José Car­bonero, de son vrai nom Giuseppe Car­bonara, qui a util­isé pour ses œuvres poé­tiques ini­tiales le pseu­do­nyme de Gre­go­rio Car­bonero, est né au Venezuela (Boconó 1953) de par­ents ital­iens émi­grés dans les années 50. Après ses études de Physique et de Musique, il entre­prend une car­rière de haut­boïste dans des orchestres sym­phoniques et de cham­bre, d’abord dans son pays natal, ensuite en Ital­ie, où il s’installe dans les années 90. lI s’y con­sacre à l’enseignement musi­cal, ain­si qu’à l’écriture en ital­ien. Le pre­mier pas vers la recon­ver­sion poé­tique de Car­bonero a com­mencé donc par son pro­pre nom, voire par ses noms, des pseu­do­nymes ren­dant impos­si­ble l’in­stau­ra­tion d’une cor­re­spon­dance offi­cielle, “cer­ti­fiée” avec la réal­ité, dépourvus de la force néces­saire pour con­va­in­cre de son exis­tence. L’expérience famil­iale et per­son­nelle de la migra­tion est en effet pour Car­bonero celle d’un “effon­drement, une vidan­ge soudaine, une inter­rup­tion. La sor­tie d’une con­science séparée qui demande de s’expliquer-expliquer sa pro­pre vie” (Ai con­fi­ni del ver­so. Poe­sia del­la migrazione in ital­iano, Flo­rence, Le Let­tere, 2009). Pour per­me­t­tre cette “expli­ca­tion ”, le poète recourt aux vers en ital­ien afin qu’ils fassent appel, plus qu’aux faits con­crets, à la trame sen­si­ble du sou­venir, qui émerge grâce à la réso­nance musi­cale de la nou­velle langue. Le voy­age du migrant “de retour” représente, à bien des égards, une remon­tée de l’outre-tombe, vers une nou­velle hypothèse de tem­po­ral­ité. Le fait d’écrire dans sa langue mater­nelle devient ain­si pour le poète une manière de stip­uler un accord, de s’en­racin­er dans un en deçà recon­naiss­able. C’est un proces­sus déli­cat, en équili­bre con­stant par rap­port à la désagré­ga­tion du sens, entière­ment con­fié au pou­voir des mots nou­veaux. Car­bonero avait enten­du ces mots, presque clan­des­tine­ment et sans les utilis­er, chez lui, l’i­tal­ien étant perçu comme une langue pour gueux, devant rester enfer­mé entre les murs domes­tiques comme le deuil qu’il revê­tait . Arrivé en Ital­ie, après avoir passé un an à Bari chez ses proches des Pouilles, le poète se déplace à Fano puis à Cré­mone, où il est resté pen­dant presque vingt ans, et enfin à Ghe­di, en province de Bres­cia, où il vit tou­jours. L’I­tal­ie, du Sud au Nord, se dévoile à lui telle une expo­si­tion de réal­ités var­iées, et par­fois con­trastées, avec les mots qui les représen­tent. La fragilité, la per­méa­bil­ité iden­ti­taire, ampli­fiée par un pays qui ne coïn­cide pas avec celui, cer­tain et immo­bile, que la mémoire famil­iale a trans­mis, pousse la poésie de Car­bonero à s’an­cr­er solide­ment dans un quo­ti­di­en fait de petits choix incer­tains, de gestes dou­teux, pacti­sant chaque fois avec le ver­tige de la mémoire, avec le présent comme altérité et la nou­velle langue mater­nelle d’un “ital­iano straniero”. Les textes de Car­bonero sont pub­liés, encore sous le nom de Gre­go­rio, dans le recueil Ner­va­ture (Rome, Zone, 2006, préf. C. Bor­di­ni, dernier vol­ume de la col­lec­tion “Cit­ta­di­ni del­la poe­sia” dédiée à la poésie transna­tionale italo­phone, que j’ai dirigée à par­tir de 1998 ; et dans l’anthologie Ai con­fi­ni del ver­so. Poe­sia del­la migrazione in ital­iano (cit.), tou­jours sous ma direc­tion et avec la post­face de F. Sinop­o­li, qui réu­nit la pro­duc­tion poé­tique d’une ving­taine de poètes transna­tionaux en ital­ien. Récem­ment, sous le nom de José, Car­bonero a auto-pub­lié deux recueils élec­tron­iques : Dio gio­ca ai dadi (truc­cati) et Lita­nia e Scaraboc­chi (Streetlib Self­pub­lish, 2015).

