V.

Tourner. Dans dix ou quinze ou trente ou cin­quante mètres car­rés. Installés dans les marges. Les faux pas de l’histoire. A contre-cou­rant on barate le beurre du temps. Sans argent. On mou­line pour des farines à malaxer qui feront lever d’autres huma­ni­tés. Feront scin­tiller des feux d’artifices de poly­pho­nies. Juste entre-aper­çues. Comme des avant-gardes ora­cu­laires. Formeraient bobines à dévi­der. Des étin­celles vire­vol­tées dignes de la voie lac­tée.

 

On tourne avec le sus­pens impul­sé dans ce mou­ve­ment. Le dos à la guerre.

On tur­bine des tor­rents d’eaux pures.
Concept de pure­té dépla­cé hors champ libère les ques­tions élec­triques. C’est l’ébranlement de la roue. Aube par der­rière.

On tourne et l’écoulement entraîne le vent. Qui suit l’autre n’a pas d’importance et la mémoire fran­chit les apo­ries à saute-mou­ton. S’en suivent rou­lades.

On tourne en allant de poro­si­té en poro­si­té. Là où les concré­tions de sens s’agrègent. On dit cal­caire et sta­lag­mitent des mots. Du verbe cris­tal­li­ser. Le faux pas de l’amour. Mais l’aventure à pour­suivre. Même long­temps après.

Photo Béatrice Machet, depuis la fenêtre du bureau Calle Iturrama Pamplona Navarra.

Des cailloux ronds tom­bés des poches pour se sau­ver.

Les sur­sauts dans le conti­nu de vivre. On tourne. Le dos aux lieux com­muns. Dans la com­mu­nau­té de l’expérience. Des fan­tai­sies et des rêves en orbite.

On tourne. Folle allure étour­die. Idéal et ver­tige. Ni attente ni oubli. La ten­sion de tour­ner sans racine. Pas de pré­da­tion. Un tour du monde sans fron­tière. Pas besoin de guerre. Point de macabre. L’ardeur à tour­ner pour que monde har­mo­nieux. Paix-beau­té et la danse der­viche de l’être nou­veau -né. On tourne parce qu’on brûle du dedans. Le monde paci­fique ados­sé au désir. Tu dans je. Je dans tu.

On tourne parce que le monde est révo­lu­tion.

 

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VI.

 

Tourner. Le dos à l’étrange. Co-errer cherche sa cohé­rence. Aller plus vite que pen­dant et pour cela on tourne. Les pieds à fond sur les pédales. Dans la semoule du débor­de­ment. Effet cen­tri­fuge garan­ti. La force du monde conte­nue au cœur fra­gile de l’humain.

On tourne. Les langues arpentent le monde. Disent les dis­tances dans la proxi­mi­té d’écrire. Comme avan­cer à recu­lons. Dans les asso­nances com­prendre la conta­gion. Dans la conta­mi­na­tion de mots en mots l’avalanche.

On roule sa ber­lue le long du nerf optique. Sisyphe heu­reux de sa céci­té clair­voyante. On tourne le dos. Au sui­cide. Parce que vivre appelle et que la mort bien assez tôt. On dit sésame. On dit yin-yang. Des verbes ger­mer et lover. On dit et ça vir­gule des sangs mêlés. Répandus sur les neiges de la « noble indif­fé­rence ».  L’horizon agi­té. Un ori­peau jeté aux yeux pour faire oublier que de centre : point.

On tourne. Des ronds-points de mire jau­nis. Des iri­sa­tions d’arc-en-ciel. Le dos aux bulles. Aux virus. Aux poi­sons. On souffle en cercle tous ensemble tous ensemble. Un deux trois degrés… l’escalade des tem­pé­ra­tures. Le mer­cure a la fièvre et ça tourne les têtes. On dit cani­cule. On dit noyés. Comme quoi entendre n’est pas com­prendre. Les verbes se suivent et ne se res­semblent pas. Font leur manège en face en face. Dans les secrets intimes des consciences. Nouvelles com­bi­nai­sons d’avenir. On y croit ou pas.

Un air obsède genre ritour­nelle. Resasse balance et pivot : les deux mamelles de l’équilibre.

On tourne sans sau­ver le monde. Le dos au déses­poir.

 

 

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VII.

 

Tourner. Autour des langues et entre. Le dos au natio­na­lisme. Avec la cir­cu­la­ri­té chaude des cultures et leurs pro­tu­bé­rances solaires. Leurs vols d’étourneaux. Leurs vagues érup­tives. Leurs hélices tur­bu­lent et ça spi­ri­tua­lisent les iden­ti­tés. L’universel au centre qui s’expanse. Diversité garan­tie dans le simi­laire. Equivalence des sym­boles.

Comprendre sur­passe l’avoir rai­son comme la cir­con­fé­rence est plus longue que le dia­mètre. Courber les iti­né­raires mène plus loin. On tourne le dos à la vitesse parce qu’efficace le lan­gage à cer­ner. On tourne parce que l’infini à per­cer.

Parce que tourne l’humanité dans nos cer­veaux. Les neu­rones connec­tés aux neu­rones de la terre. C’est là que l’intuition jaillit. Une spi­rale et volutent les véri­tés qui s’en iront pla­ner nuages avant de pleu­voir leurs ilfaut.

On tourne parce que ça pèse. A l’intérieur méandre un tra­vail de sape. Une œuvre de scis­sion. Des échos irréels par les fenêtres. Huit heures du soir ça applau­dit. Extrêmes de la réflexion. Paradoxe des actions. Décisions de confis­ca­tion. Essorage des esprits cri­tiques. Et puis après ? On tourne encore comme les Shadocks pom­paient.

On tourne pour le sen­ti­ment de tenir.

