> Avec ‘Une autre poésie italienne’ : trois poètes italophones

Avec ‘Une autre poésie italienne’ : trois poètes italophones

Par | 2018-02-24T23:04:26+00:00 13 avril 2016|Catégories : Essais|

 

 

José Carbonero, de son vrai nom Giuseppe Carbonara, qui a uti­li­sé pour ses œuvres poé­tiques ini­tiales le pseu­do­nyme de Gregorio Carbonero, est né au Venezuela (Boconó 1953) de parents ita­liens émi­grés dans les années 50. Après ses études de Physique et de Musique, il entre­prend une car­rière de haut­boïste dans des orchestres sym­pho­niques et de chambre, d’abord dans son pays natal, ensuite en Italie, où il s’installe dans les années 90. lI s’y consacre à l’enseignement musi­cal, ain­si qu’à l’écriture en ita­lien. Le pre­mier pas vers la recon­ver­sion poé­tique de Carbonero a com­men­cé donc par son propre nom, voire par ses noms, des pseu­do­nymes ren­dant impos­sible l'instauration d'une cor­res­pon­dance offi­cielle, “cer­ti­fiée” avec la réa­li­té, dépour­vus de la force néces­saire pour convaincre de son exis­tence. L’expérience fami­liale et per­son­nelle de la migra­tion est en effet pour Carbonero celle d’un “effon­dre­ment, une vidange sou­daine, une inter­rup­tion. La sor­tie d’une conscience sépa­rée qui demande de s’expliquer-expliquer sa propre vie” (Ai confi­ni del ver­so. Poesia del­la migra­zione in ita­lia­no, Florence, Le Lettere, 2009). Pour per­mettre cette “expli­ca­tion ”, le poète recourt aux vers en ita­lien afin qu'ils fassent appel, plus qu'aux faits concrets, à la trame sen­sible du sou­ve­nir, qui émerge grâce à la réso­nance musi­cale de la nou­velle langue. Le voyage du migrant “de retour” repré­sente, à bien des égards, une remon­tée de l'outre-tombe, vers une nou­velle hypo­thèse de tem­po­ra­li­té. Le fait d’écrire dans sa langue mater­nelle devient ain­si pour le poète une manière de sti­pu­ler un accord, de s'enraciner dans un en deçà recon­nais­sable. C'est un pro­ces­sus déli­cat, en équi­libre constant par rap­port à la désa­gré­ga­tion du sens, entiè­re­ment confié au pou­voir des mots nou­veaux. Carbonero avait enten­du ces mots, presque clan­des­ti­ne­ment et sans les uti­li­ser, chez lui, l'italien étant per­çu comme une langue pour gueux, devant res­ter enfer­mé entre les murs domes­tiques comme le deuil qu'il revê­tait . Arrivé en Italie, après avoir pas­sé un an à Bari chez ses proches des Pouilles, le poète se déplace à Fano puis à Crémone, où il est res­té pen­dant presque vingt ans, et enfin à Ghedi, en pro­vince de Brescia, où il vit tou­jours. L'Italie, du Sud au Nord, se dévoile à lui telle une expo­si­tion de réa­li­tés variées, et par­fois contras­tées, avec les mots qui les repré­sentent. La fra­gi­li­té, la per­méa­bi­li­té iden­ti­taire, ampli­fiée par un pays qui ne coïn­cide pas avec celui, cer­tain et immo­bile, que la mémoire fami­liale a trans­mis, pousse la poé­sie de Carbonero à s'ancrer soli­de­ment dans un quo­ti­dien fait de petits choix incer­tains, de gestes dou­teux, pac­ti­sant chaque fois avec le ver­tige de la mémoire, avec le pré­sent comme alté­ri­té et la nou­velle langue mater­nelle d’un “ita­lia­no stra­nie­ro”. Les textes de Carbonero sont publiés, encore sous le nom de Gregorio, dans le recueil Nervature (Rome, Zone, 2006, préf. C. Bordini, der­nier volume de la col­lec­tion “Cittadini del­la poe­sia” dédiée à la poé­sie trans­na­tio­nale ita­lo­phone, que j’ai diri­gée à par­tir de 1998 ; et dans l’anthologie Ai confi­ni del ver­so. Poesia del­la migra­zione in ita­lia­no (cit.), tou­jours sous ma direc­tion et avec la post­face de F. Sinopoli, qui réunit la pro­duc­tion poé­tique d’une ving­taine de poètes trans­na­tio­naux en ita­lien. Récemment, sous le nom de José, Carbonero a auto-publié deux recueils élec­tro­niques : Dio gio­ca ai dadi (truc­ca­ti) et Litania e Scarabocchi (Streetlib Selfpublish, 2015).

