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César Vallejo, Poèmes humains

Par |2018-08-14T08:43:16+00:00 23 mai 2015|Catégories : Critiques|

 

 Né en 1892 dans les Andes péru­viennes et mort à Paris en 1938 de mala­die inex­pli­quée, peut-être de déses­poir soma­tique, César Vallejo est une grande figure lit­té­raire, poé­tique, chris­tique et révo­lu­tion­naire de l’Espagne et de la Guerre d’Espagne. Figure oubliée dans une cer­taine mesure, si on la com­pare à celles de Machado ou de Lorca, dont, en France, l’enseignement sco­laire (de l’espagnol, « langue 2 ») et le dis­cours des autres poètes (pen­sons en pre­mier lieu ici à Aragon) ont assu­ré mieux le sou­ve­nir.

Pourtant, Vallejo a comme Machado fait corps avec l’Espagne répu­bli­caine jusqu’à en mou­rir ; mais il l’a expri­mé dans une poé­sie plus vio­lente et tor­tu­rée, qu’on met­tra du côté du sur­réa­lisme bunué­lien, à moins qu’il ne soit plus judi­cieux encore de le rap­pro­cher du sens de la pas­sion écor­chée, qui com­bine, en Amérique du sud, la culture pré­co­lom­bienne et le dolo­risme chré­tien baroque.

La dou­leur marque Vallejo à la fois par le sym­bole et dans la chair : accu­sé comme incen­diaire dans son pays en 1920 pour avoir vou­lu s’interposer entre deux bandes rivales lors d’une fête, il est empri­son­né et contraint à l’exil ; il arrive à Paris un ven­dre­di 13 et y meurt, une quin­zaine d’années plus tard, le matin du ven­dre­di saint ; entre-temps, il est vic­time d’une hémor­ra­gie post-opé­ra­toire dont il souf­fri­ra tout le reste de son exis­tence ; poli­ti­que­ment, il va souf­frir et sa mémoire aus­si va souf­frir de son oppo­si­tion au sta­li­nisme mais de sa fidé­li­té indé­fec­tible au com­mu­nisme espa­gnol. N’étant dans le camp de per­sonne, il n’est pas trop non plus dans le camp de la faci­li­té d’accès. Il va ain­si souf­frir aus­si peut-être du carac­tère violent et copieux, par­fois obs­cur, de sa poé­sie d’images, entre sur­réa­lisme et harangue pro­phé­tique. Vallejo a quelque chose de nietz­schéen, dans son rap­port à la souf­france et à la volon­té sur­hu­maine de lut­ter, d’affirmer sa « san­té », mais il reste pro­fon­dé­ment mar­quée par le thème catho­lique de la souf­france des pauvres, et à l’évidence par la voix de la sain­te­té. Il entre mal à maints égards dans les cases poli­tiques et ana­ly­tiques du 20e siècle. Ce sont pour­tant les deux registres super­po­sés qui sont aujourd’hui inté­res­sants à lire comme les effets spé­ciaux d’une pro­fon­deur réci­proque ; ain­si lorsqu’il écrit dans « Glèbe », poème stro­phique de 1931-32 :

 

Œuvre de force sourde /​ et de buis­son ardent, /​ leur pas de bois, /​ leur visage de bois, /​ leur silence, entre les phrases, de bois, /​ le mot pen­dant d’un autre mor­ceau de bois.

 

Le beau volume de cette édi­tion est bilingue : don­née essen­tielle pour le lec­teur capable du va et viens lexi­cal, mais aus­si pour celui qui vou­drait véri­fier l’oreille ou la rime, même s’il ne connaît pas ou s’il connaît mal l’espagnol, je crois. Il donne la juste et elle-même musi­cale (à la fran­çaise) tra­duc­tion de François Maspéro, et nous fait par­cou­rir une œuvre qui va du ver­set pro­so­dique au poème stro­phique, géné­ra­le­ment assez long, avec une remar­quable uni­té, sans varier ni errer dans l’univers des formes, comme si la voix était défi­ni­ti­ve­ment trou­vée, dès l’arrivée à Paris : dès le : « Il y a, mère, dans le monde, un endroit qui s’appelle Paris. » Un poème de forme son­net, comme sa célèbre pro­phé­tie du : « Je mour­rai à Paris par un jour de pluie, /​ Un jour dont j’ai déjà le sou­ve­nir. » est en fait très rare.

