés en fonc­tion du type de texte ori­gi­nal à trans­duire. À ame­ner donc, sans détour­ne­ment, vers l’autre pente, en accep­tant d’y être nous-mêmes trans­por­tés… facile à dire ! Il n’y a pas d’ancillarité, pas même de modes­tie : dans cer­taines limites qui sont celles de leur temps, nous croyons bien qu’il y a des ver­sions “défi­ni­tives” (avec guille­mets). Et pro­vi­soires donc. C’est sou­vent alors d’une petite conver­sion qu’il s’agit, au moins momen­ta­née – nou­vel oxy­more –, par exemple devant tel poème dia­lec­tal moderne, pour lequel n’existe lit­té­ra­le­ment aucun type d’équivalence pos­sible dans une langue aus­si cen­trale et nor­mée que la fran­çaise. Et que dire du rythme… Alors, plus que jamais, tra­duire sera aus­si trans­for­mer, en une méta­mor­phose qui ne devrait pas deve­nir annexion – voire au mieux récri­ture – mais demeu­rer au plus près de l’étranger per­tur­bant, fût-il dans le cas des deux proches voi­sines qui nous occupent une sorte de fami­lier étrange.

Faut-il pré­ci­ser que ce choix, ter­ri­ble­ment limi­té sans doute, n’est au demeu­rant que celui d’un lec­teur par­mi d’autres, avec les pré­fé­rences et aus­si les capa­ci­tés de cri­tique et d’écriture qui se mani­fes­te­ront d’emblée, en bonne pra­tique-théo­rie : autant dire sub­jec­tif, encore qu’un cer­tain nombre de limites et de règles moins dis­cu­tables y aient été res­pec­tées. Nous pen­sons en effet que la langue – d’origine et de des­ti­na­tion en l’occurrence –, les langues donc, res­tent tou­jours sou­ve­raines, pré­do­mi­nantes pour la déli­cate et indis­pen­sable com­mu­ni­ca­tion lit­té­raire, sans laquelle risque de s’étioler toute trans­mis­sion. Relativement exten­sibles, si l’on peut dire, elles ne sont pas celles de la doxa, en prin­cipe… La langue vers laquelle se dirige le flux ver­bal et musi­cal (et son rythme) doit être “inven­tée” en quelque façon : mais qu’est-ce à dire ? Certes pous­sée jusqu’à ses extrêmes, ouverte à la ren­contre avec l’étran­ger, bous­cu­lée et renou­ve­lée peut-être, mais non « sub­ver­tie » comme on s’est plu à le pré­tendre un peu gra­tui­te­ment, sous peine encore une fois de clô­ture et d’entre-soi sté­ri­li­sants. La révo­lu­tion est ailleurs, si elle existe. La fidé­li­té aus­si – qui a dit, par exemple, qu’il fau­drait rendre la rime par la rime ? – à condi­tion de ne pas oublier de « tra­duire la forme », pri­mor­diale en tous les cas. Alors, oui, une rime indi­quant par exemple la fin d’une séquence (d’une strophe) doit être res­ti­tuée : le sens, au delà des signi­fiés par­ti­cu­liers, est à ce prix. Dans le vaste océan des pos­si­bi­li­tés, l’écrivant quel qu’il soit, et le tra­duc­teur plus que tout autre, se meut aus­si libre­ment qu’il le désire, sans ris­quer une asphyxie hors de l’eau. Son milieu natu­rel, d’échange et d’accueil entre les langues, est en fin de compte varié mais unique, monde séman­ti­sé de l’humain au sein duquel toute ren­contre – et la sur­vie dans la trans­duc­tion même – demeure pra­ti­cable. Dante, ren­dant grâce à son maître Brunet Latin, par exemple : « com­ment [au monde] l’homme peut gagner l’éternité » (Enfer, XV). Sublime illu­sion, leurre du lit­té­raire, bien sûr.  

Pour ce qui est de la poé­sie ita­lienne, une autre don­née objec­tive serait qu’elle repré­sente au bas mot la moi­tié de toute la Littérature de l’aire ita­lo­phone, cano­nique ou non : de quoi nous ras­su­rer, quelles que soient les limites de notre sélec­tion pré­sente. Et de la réus­site (auto­nome) dans la langue de des­ti­na­tion, le fran­çais écrit – par­fois à l’occasion par­lé-écrit, gageure encore plus ardue –, la langue en bref des poètes d’aujourd’hui. Les textes suivent, dans l’ordre qui sera celui d’une Anthologie pos­sible : un livre par­mi beau­coup d’autres, au fil et au gré d’affinités, de regrou­pe­ments à la fois for­mels, sen­sibles et thé­ma­tiques. Reste donc à lire, à sim­ple­ment s’avancer jusqu’à « tou­cher les vête­ments » de l’autre (Hölderlin, Die Wanderung), dans l’autre texte ici ame­né au plus près de notre attente.