 

* * *

 

Si, en tour­nant à l’angle

Tu t’es trou­vé quel­que­fois à la moi­tié du che­min de quelque chose
et tu ris­quais de perdre la voie droite ? Et par esprit de contra­dic­tion
ou pour te ras­su­rer tu as tour­né à l’angle ?
Mais tu l’avais, toi, la voie droite ? Ou tu es un qui, dans le tas
va par de faux rac­cour­cis, ce n’est pas à tout le monde qu’est offerte (semble-t-il)
la voie droite,

ne viens pas me dire après, pas la ren­gaine habi­tuelle
que tu le sen­tais, que c’est ain­si pour toi, que tu y es en plein
que tu le savais (non, au moins ça ne le dis pas).   

Si tu démêles l’écheveau le fil dis­pa­raît ?

Tourner était pré­vu, qu’il y eût un des­sein
ce n’est pas sûr, quoique, tou­te­fois…

Si tu tournes la page tu peux te pas­ser de tes sou­ve­nirs
là où de toi est un souffle, au moins ou à peu près ? Et en lui
un bord taché de rouille, et dans la rouille
un mou­lage et encore, encore une empreinte qui chan­geait
et qui ne fut jamais mienne ?

Pourquoi ai-je dû attendre ?
Je tour­nais autour de moi-même,
une main pleine, l’autre vide,
ma main pleine cher­chait la vide,
elle la savait plus sûre, inévi­table,
c’est pour­quoi j’ai dû attendre
pour com­prendre ensuite que ni l’une ni l’autre n’étaient miennes.

La per­sonne que je ne suis pas
mais un peu plus maigre, des gestes moins mesu­rés

se vit mar­qué par un geste
ou deux, un trait sou­li­gnant un mot
répé­té, un cercle

où la phrase était trop évi­dente et ce n’était pas
chose à sup­por­ter,

presque futile presque inutile, sur­vivre sem­bla
un miracle.

                                                                                                      (de Nervature)

***

 

Paysage

Aujourd’hui je n’ai que fuyantes ébauches de réa­li­té
aujourd’hui tout pay­sage semble m’échapper
aujourd’hui m’échappent les lieux qui devraient
être miens et res­ter près de moi.

De la grille des­cend sur la plage un dégra­dé de gris
vers un our­let d’écume et de sable mouillé
s’immerge le res­sac en une lumière faible sans limites.

Une res­pi­ra­tion légère,
à peine quelque chose qui se sépare.
Le rivage se dépouille, effleure le reflet
qui encore sub­siste.

Aujourd’hui le cou­chant est un azur cou­lé à pic
une cou­leur déliée effa­cée,
il uti­lise peu de signes de vie.

À la fin pliée et éteinte,
la plage récu­père, se renou­velle,
écorces humides, restes gon­flés d’eau salée, ce détrem­pé
rame­né à la sur­face par une autre marée, d’autres plantes,
autres, sur un autre rivage.

                                                                                                        (de Nervature)

***

 

Persistances

Tu sais que si tu effleures cet air de fil
chaque chose va se défaire en mots.

C’est ain­si tout s’embrouille et perd
la forme qui nous accueille, qui nous per­met.
Ainsi va l’oubli culti­vant ses obs­cures four­mi­lières
et tu ne le com­prends pas, tu ris et ignores sa com­pas­sion.

Lui enfile le fil dans le chas quand tu t’endors
cuit miel et par­ci­mo­nie et toi, toi tu ne le sais pas.

                                              (de Litanie e sca­ra­boc­chi)   

(Trad. J.-Ch. Vegliante)

* * *

 