 

* * *

 

Si, en tour­nant à l’angle

Tu t’es trou­vé quelque­fois à la moitié du chemin de quelque chose
et tu risquais de per­dre la voie droite ? Et par esprit de contradiction
ou pour te ras­sur­er tu as tourné à l’angle ?
Mais tu l’avais, toi, la voie droite ? Ou tu es un qui, dans le tas
va par de faux rac­cour­cis, ce n’est pas à tout le monde qu’est offerte (sem­ble-t-il)
la voie droite,

ne viens pas me dire après, pas la ren­gaine habituelle
que tu le sen­tais, que c’est ain­si pour toi, que tu y es en plein
que tu le savais (non, au moins ça ne le dis pas). 

Si tu démêles l’écheveau le fil disparaît ?

Tourn­er était prévu, qu’il y eût un dessein
ce n’est pas sûr, quoique, toutefois…

Si tu tournes la page tu peux te pass­er de tes souvenirs
là où de toi est un souf­fle, au moins ou à peu près ? Et en lui
un bord taché de rouille, et dans la rouille
un moulage et encore, encore une empreinte qui changeait
et qui ne fut jamais mienne ?

Pourquoi ai-je dû attendre ?
Je tour­nais autour de moi-même,
une main pleine, l’autre vide,
ma main pleine cher­chait la vide,
elle la savait plus sûre, inévitable,
c’est pourquoi j’ai dû attendre
pour com­pren­dre ensuite que ni l’une ni l’autre n’étaient miennes.

La per­son­ne que je ne suis pas
mais un peu plus mai­gre, des gestes moins mesurés

se vit mar­qué par un geste
ou deux, un trait soulig­nant un mot
répété, un cercle

où la phrase était trop évi­dente et ce n’était pas
chose à supporter,

presque futile presque inutile, sur­vivre sembla
un miracle.

                                                                                                      (de Ner­va­ture)

***

 

Paysage

Aujourd’hui je n’ai que fuyantes ébauch­es de réalité
aujourd’hui tout paysage sem­ble m’échapper
aujourd’hui m’échappent les lieux qui devraient
être miens et rester près de moi.

De la grille descend sur la plage un dégradé de gris
vers un ourlet d’écume et de sable mouillé
s’immerge le ressac en une lumière faible sans limites.

Une res­pi­ra­tion légère,
à peine quelque chose qui se sépare.
Le rivage se dépouille, effleure le reflet
qui encore subsiste.

Aujourd’hui le couchant est un azur coulé à pic
une couleur déliée effacée,
il utilise peu de signes de vie.

À la fin pliée et éteinte,
la plage récupère, se renouvelle,
écorces humides, restes gon­flés d’eau salée, ce détrempé
ramené à la sur­face par une autre marée, d’autres plantes,
autres, sur un autre rivage.

                                                                                                        (de Ner­va­ture)

***

 

Per­sis­tances

Tu sais que si tu effleures cet air de fil
chaque chose va se défaire en mots.

C’est ain­si tout s’embrouille et perd
la forme qui nous accueille, qui nous permet.
Ain­si va l’oubli cul­ti­vant ses obscures fourmilières
et tu ne le com­prends pas, tu ris et ignores sa compassion.

Lui enfile le fil dans le chas quand tu t’endors
cuit miel et parci­monie et toi, toi tu ne le sais pas.