 

 

Première livrai­son :

 

–      Pétrarque, évi­dem­ment…

(Le son­net d’abord,

 tel qu’en lui-même enfin…)

 

                   “Désir fou qui espère…”

 

Vous qui écou­tez en vers épars le son
de ces sou­pirs dont je nour­ris­sais mon cœur
aux pre­miers temps de la juvé­nile erreur,
quand j’étais presque autre homme que je ne suis,

du style divers où je pleure et rai­sonne
entre vaine espé­rance et vaine dou­leur,
si vous avez connu l’épreuve d’amour,
j’espère trou­ver pitié, sinon par­don.

Or je vois enfin com­ment de tout le monde
j’ai été longue fable ; et donc, bien sou­vent,
reve­nant sur moi, de moi-même j’ai honte ;

et cette honte est le fruit de mon délire
et le repen­tir, et clai­re­ment savoir
que ce qui plaît au monde n’est qu’un bref songe.

                                                           

F. Petrarca, R.V.F., i

 

 

L’adorable pâleur qui recou­vrit
D’un nuage amou­reux le doux sou­rire,
À mon cœur se mon­tra si sou­ve­raine
Qu’il vint à sa ren­contre en mon visage.

Alors je connus comme, au Paradis,
On sait tout l’un de l’autre, tant fut plaine
La pen­sée bien­veillante, que ne virent
Hormis moi aucuns, qui ailleurs s’engagent.

Tout angé­lique aspect, tout geste aimable
Qui jamais appa­rut en femme éprise,
Comparé au sien serait négli­geable.

Elle tenait bais­sés ses beaux yeux fiers,
Et se tai­sant disait, de moi com­prise :
Qui, mon fidèle ami, veut te sous­traire ?

 

F. Petrarca, R.V.F., cxxiii

 

 

Jamais sur un toit pas­se­reau soli­taire
autant que moi ne fut, ni bête en un bois,
si je ne vois son visage, et ne connais
d’autre soleil, ni d’autre objet pour ces yeux.

Des larmes sans fin sont mon plai­sir suprême,
le rire deuil, tout mets poi­son et absinthe,
la nuit angoisse, et le ciel bleu m’est de plomb,
et un rude champ de bataille mon lit.

Il est bien vrai que le som­meil, comme on dit,
est parent de la mort, s’il sous­trait le cœur
à la douce pen­sée qui le tient en vie.

Fertile pays, le seul aus­si heu­reux,
vertes rives fleu­ries, ombreuses val­lées,
vous pos­sé­dez mon bien, et moi je le pleure.

 

F. Petrarca, R.V.F., ccxx­vi

Francesco Petrarca, Rerum Vulgarium Fragmenta (Canzoniere)

 

 

–      Un écho loin­tain, par-des­sus Leopardi :

 

(non plus son­net,

mais Ballata mini­ma)

       Le pas­se­reau soli­taire

Toi dans la tour ancienne,
   pas­se­reau soli­taire,
   tu essaies ton cla­vier,
   comme en son sanc­tuaire
   moniale pri­son­nière
   l’orgue, à ses doigts légers ;

que, pâle tout-à-coup,
   sai­sit l’étonnement
   de trois notes cachées,
   dans l’orgue, seule­ment
   trois, fuyant comme mots
   ense­ve­lis, en paix.

D’un loin­tain sanc­tuaire
   empreint de mort encens
   dans ses grands caveaux vides,
   par le silence immense
   tu envoies tes trois notes,
   ô esprit soli­taire.

Giovanni Pascoli, Myricae 1896

Cf.  https://www.recoursaupoeme.fr/chroniques/avec-une-autre-po%C3%A9sie-italienne/j-c-vegliante-1

 

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–       Tout autre chose bien sûr, Michel-Ange :

 

                      (Madrigal)

Quel est celui qui de force à toi m’amène,
hélas, hélas, hélas,
lié ser­ré, où libre suis d’entraves ?
Si tu peux enchaî­ner autrui sans chaînes,
et si sans mains ni bras tu m’as mis en cage,
qui me défen­dra contre ton beau visage ?

 

 Rime (M. 1)  

 

                       (Sonnet)

Tout vide clos, tout espace cou­vert,
quoi que ce soit qu’une matière enserre
conserve la nuit, tant que vit le jour,
contre ses lumi­neux solaires jeux.

Et si elle est vain­cue par flamme ou feu,
le soleil chasse (ou lumière plus vile)
et la prive de ses divins atours,
au point que l’entame un simple petit ver.

Ce qui s’offre au soleil et se tra­vaille
en mille graines et plantes diverses,
le rude labou­reur du soc l’assaille ;

mais seule l’ombre sert à plan­ter l’homme.
Donc les nuits sont plus saintes que les jours :
l’homme vaut plus que toutes les semailles.

 

Michelangelo, Rime (Son. 42)

 

 

–       Et Della Casa, vers un manié­risme ? 

 

Ô Sommeil, ô de la calme, humide, ombreuse
Nuit paci­fique fils ; ô des pleins de maux
mor­tels récon­fort, doux oubli des mal­heurs
si lourds dont la vie est âpre et dou­lou­reuse ;

secours ce cœur qui souffre et n’a de repos
désor­mais, et ces membres las et fra­giles
sou­lage-les : vole vers moi ô Sommeil,
étends tes ailes brunes sur moi et pose.