Médecin et chi­rur­gien en Albanie, et à par­tir de 1999 cher­cheur à l'Université de Padoue, Arben Dedja (Tirana 1964) est tra­duc­teur de l’anglais et de l’italien, et poète. Dans son pre­mier recueil publié en Italie, La manu­ten­zione delle maschere (“L’entretien des masques”, Bologne, Kolibris, 2010, sous ma direc­tion), l’histoire poli­tique alba­naise s'avère être la pro­ta­go­niste, mais d'une cer­taine manière décons­truite, comme le sou­lignent les masques du titre,  réin­ter­pré­tée par le filtre de la démo­cra­tie des des­tins, grâce auquel la polé­mique sociale sert plu­tôt à pré­sen­ter une huma­ni­té où les “der­niers” incarnent les vic­times d'une congé­ni­tale stu­pi­di­té d'espèce. “L’entretien” entre­pris par Dedja, est un exer­cice démys­ti­fiant impla­cable, opé­ré avec scien­ti­fi­ci­té à tra­vers la pro­cé­dure de l'autopsie, c’est-à-dire par l’intermédiaire de la décom­po­si­tion ana­to­mique, impar­tiale de la matière – et on fait réfé­rence à ce pro­pos au titre de son volume de récits Amputazioni pro­lun­gate (“Amputations pro­lon­gées”, Lecce, Besa, 2014) – au moment où la réa­li­té de la mort confère à chaque chose la place qui lui est due. La poé­sie col­lo­quiale et anti-lyrique de Dedja refuse un enga­ge­ment affec­té pour atteindre avec un réa­lisme caus­tique les “bas-fonds” de la condi­tion humaine. Une poé­sie bilingue – et l'italien, né au début comme auto-tra­duc­tion en regard de l'albanais, devient de plus en plus prio­ri­taire – qui a en réa­li­té des racines pro­fondes dans l'italophonie, et qui y joue avec une sim­pli­ci­té exhi­bée, appa­rente. Dedja aime racon­ter, en effet, que dans son enfance alba­naise, avec la chute des cer­ti­tudes à pro­pos de l'instruction impo­sée par le par­ti, s'était répan­due l'habitude de confier ses enfants à un ensei­gnant libre, un ins­ti­tu­teur qui appar­te­nait sou­vent aux classes sociales ren­ver­sées, ou un ancien com­mu­niste tom­bé en dis­grâce, qui leur dis­pen­sait l'enseignement des langues occi­den­tales. Avec son Maître, le poète s’était trou­vé impli­qué dans des très longues leçons où l'étude de l'italien était abor­dée en com­pa­rai­son de l'anglais, du fran­çais, du turc, et des règles élé­men­taires de gram­maire ouvraient des pas­sages dans toutes les direc­tions du savoir, des arts. Un appren­tis­sage omni­vore et plu­ri­lingue, sur lequel, au fil des ans, Dedja recons­trui­ra une stra­ti­fi­ca­tion de mondes poé­tiques des­ti­nés à don­ner, avec une com­pas­sion iro­nique et une sim­pli­ci­té mépri­sante, sur les vers ita­lo­phones. Et ce n'est pas un hasard si son der­nier recueil poé­tique s’intitule The vani­shing twin (Lecce, Besa, 2015, sous ma direc­tion), en réfé­rence au syn­drome du “jumeau per­du”, celui des deux fœtus qui meurt et est absor­bé par la crois­sance de l'autre. Dans ce livre, l'anglais, fré­quen­té à tra­vers son acti­vi­té de tra­duc­teur, est mar­qué dès le début comme une com­po­sante impor­tante de l'humorisme et des dra­ma­ti­sa­tions gro­tesques des textes ; alors que l'allusion au syn­drome est un puis­sant ren­voi au simu­lacre fra­gile de tout ce qui a été dans le pas­sé de sa langue mater­nelle, corps éthé­ré d'une iden­ti­té mobile, rever­sé dans la voix poé­tique jumelle sur­vi­vante, laquelle sau­ra s'en char­ger, et qui, en l'absorbant, le trans­for­me­ra pour pou­voir gran­dir dans la langue nou­velle.

***

 

Élégie cruelle pour mon père

1.
J’ai lavé mon père mort
un matin de mars, les enge­lures
de l’hiver encore aux pieds
et jus­te­ment je com­men­çai par les pieds
– eau et savon – jusqu’à ce qu’il sente
l’odeur du déter­gent, puis entre les cuisses
j’ai effleu­ré à peine les tes­ti­cules en cette
occa­sion pour la pre­mière fois dévoi­lés
je l’habillai en che­mise et cos­tume
le meilleur, en lui tenant droite
la tête, qu’elle ne retombe pas sur la poi­trine
je l’étendis sans-montre-et-sans-bague
je coif­fai ses che­veux blancs je le rasai
à sec je hale­tai sur ses sou­liers
neufs trois-manches-de-cuillers-cas­sés et
à la fin lui mis une cra­vate après
avoir fait d’abord le nœud sur
mon cou.

2.
Père mien quand tu mou­rus
nous t’avons gar­dé vingt-quatre heures
chez nous pour te rendre les der­niers
hon­neurs, une longue veille
mais dehors l’hiver aban­don­nait
la terre si bien qu’à minuit
nous étei­gnîmes le chauf­fage, entre nous
recro­que­villés pen­dant que quelqu’un
répan­dait des par­fums dans la pièce
le cou­loir la cui­sine l’autre pièce
le monde entier.

