> Céline Escouteloup, Et le cygne s’envole, et en musique

Céline Escouteloup, Et le cygne s’envole, et en musique

Par |2019-01-04T11:32:25+00:00 4 janvier 2019|Catégories : Céline Escouteloup, Essais & Chroniques|

Quelque chose accroche ma robe. J’entends le tis­su se déchi­rer der­rière. J’ai peur, j’espère, je me retourne, ce n’est qu’une branche, un oiseau crie tout rouge. 

Marguerite Duras disait : l’écriture est sau­vage. C’est-à-dire qu’il arrive ce moment où le lan­gage, celui-là même qui dis­tin­gue­rait l’homme de l’animal dans sa com­plexi­té et son abs­trac­tion, renoue avec la vie au plus pro­fond et l’état brut des choses. 

C’est-à-dire que, via les plus grands raf­fi­ne­ments, on touche à l’origine. C’est-à-dire, il y a un retour à, au tra­vers de. Clarice Lispector rêvait de (re)devenir : cafard. Le cafard ances­tral, le plus ani­mal des ani­maux. Là il n’y a même plus d’amour, ni de beau, ni de séduc­tion. Extrême, exces­sive ori­gine. C’est une his­toire qui se ter­mine sommes toutes en queue de pois­son, mais oui, l’homme est un ani­mal méta­phy­sique, et c’est peut-être cette grande contra­dic­tion que touche par­fois l’art au plus près. Quand il frôle les chairs, il dit notre grand pro­blème, il dit notre magie, il dit notre mer­veilleuse et cau­che­mar­desque façon de nous tenir entre terre et ciel, entre enfer et para­dis, il opère une fusion qui nous fait fré­mir, du plus pro­fond de cha­cune de nos cel­lules. 

Oui parce qu’aussi, soit dit-en pas­sant, un ani­mal meurt. Il est éphé­mère. C’est cela la poé­sie. Quand la puis­sance de vie, le désir, l’organique giclent en plein milieu des phrases, et qu’elles sont de pas­sage. C’est-à-dire qu’il arrive un moment où l’être humain le plus éla­bo­ré, celui qui sait manier ses mots à volon­té, imprime sa patte dans chaque syl­labe, et sa voix qui s’élève, sa sin­gu­la­ri­té, son timbre à lui. Ce moment-là, c’est quand le lan­gage a quit­té les bancs lisses de la socié­té. L’homme digne n’est pas un ani­mal de trou­peau. Il est inves­ti du céleste et il écla­bousse de sang dans les idées. Il mur­mure, chu­chote et crie comme un ani­mal fou, il mur­mure, chu­chote et crie, une essence en un bloc. 

Oxana Mustafina, Le Lac des cygnes.

Une écri­ture sau­vage, c’est une écri­ture qui a tué le lan­gage conven­tion­nel, l’utilitaire, l’efficace outil de tous les jours. Ou plu­tôt, elle l’a oublié et s’en est construit un autre. Elle a bri­sé les cadres, et c’est dans cette mort-là qu’elle est la plus vivante, cri du loup dans la forêt vers la lune : c’est quand on a tor­du le cou à la phrase et qu’on l’a mor­due en pleine jugu­laire en même temps qu’on l’a lon­gue­ment choyée, c’est quand on a vou­lu la tuer autant qu’on l’a dési­rée, alors des étoiles en tombent dans une grande explo­sion de poils, d’odeurs et d’idéaux qui font trem­bler. C’est cela, le non-ani­mal ensau­va­gé, l’animal subli­mé, c’est cela le beau, quand ani­mal et méta­phy­sique ne font plus qu’un ani­mal méta­phy­sique. 