                                              (de Litanie e scaraboc­chi)   

(Trad. J.-Ch. Vegliante)

* * *

 

Médecin et chirurgien en Alban­ie, et à par­tir de 1999 chercheur à l’U­ni­ver­sité de Padoue, Arben Ded­ja (Tirana 1964) est tra­duc­teur de l’anglais et de l’italien, et poète. Dans son pre­mier recueil pub­lié en Ital­ie, La manuten­zione delle maschere (“L’entretien des masques”, Bologne, Kolib­ris, 2010, sous ma direc­tion), l’histoire poli­tique albanaise s’avère être la pro­tag­o­niste, mais d’une cer­taine manière décon­stru­ite, comme le soulig­nent les masques du titre,  réin­ter­prétée par le fil­tre de la démoc­ra­tie des des­tins, grâce auquel la polémique sociale sert plutôt à présen­ter une human­ité où les “derniers” incar­nent les vic­times d’une con­géni­tale stu­pid­ité d’e­spèce. “L’entretien” entre­pris par Ded­ja, est un exer­ci­ce démys­ti­fi­ant implaca­ble, opéré avec sci­en­tificité à tra­vers la procé­dure de l’au­top­sie, c’est-à-dire par l’intermédiaire de la décom­po­si­tion anatomique, impar­tiale de la matière – et on fait référence à ce pro­pos au titre de son vol­ume de réc­its Amputazioni pro­l­un­gate (“Ampu­ta­tions pro­longées”, Lec­ce, Besa, 2014) – au moment où la réal­ité de la mort con­fère à chaque chose la place qui lui est due. La poésie col­lo­qui­ale et anti-lyrique de Ded­ja refuse un engage­ment affec­té pour attein­dre avec un réal­isme caus­tique les “bas-fonds” de la con­di­tion humaine. Une poésie bilingue – et l’i­tal­ien, né au début comme auto-tra­duc­tion en regard de l’al­banais, devient de plus en plus pri­or­i­taire – qui a en réal­ité des racines pro­fondes dans l’i­talo­phonie, et qui y joue avec une sim­plic­ité exhibée, appar­ente. Ded­ja aime racon­ter, en effet, que dans son enfance albanaise, avec la chute des cer­ti­tudes à pro­pos de l’in­struc­tion imposée par le par­ti, s’é­tait répan­due l’habi­tude de con­fi­er ses enfants à un enseignant libre, un insti­tu­teur qui apparte­nait sou­vent aux class­es sociales ren­ver­sées, ou un ancien com­mu­niste tombé en dis­grâce, qui leur dis­pen­sait l’en­seigne­ment des langues occi­den­tales. Avec son Maître, le poète s’était trou­vé impliqué dans des très longues leçons où l’é­tude de l’i­tal­ien était abor­dée en com­para­i­son de l’anglais, du français, du turc, et des règles élé­men­taires de gram­maire ouvraient des pas­sages dans toutes les direc­tions du savoir, des arts. Un appren­tis­sage omni­vore et plurilingue, sur lequel, au fil des ans, Ded­ja recon­stru­ira une strat­i­fi­ca­tion de mon­des poé­tiques des­tinés à don­ner, avec une com­pas­sion ironique et une sim­plic­ité méprisante, sur les vers italo­phones. Et ce n’est pas un hasard si son dernier recueil poé­tique s’intitule The van­ish­ing twin (Lec­ce, Besa, 2015, sous ma direc­tion), en référence au syn­drome du “jumeau per­du”, celui des deux fœtus qui meurt et est absorbé par la crois­sance de l’autre. Dans ce livre, l’anglais, fréquen­té à tra­vers son activ­ité de tra­duc­teur, est mar­qué dès le début comme une com­posante impor­tante de l’hu­morisme et des drama­ti­sa­tions grotesques des textes ; alors que l’al­lu­sion au syn­drome est un puis­sant ren­voi au sim­u­lacre frag­ile de tout ce qui a été dans le passé de sa langue mater­nelle, corps éthéré d’une iden­tité mobile, rever­sé dans la voix poé­tique jumelle sur­vivante, laque­lle saura s’en charg­er, et qui, en l’ab­sorbant, le trans­formera pour pou­voir grandir dans la langue nouvelle.