3.
Mon père  pleu­ré quand tu mou­rus
ce ne fut pas une mince affaire
de te des­cendre par les esca­liers étroits de l’immeuble
construit avec les tra­vaux for­cés de l’époque
hod­jienne, un cou­sin au sep­tième
degré juché sur les barres
de la fenêtre du voi­sin se char­gea
de diri­ger les opé­ra­tions, le menui­sier
du cin­quième étage déme­su­ra
avec un mètre les angles du cal­vaire
un mar­tyr mit son dos
sous le cer­cueil mais de toute façon
la lampe fut quand même cas­sée
dans l’escalier et le cré­pi
rayé pen­dant que toi là-dedans tu bou­geais
un sac de noix posé sur la tête
qui selon l’usage
devait sor­tir la pre­mière.

                                                           (de La manu­ten­zione delle maschere)

* * *

 

Emilio Salgari

On l’a trou­vé dans son bain tout moi­sis­sure
ce loin­tain 25 avril 1911
sui­ci­dé en une espèce de hara-kiri avec son rasoir à barbe
comme dit-on fai­saient les héros
de l’Orient Extrême que, sans jamais y aller, il décri­vit,
parce que presque ain­si Sandokan tua le Tigre,
parce qu’ainsi l’imagination s’est noyée dans la prose,
parce qu’ainsi les usu­riers sont plus réels que les tré­sors,
parce qu’ainsi les édi­teurs accouchent de cha­rognes,
parce qu’ainsi les chif­fons deviennent célèbres en essuyant du sang
                                                                                                   [d’écrivain,
parce qu’ainsi vrai­ment triomphe la quo­ti­dienne bana­li­té du rasage. 

                                                                                                  (de La manu­ten­zione delle maschere)

* * *

 

Le dis­cours du lea­der

On man­geait de la pas­tèque dans les der­niers rangs.

L’atmosphère était celle des
moments his­to­riques :
la salle dans la pénombre
prête à être illu­mi­née
par la marée des applau­dis­se­ments.

Au pre­mier rang
on remar­quait une fatigue
de fesses pen­dantes
par­mi les vété­rans.

Quand au milieu
d’une longue phrase il fit une pause
et res­pi­ra pro­fon­dé­ment on enten­dit
le tic tac
des coupe-ongles (inven­tion chi­noise).

(de La manu­ten­zione delle maschere)

(Trad. J.-Ch. Vegliante)

* * *

 