L’orgasme n’est pas loin, tout près. C’est là qu’elle se tient, l’écriture, juste avant le mor­ceau de viande, en plein dedans, mais en dehors aus­si, en rete­nue. Pourquoi ne pas juste faire l’amour, plu­tôt qu’écrire, à ce compte-là ? Pourquoi ne pas accep­ter que le lan­gage ne soit plus que le silence et les cris, que les griffes et les chairs inves­tissent plei­ne­ment l’existence ? C’est qu’il y aurait quelque chose à lais­ser der­rière soi. Un renon­ce­ment. Une impos­si­bi­li­té. Un ani­mal non-ani­mal, un ani­mal subli­mé par le sophis­ti­qué, un non-ani­mal subli­mé par la sau­va­ge­rie, des den­telles déchi­rées. 

La vue, le son. L’audiovisuel. Et puis ? Nous devons tou­cher, sen­tir. L’amour dans les lits en secret nous le rap­pelle, mais est-ce désor­mais le seul espace où cela a lieu ? Ne pas oublier l’animal vivant des ori­gines, non, jamais, se le répé­ter tous les matins en se bros­sant les dents et en fai­sant des gar­ga­rismes, nous ne sommes pas seule­ment des spec­ta­teurs des médias, des écrans et du monde. Aussi, le chris­tia­nisme a vou­lu nous faire croire que nous n’étions pas des ani­maux, et puis Descartes. La socié­té d’hyperconsommation s’en réjouit et nous en fait man­ger, de la viande. 

N’être plus, ni ani­mal, ni méta­phy­sique. Nous ne sommes pas seule­ment : les pro­lon­ge­ments ultra-puis­sants de nos neu­rones via les ordi­na­teurs, non. Nous ne sommes pas moins, nous sommes plus, non, ne pas renier l’animal, pour­quoi oppo­ser le caca à l’élévation, notre bouche c’est le départ du sys­tème diges­tif, comme le lieu sacré du bai­ser, oui nous avons : une peau, des gestes, une voix et des sil­houettes. Souvenez-vous, quand vous étiez bébés, iro­nie du sort, celui qui nous le rap­pelle par­fois, c’est l’art, face à la tech­no­lo­gie, cette par­tie non ani­male, et peut-être, plus que n’importe quelle forme d’art, la musique, voix de la mère, vibra­tion de mem­branes, ondu­la­tions des corps. 

Le chat, lui, marche en silence. Sur silence, avec, enfin dedans, le silence. Le chat entend le silence, et donc, la musique des êtres. Comme l’être humain, le contem­po­rain agi­té, devrait prendre exemple à chaque pas ! Il y a de ces êtres de bruit tout autour du monde, et der­rière leur dis­per­sion, ce que j’entends hur­ler, c’est leur vide. C’est affo­lant. Il y a aus­si de ces êtres sages qui ne parlent plus du tout, à cause du vide. Ceux-là ils se sont éteints trop vite. Et puis il y a de ces êtres enchan­teurs de silence qui, comme les chats, donnent encore à ima­gi­ner tout un uni­vers. 

Nous per­dons nos voix. Nous avons per­du nos dieux. Nous per­dons nos voix. Nous per­dons nos voix. Nous ne crions plus. 

Aujourd’hui, il y a des oiseaux enfer­més par­tout dans les ascen­seurs. Vous enten­dez ? Ils hurlent et se cognent, la mélo­die bri­sée. C’est cela, que la poé­sie rap­pelle. C’est eux qu’elle se doit de libé­rer. Souvenons-nous. Et le cygne du car­na­val s’envole, et en musique, finale. 

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Céline Escouteloup

Céline Escouteloup a publié quatre recueils de poé­sie : Le ventre vide (Kirographaires ; 2012), Le soleil dans la bouche (Unicité ; 2016), Debout dans tes yeux (Unicité ; avril 2017), Les Impromptus de bord de pis­cine (La Lucarne des écri­vains ; juin 2017). Et dans les revues Verso, Les Cahiers du Sens, Décharge, Nouveaux Délits, Ce qui reste, Contre-Jour, Poésie/​Première, Les Écrits du Nord, Recours au Poème, Terre à Ciel…Mélomane, pra­tique la danse orien­tale, pas­sion­née d’arts visuels et pho­to­gra­phie.

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