Où est, loin du jour lumi­neux, le silence ?
et les rêves légers qui sans traces sûres
ont pour habi­tude de suivre tes pas ?

Hélas, en vain je t’appelle et ces obs­cures
froides ombres, je les flatte en vain. Ô draps
pleins d’âpreté, ô nuits poi­gnantes et dures !

G. Della Casa, Rime

 

 

–       Des salons…     

 

           Femme qui coud

Oui c’est un dard, non l’aiguille
dont use en son ouvrage
celle, neuve Arachné d’amour, que j’adore :
pen­dant qu’elle pique et brode son beau lin,
de mille pointes perce mon cœur, et point.
Malheureux, ce trop char­mant
fil de sang qu’elle tire,
coupe, noue, et affine, tourne et retord,
sa belle main ché­rie,
c’est le fil de ma vie.

 

                                                   G. B. Marino, Madrigale LXXIV

 

    

 

                Sifflet XXXIII

Voici un démen­ti en plein sa gueule
à qui­conque ose­rait nous affir­mer
que Murtola ne sait pas bien poe­ter
et qu’il devrait retour­ner à l’école.
   Je sens que monte en moi une ire folle
quand j’entends que quelqu’un veut le blâ­mer ;
car nul ne sau­rait faire s’étonner
comme lui fait, en sa moindre parole.
   Est du poete la fin l’étonnement
(je parle du suprême, non du bouffe) :
qui ne sait stu­pé­fier, qu’il aille au ban.
   Moi je ne lis jamais ses choux, ses touffes,
sans sou­le­ver de stu­peur mes sour­cils :
com­ment être à ce point un imbé­cile !

 

                                                                             G.B. Marino, Murtoleide

 

–       et des pri­sons :

 

                     Au cachot

Comme va vers le centre tout corps pesant
depuis la cir­con­fé­rence, et comme encore
dans la bouche du monstre qui la dévore
la belette court crain­tive et minau­dant,

ain­si qui­conque de science grand amant,
qui plein d’audace depuis le marais mort
passe à la mer du vrai, dont il s’énamoure,
dans notre hôpi­tal vient finir à la fin.

Que les uns l’appellent ‘l’antre à Polyphème’,
d’autres ‘palais d’Atlante’, cer­tains ‘de Crète
le laby­rinthe’, et cer­tains ‘le fond d’Enfer’

(car là ne vaut faveur, savoir, ni rosaire),
je peux te le dire ; au demeu­rant je tremble :
c’est bas­tion voué à tyran­nie secrète.

 

T. Campanella, Opere

 

 

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Qui pénètre en cette hor­rible sépul­ture
où règne une pérenne cruau­té
trou­ve­ra écrit sur ces murs du Tartare :
“Quittez l’espérance vous qui entrez !”
Il fait jour ici autant qu’en nuit obs­cure,
tou­jours à souf­frir, sup­por­ter, pei­ner,
car on ne sait jamais ni le jour ni l’heure
d’un retour à la chère liber­té.

 

G. Di Michele, Opere “Cui tra­si…”

Cf.  https://www.recoursaupoeme.fr/essais/un-p%C3%A9trarquiste-sicilien-m%C3%A9connu/j-c-vegliante

 

–       ou pri­sons inté­rieures :

            Le pre­mier dor­meur
l’un, fœtal, dort,    
à la fois res­pi­ra­tion et apnée
accu­sa­tion et péni­tence
mémoire arra­chée et idée
lui­sante mais ban­nie…

pour­quoi ain­si s’attester
alors qu’il est un vieux désor­mais ?

dans l’inconscience il souffle

sur ses genoux une autre
fer­vente vie

 

 

           Le deuxième
dort-il ? oh si une main
légère l’effleurait
comme un rose pas­tel
sur un papier jaune !…

comme une langue vive
sur la peau brû­lée !… 
la géo­gra­phie du sang
vien­drait à la sur­face…

(seule sa tempe bat
dans le corps ensa­ché
et sa mine éteinte
cache s’il fut heu­reux)

 

 

         Le troi­sième
ne dort pas : il est empê­tré
dans un enfer où de
râpes langues le haranguent
qu’il a du mal à conte­nir…

s’embrèchent les veines
dans la pénible que­relle…
pour­suit en son inté­rieur
une écharde à l’envers…

s’il se sou­vient ? oui, il se sou­vient !
mais tout a été ins­ti­gué…
un jour, cette heure, peut-être…
mais tout est là dépha­sé

 

Eugenio De Signoribus, Trinità dell’esodo (2011) 

Cf. http://​poe​zi​bao​.type​pad​.com/​p​o​e​z​i​b​a​o​/​2​0​1​5​/​0​9​/​a​n​t​h​o​l​o​g​i​e​-​p​e​r​m​a​n​e​n​t​e​-​e​u​g​e​n​i​o​-​d​e​-​s​i​g​n​o​r​i​b​u​s​.​h​tml