Pour Eva Taylor (Heiligenstadt 1956) – ins­tal­lée, depuis les années 1980, à Florence, où elle vit actuel­le­ment, pro­fes­seur de langue alle­mande à l'Université de Bologne – on peut dire que l'usage lit­té­raire de l'italien pré­cède chro­no­lo­gi­que­ment, hor­mis l’exception de quelques rares textes, celui de l'allemand, en inau­gu­rant d’ailleurs sa pro­duc­tion poé­tique. L'italien est, de ce fait, l'instrument qui per­met à Taylor de reve­nir sur ses pas pour affron­ter l'histoire pri­vée et col­lec­tive de sa langue mater­nelle tout en se récon­ci­liant plei­ne­ment avec son poids his­to­rique. C’est à cause de son propre par­cours bio­gra­phique que la rela­tion de Taylor à l’allemand se carac­té­rise par une atten­tion por­tée aux super­struc­tures concep­tuelles liées au rôle de cette langue dans l'histoire du XXème siècle. Le pre­mier accroc exis­ten­tiel de cette poé­tesse remonte, en fait, à son enfance, lorsqu'elle est contrainte de fuir l’Est avant la construc­tion du mur. Toute son his­toire fami­liale, qui forge la matière du roman auto­bio­gra­phique Carta da zuc­che­ro (Ravenne, Fernandel, 2015), est vécue à par­tir de ce moment “à rebours”. La migra­tion en devient l’expérience fon­da­trice, et le fait qu'elle se pro­duise à l'intérieur d’un seul pays, dans un contexte lin­guis­tique éga­le­ment ger­ma­no­phone, fait en sorte que le rap­port avec la langue est com­pro­mis : bien que langue mater­nelle, l’allemand devient ain­si une langue d'acceptation contras­tée, que Taylor défi­nit comme “langue-marâtre” pour le manque d'une rela­tion “de sang”, natu­relle, et l'impossibilité de s’y réfu­gier afin de trou­ver le repos dans le ber­ceau des sons ras­su­rants de l'enfance. Ce sera en revanche la ren­contre avec l'italien, ame­née par la seconde expé­rience migra­toire, qui renoue­ra les liens les plus pro­fonds, grâce jus­te­ment à ce qu’il repré­sente au niveau ryth­mique et musi­cal. Les dyna­miques et les rai­sons de l’expression plu­ri­lingue sont abor­dées par Taylor dans son pre­mier recueil ita­lien L’igiene del­la boc­ca (“L’hygiène orale”, Brescia, Ed. l’Obliquo, 2006), qui naît de la com­pa­rai­son inter­tex­tuelle avec un livre spé­cia­li­sé dans les patho­lo­gies odon­to­lo­giques trou­vé dans la salle d'attente d'un cabi­net den­taire. Les poèmes de Igiene del­la boc­ca se concentrent, au sens figu­ré, sur l'aspect médi­co-sto­ma­to­lo­gique de la com­mu­ni­ca­tion grâce auquel Taylor peut se per­mettre de “creu­ser” dans l'instrument de l'articulation lin­guis­tique, la bouche, pour remon­ter des méca­nismes du dire jusqu'à ses rai­sons, et à ses résul­tats. Le recueil sui­vant, Volti di parole (“Visages de mots”, Brescia, Ed. l’Obliquo, 2010), intègre tous les aspects de la dis­tan­cia­tion exis­ten­tielle résul­tant de la migra­tion ; la sec­tion “Ricettario minu­to” (“Petit livre de recettes”) de ce der­nier, en par­ti­cu­lier, est construite sur le modèle du dérou­le­ment de com­po­si­tion de L’igiene del­la boc­ca : l'idée vient d'un autre genre tex­tuel par­ti­cu­lier, celui des recettes culi­naires, en s’inspirant duquel Taylor pro­duit des pré­cis inuti­li­sables de dif­fé­rents aspects de l'aliénation quo­ti­dienne. La ques­tion lin­guis­tique reste donc la matière fon­da­trice de toute la poé­sie de Taylor, qui, au delà de la rhé­to­rique facile de la beau­té et de la néces­si­té du cos­mo­po­li­tisme plu­ri­lingue, se concentre au contraire sur son aspect de dou­leur, sur toutes les ten­sions, les ver­tiges que celle-ci com­porte. Un choix de poèmes d’Eva Taylor a paru en France dans le recueil Arguments poin­tus (Paris, Le hasard d’être, 2014, trad. J. Spaccini & A. Panek). Elle fait éga­le­ment par­tie du groupe “Compagnia delle poete” (www​.com​pa​gnia​del​le​poete​.com).

* * *

J’ai deux bouches
par l’une je parle
par l’autre je saigne.
Ce matin j’ai choi­si le rouge à lèvres le plus rouge
pour cou­vrir les traces de sang.
Tu m’as regar­dée et tu as dit :
tu es bien.

                                                               (de L’igiene del­la boc­ca)

***

 

Dans le noir
j’essaie de vous prendre,
paroles
liquides nagées
éva­po­rées
vous vous posez
sur le bord de ma bouche,
amours tou­jours loin­tains
filles déso­béis­santes.
Vous affleu­rez cachées
en bon­bons colo­rés
suço­tés un à un.

La langue
ne dis­tingue pas bien
votre goût
elle vous tourne et retourne jusqu’à la nau­sée.
Et quand la main ne vous trouve pas
vous rede­ve­nez ce que vous êtes :
cou­ronnes dans une bouche éden­tée,
pro­thèses pour broyer la vie.

                                                                   (de L’igiene del­la boc­ca)

***

 

Loin de chez soi
Tu as vu, disait la mère,
tu as enten­du, disait le père :
ils cher­chaient un pays der­rière les pierres.

Loin du lieu des­ti­né
en mou­ve­ment noc­turne vers ailleurs.
Fuir, disaient-ils, et :
si nous étions res­tés.
Entre ces deux phrases
j’erre sans but.

                                                               (de Volti di parole)

***

 

Recette pour pois­son hors de l’eau

La plu­part des pois­sons est muette.
Laissez-le bouillir quelques ins­tants
faites-le refroi­dir dans l’eau de cuis­son
enfin ver­sez-le dans l’alphabet.
Il appren­dra à nager, à res­pi­rer et à par­ler
mais il aura tou­jours l’impression
d’être quelque chose d’autre.
Son léger goût d’amertume
que cer­tains appré­cient
et d’autres trouvent écœu­rant
vous fera pen­ser à un accent.
On peut le sup­pri­mer avec un filet d’huile d’olive.
Extra-vierge, pres­sion à froid.
Mieux encore très froid. Presque comme d’eau.

                                                                                        (de Volti di parole)  

(trad. J.-Ch. Vegliante)