Relativité res­treinte et rela­ti­vi­té géné­rale en double hélice mon­tées. Ça réplique. Ça s’exprime ou pas. Les joies d’un côté et de l’autre les peines. On tourne selon. On fait sa vie avec ça.

 

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XII.

Tourner. « boule de gueule à gorge qui grogne »1. Il n’y a plus de sens mais il y a des sons. Qui ne sont pas pro­noms. Qui ne pos­sèdent pas. Vont avec l’élan. Impersonnel uni­ver­sel on presse le « on » de motion. Action on tourne. Le dos de pro­fil.

On tourne pour ne pas mon­trer qu’on tremble. Avec bielle et vile­bre­quin. Du conti­nu dans l’alternatif. Du fris­son donc. Comme on dit à rebrousse-poil. L’impression d’un reve­nir. Un en avant qui mène à l’arrière. Du front. Introspection réflexive comme on dirait bou­li­mie. Du verbe bou­lot­ter.

Et ce n’est pas trop tard pour se rou­ler-lover.

On tourne parce que besoin de se sen­tir pro­té­gé. Comme une défi­ni­tion de l’humour à pédales. A mani­velle. Démultiplication des effets. La neige dévale et les tsu­na­mis déferlent et ça s’enroule autour de matières angois­sées. A dis­soudre dans un remue­ment de cuillères. Une Prova d’Orchestra façon révolte. Adossée au métro­nome.

On tourne parce que ça pour­rait défou­ler. Pieds nus sur les rai­sins de la colère.

 

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XIII.

 

On tourne. Patamots bien pétrie devien­dra pain si levain aux lèvres. On tourne et ça baratte la crème des peurs pour le beurre pas rance de la confiance. L’attente est le moteur qui fait tour­ner le monde. Son fuel se dit manque. On tourne parce qu’il faut bien com­pen­ser ce que la pen­sée a troué.

On tourne.

Carte per­fo­rée des vieux crin­crins ça vous déroule des tripes mises à nues. Du verbe nuer. Tout est dans la cou­leur et ses nuances. Et ne n’est pas trop étof­fer que de fri­ser les franges. Être-là se prouve en val­sant. Un-deux-trois. Un-deux-trois….

Tourner. Tirebouchonner. Dérouler. Rembobiner. Ne jamais s’arrêter. Pronation-supi­na­tion les petites marion­nettes.

Ainsi font font font mais ne s’en vont. Le monde est un théâtre une arène un gibet une estrade un bûcher un écha­faud.  Du verbe exé­cu­ter.

L’histoire sur un manège. Le fait défie sa propre révo­lu­tion. Comme on regarde s’accumuler les bar­reaux sur l’échelle des inéga­li­tés. Pas d’ascenseur. On dit pri­mat on dit éthique. Et ça scien­ti­fique une pen­sée récon­ci­liée. La rai­son se montre de nature irra­tion­nelle et c’est pour­quoi on tourne. Pas conso­lé pour autant. En pénu­rie d’énergie.

On tourne on vrille on carotte on extrait on forage. Et si rien alors sables bitu­meux feront l’affaire.

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XIV.

Tourner

Rebondis les flancs et roulent les yeux et gar­gouillent les voix. Yes by yes. Comme un aveu d’abandon. Finie la lutte contre les ques­tions qui enve­loppent. Mais gar­der son amour entre les mains. Les mémoires éclairent les hori­zons. Un souffle d’aurores et les mots boréalent.  Vivace est l’air. La part solaire d’aujourd’hui lan­cée. Le faux pas de la lumière.

Un comble jamais n’abolira un trou noir nom­mé hasard.

On tourne. Ah luette gen­tille luette. Le rythme d’un rêve et son chant dans l’haleine. A saute-mou­ton le cœur. Un brouillon de brume scin­tille. Les énigmes veulent fouailler un dedans en plein dehors dérou­lé. On s’obstine à ne pas répondre et pour cela on tourne. Les pieds devancent la pen­sée qui dis­trai­te­ment contourne. Plans incur­vés. Dos rond.

On tourne. Les yeux rivés à la paroi ima­gi­naire qui nous sépare. Qui nous reflète. On guette la faille le défaut par où immis­cer la conscience. Inverser. De cen­tri­fuge à cen­tri­pète avec des­si­nées tous les arcs du par­cours. Tangentes ratissent large. Une pluie d’allusions dépo­se­ra ses allu­vions opaques au centre d’une absence.

On tourne parce qu’il faut nous inven­ter un sens. A por­tée puisque par­ti­tion. Lente éro­sion sur son pas­sage. Un long cor­tège de fur et à mesure.

Bruit de cas­cade dans le res­sas­se­ment du silence.

On tourne son mutisme sur le dos sur le ventre. Lui bron­zer une peau d’apatride. Lui faire rendre gorge les exils. Un bâillon tor­tillé à l’excès. On dit le temps passe.  Lancinance du virage. Les courbes insistent. On tourne et ça froisse et dépose son givre.  C’est ici que frayeur rat­trape. Et scelle des bords. Bouches ou bles­sures. Un face à face. Un cœur à cœur. Une mise à la taille du poing.

On tourne pour contem­pler sur les 360 degrés de l’horizon que l’humanité court à sa perte. Et quand on ne veut plus voir on porte masques et gants. Et on se confine comme si c’était une solu­tion.

N’empêchera pas la pla­nète de tour­ner.

 

Extrait d’un tra­vail en cours inti­tu­lé Tourner. Premier cha­pitre à lire sur Sitaudis : https://​www​.sitau​dis​.fr/​P​o​e​m​e​s​-​e​t​-​f​i​c​t​i​o​n​s​/​y​e​s​-​b​y​-​y​e​s​.​php

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Note

1. Christophe Tarkos (Caisses, Editions POL, 1998)