***

 

Élégie cru­elle pour mon père

1.
J’ai lavé mon père mort
un matin de mars, les engelures
de l’hiver encore aux pieds
et juste­ment je com­mençai par les pieds
– eau et savon – jusqu’à ce qu’il sente
l’odeur du déter­gent, puis entre les cuisses
j’ai effleuré à peine les tes­tic­ules en cette
occa­sion pour la pre­mière fois dévoilés
je l’habillai en chemise et costume
le meilleur, en lui ten­ant droite
la tête, qu’elle ne retombe pas sur la poitrine
je l’étendis sans-montre-et-sans-bague
je coif­fai ses cheveux blancs je le rasai
à sec je hale­tai sur ses souliers
neufs trois-manch­es-de-cuillers-cassés et
à la fin lui mis une cra­vate après
avoir fait d’abord le nœud sur
mon cou.

2.
Père mien quand tu mourus
nous t’avons gardé vingt-qua­tre heures
chez nous pour te ren­dre les derniers
hon­neurs, une longue veille
mais dehors l’hiver abandonnait
la terre si bien qu’à minuit
nous éteignîmes le chauffage, entre nous
recro­quevil­lés pen­dant que quelqu’un
répandait des par­fums dans la pièce
le couloir la cui­sine l’autre pièce
le monde entier.

3.
Mon père  pleuré quand tu mourus
ce ne fut pas une mince affaire
de te descen­dre par les escaliers étroits de l’immeuble
con­stru­it avec les travaux for­cés de l’époque
hod­ji­enne, un cousin au septième
degré juché sur les barres
de la fenêtre du voisin se chargea
de diriger les opéra­tions, le menuisier
du cinquième étage démesura
avec un mètre les angles du calvaire
un mar­tyr mit son dos
sous le cer­cueil mais de toute façon
la lampe fut quand même cassée
dans l’escalier et le crépi
rayé pen­dant que toi là-dedans tu bougeais
un sac de noix posé sur la tête
qui selon l’usage
devait sor­tir la première.

                                                           (de La manuten­zione delle maschere)

* * *

 

Emilio Sal­gari

On l’a trou­vé dans son bain tout moisissure
ce loin­tain 25 avril 1911
sui­cidé en une espèce de hara-kiri avec son rasoir à barbe
comme dit-on fai­saient les héros
de l’Orient Extrême que, sans jamais y aller, il décrivit,
parce que presque ain­si San­dokan tua le Tigre,
parce qu’ainsi l’imagination s’est noyée dans la prose,
parce qu’ainsi les usuri­ers sont plus réels que les trésors,
parce qu’ainsi les édi­teurs accouchent de charognes,
parce qu’ainsi les chif­fons devi­en­nent célèbres en essuyant du sang
                                                                                                   [d’écrivain,
parce qu’ainsi vrai­ment tri­om­phe la quo­ti­di­enne banal­ité du rasage. 

                                                                                                  (de La manuten­zione delle maschere)

* * *

 

Le dis­cours du leader

On mangeait de la pastèque dans les derniers rangs.

L’atmosphère était celle des
moments historiques :
la salle dans la pénombre
prête à être illuminée
par la marée des applaudissements.

Au pre­mier rang
on remar­quait une fatigue
de fess­es pendantes
par­mi les vétérans.

Quand au milieu
d’une longue phrase il fit une pause
et res­pi­ra pro­fondé­ment on entendit
le tic tac
des coupe-ongles (inven­tion chinoise).

(de La manuten­zione delle maschere)

(Trad. J.-Ch. Vegliante)

* * *

 

Pour Eva Tay­lor (Heili­gen­stadt 1956) – instal­lée, depuis les années 1980, à Flo­rence, où elle vit actuelle­ment, pro­fesseur de langue alle­mande à l’U­ni­ver­sité de Bologne – on peut dire que l’usage lit­téraire de l’i­tal­ien précède chronologique­ment, hormis l’exception de quelques rares textes, celui de l’alle­mand, en inau­gu­rant d’ailleurs sa pro­duc­tion poé­tique. L’i­tal­ien est, de ce fait, l’in­stru­ment qui per­met à Tay­lor de revenir sur ses pas pour affron­ter l’his­toire privée et col­lec­tive de sa langue mater­nelle tout en se réc­on­ciliant pleine­ment avec son poids his­torique. C’est à cause de son pro­pre par­cours biographique que la rela­tion de Tay­lor à l’allemand se car­ac­térise par une atten­tion portée aux super­struc­tures con­ceptuelles liées au rôle de cette langue dans l’his­toire du XXème siè­cle. Le pre­mier accroc exis­ten­tiel de cette poétesse remonte, en fait, à son enfance, lorsqu’elle est con­trainte de fuir l’Est avant la con­struc­tion du mur. Toute son his­toire famil­iale, qui forge la matière du roman auto­bi­ographique Car­ta da zuc­chero (Ravenne, Fer­nan­del, 2015), est vécue à par­tir de ce moment “à rebours”. La migra­tion en devient l’expérience fon­da­trice, et le fait qu’elle se pro­duise à l’in­térieur d’un seul pays, dans un con­texte lin­guis­tique égale­ment ger­manophone, fait en sorte que le rap­port avec la langue est com­pro­mis : bien que langue mater­nelle, l’allemand devient ain­si une langue d’ac­cep­ta­tion con­trastée, que Tay­lor définit comme “langue-marâtre” pour le manque d’une rela­tion “de sang”, naturelle, et l’im­pos­si­bil­ité de s’y réfugi­er afin de trou­ver le repos dans le berceau des sons ras­sur­ants de l’en­fance. Ce sera en revanche la ren­con­tre avec l’i­tal­ien, amenée par la sec­onde expéri­ence migra­toire, qui renouera les liens les plus pro­fonds, grâce juste­ment à ce qu’il représente au niveau ryth­mique et musi­cal. Les dynamiques et les raisons de l’expression plurilingue sont abor­dées par Tay­lor dans son pre­mier recueil ital­ien L’igiene del­la boc­ca (“L’hygiène orale”, Bres­cia, Ed. l’Obliquo, 2006), qui naît de la com­para­i­son inter­textuelle avec un livre spé­cial­isé dans les patholo­gies odon­tologiques trou­vé dans la salle d’at­tente d’un cab­i­net den­taire. Les poèmes de Igiene del­la boc­ca se con­cen­trent, au sens fig­uré, sur l’aspect médi­co-stom­a­tologique de la com­mu­ni­ca­tion grâce auquel Tay­lor peut se per­me­t­tre de “creuser” dans l’in­stru­ment de l’ar­tic­u­la­tion lin­guis­tique, la bouche, pour remon­ter des mécan­ismes du dire jusqu’à ses raisons, et à ses résul­tats. Le recueil suiv­ant, Volti di parole (“Vis­ages de mots”, Bres­cia, Ed. l’Obliquo, 2010), intè­gre tous les aspects de la dis­tan­ci­a­tion exis­ten­tielle résul­tant de la migra­tion ; la sec­tion “Ricettario min­u­to” (“Petit livre de recettes”) de ce dernier, en par­ti­c­uli­er, est con­stru­ite sur le mod­èle du déroule­ment de com­po­si­tion de L’igiene del­la boc­ca : l’idée vient d’un autre genre textuel par­ti­c­uli­er, celui des recettes culi­naires, en s’inspirant duquel Tay­lor pro­duit des pré­cis inutil­is­ables de dif­férents aspects de l’al­ié­na­tion quo­ti­di­enne. La ques­tion lin­guis­tique reste donc la matière fon­da­trice de toute la poésie de Tay­lor, qui, au delà de la rhé­torique facile de la beauté et de la néces­sité du cos­mopolitisme plurilingue, se con­cen­tre au con­traire sur son aspect de douleur, sur toutes les ten­sions, les ver­tiges que celle-ci com­porte. Un choix de poèmes d’Eva Tay­lor a paru en France dans le recueil Argu­ments poin­tus (Paris, Le hasard d’être, 2014, trad. J. Spac­ci­ni & A. Panek). Elle fait égale­ment par­tie du groupe “Com­pag­nia delle poete” (www.compagniadellepoete.com).

* * *

J’ai deux bouches
par l’une je parle
par l’autre je saigne.
Ce matin j’ai choisi le rouge à lèvres le plus rouge
pour cou­vrir les traces de sang.
Tu m’as regardée et tu as dit :
tu es bien.

                                                               (de L’igiene del­la boc­ca)

***

 

Dans le noir
j’essaie de vous prendre,
paroles
liq­uides nagées
évaporées
vous vous posez
sur le bord de ma bouche,
amours tou­jours lointains
filles désobéissantes.
Vous affleurez cachées
en bon­bons colorés
suçotés un à un.

La langue
ne dis­tingue pas bien
votre goût
elle vous tourne et retourne jusqu’à la nausée.
Et quand la main ne vous trou­ve pas
vous rede­venez ce que vous êtes :
couronnes dans une bouche édentée,
pro­thès­es pour broy­er la vie.

                                                                   (de L’igiene del­la boc­ca)

***

 

Loin de chez soi
Tu as vu, dis­ait la mère,
tu as enten­du, dis­ait le père :
ils cher­chaient un pays der­rière les pierres.

Loin du lieu destiné
en mou­ve­ment noc­turne vers ailleurs.
Fuir, dis­aient-ils, et :
si nous étions restés.
Entre ces deux phrases
j’erre sans but.

                                                               (de Volti di parole)

***

 

Recette pour pois­son hors de l’eau

La plu­part des pois­sons est muette.
Lais­sez-le bouil­lir quelques instants
faites-le refroidir dans l’eau de cuisson
enfin versez-le dans l’alphabet.
Il appren­dra à nag­er, à respir­er et à parler
mais il aura tou­jours l’impression
d’être quelque chose d’autre.
Son léger goût d’amertume
que cer­tains apprécient
et d’autres trou­vent écœurant
vous fera penser à un accent.
On peut le sup­primer avec un filet d’huile d’olive.
Extra-vierge, pres­sion à froid.
Mieux encore très froid. Presque comme d’eau.

                                                                                        (de Volti di parole)  

(trad. J.-Ch. Vegliante) 

mm

Mia Lecomte

Mia Lecomte une poétesse et écrivaine ital­i­enne d’origine française. Par­mi ses dernières pub­li­ca­tions : les recueils poé­tiques Intan­to il tem­po (2012) et Al museo delle relazioni inter­rotte (2016) ; le livre de réc­its Cronache da un’impossibilità (2015) ; et le livre pour les enfants L’altracittà (2010). Ses poèmes ont été traduits en plusieurs langues et pub­liés en Ital­ie et à l’étranger dans de nom­breuses revues lit­téraires et antholo­gies ; en 2012, chez l’éditeur cana­di­en Guer­ni­ca a paru le choix bilingue de ses poèmes For the Main­te­nance of Land­scape. En 2009 elle a créé la Com­pag­nia delle poete, dont elle fait par­tie, un groupe théâ­tral de poètes étrangères italo­phones, qui font des per­for­mances poé­tiques basées sur la con­t­a­m­i­na­tion des langues et des cul­tures, ain­si que sur des lan­gages artis­tiques dif­férents (http://www.compagniadellapoete.com/). Tra­duc­trice du français, elle est cri­tique lit­téraire dans le domaine de la de la lit­téra­ture transna­tionale italo­phone, à laque­lle elle a dédié l’essai Di un poet­i­co altrove. Poe­sia transnazionale italo­fona (1960–2016) (2018) ; elle a dirigé les antholo­gies Ai con­fi­ni dei ver­so. Poe­sia del­la migrazione in ital­iano (2006), A New Map. The Poet­ry of Migrant Writ­ers in Italy (2011), Sem­pre ai con­fi­ni del ver­so. Dis­pa­tri poet­i­ci in ital­iano (2011). Elle est rédac­trice de la revue semes­trielle de poésie com­parée Semi­cer­chio et elle col­la­bore à l’édition ital­i­enne de Le Monde Diplo­ma­tique. Du 2017 est la créa­tion de l’Agence lit­téraire transna­tionale Lin­guafran­ca (www.linguafrancaonline.org).