On retrouve cepen­dant cette forme dans un autre poème, daté du 27 octobre 1937, inti­tu­lé « Intensité et hau­teur », qui résume, d’une cer­taine façon le pro­jet poé­tique de Vallejo. C’est un pro­jet roman­tique (voix du sin­gu­lier et pour­tant de l’universel), un pro­jet de dire la gloire impos­sible de l’homme (l’oignon au lieu du lau­rier), un pro­jet chris­tique et révo­lu­tion­naire (qu’est-ce qu’une reli­gion du dieu souf­frant si contre la souf­france « rien ne suit » ?), amé­rin­dien et euro­péen (le puma et le cor­beau), sur­réa­liste et enga­gé dans le réel pre­mier et maté­riel de la condi­tion humaine, de l’action et de la mort (« allons ! Allons-nous-en ! Je suis bles­sé ; […] allons, cor­beau, fécon­der ta femelle. ») :

 

Je veux écrire mais il me sort de l’écume,
Je veux dire beau­coup et seule­ment m’enlise ;
Pas de chiffre pro­non­cé qui ne soit comme une somme*,
De pyra­mide écrite en omet­tant son cœur.

Je veux écrire, oui, mais je me sens puma ;
Je rêve de lau­riers mais me gar­nis d’oignons
Quand la voix se fait toux, elle se fond en brume,
Un dieu ou fils de dieu n’est rien si rien ne suit.

Allons, allons plu­tôt pour cela man­ger l’herbe,
La chair des pleurs, le fruit de nos gémis­se­ments,
Et notre âme mélan­co­lique en conserve !

Allons ! Allons-nous-en ! Je suis bles­sé ;
Allons boire le déjà bu,
Allons, cor­beau, fécon­der ta femelle.

 

 

   Voici quelques autres strophes choi­sies par-ci, par-là dans ces Poèmes humains pour illus­trer l’humanité et le style de ce poète péru­vien du début du 20e siècle, enter­ré à Montparnasse et si spé­cia­le­ment, comme disait Jorge Semprun, « rouge espa­gnol », rouge, au sens intense, et espa­gnol, au sens pro­fond.

 

La Chambre des Députés où Briand clame : « Je lance un appel aux peuples de la terre … » et aux portes de laquelle la sen­ti­nelle, incons­ciem­ment, caresse sa car­touche d’inquiétudes humaines, sa simple bombe d’homme, son éter­nel prin­cipe pas­ca­lien, est gelée. (p. 77)

 

Avec l’effet mon­dial d’une chan­delle qui s’allume,
Le pré­puce direct, hommes taillés à la hache,
Œuvrent les pay­sans à por­tée de brouillard,
Barbes véné­rées,
Pied pra­tique et régi­nas* sin­cères des val­lées. (p. 99)

 

Considérant
que l’homme est un pro­duit docile du tra­vail,
que chef, il réper­cute, et subor­don­né, résonne ;
que sur ses médailles s’inscrit, dio­ra­ma per­ma­nent,
le dia­gramme du temps,
et qu’à peine entrou­verts ses yeux ont étu­dié,
depuis les temps les plus recu­lés,
la for­mule famé­lique de sa masse …
[…]
Considérant aus­si
que l’homme n’est en véri­té qu’un ani­mal,
et que s’il se retourne, pour­tant, sa tris­tesse me frap­pa en plein visage … (p 119)

 

sublime, basse per­fec­tion du porc,
palpe ma géné­rale mélan­co­lie !
Semelle son­nant dans mes songes,
gros­sière, infé­rieure, ven­due, licite, voleuse,
des­cends pal­per ce qu’étaient mes idées !

Toi et lui et eux et tous,
ce fai­sant
sont entrés en même temps dans ma che­mise,
dans mes épaules bois, entre mes fémurs baguettes ;
toi par­ti­cu­liè­re­ment,
qui m’as entraî­né ;
lui futile, rouge, payé de bon argent,
et eux, faux-bour­dons fai­néants à l’aile d’un autre poids.

 Oh ! bou­teille sans vin, oh vin que j’ai vidé de cette bou­teille !* (p. 169)

 

Seigneur esclave, dans le matin magique
on voit enfin
le torse de ton râle trem­blant,
on voit che­vau­cher tes spasmes,
le bon organe passe, celui qui a trois anses,
je feuillette, mois par mois, ta che­ve­lure mono­corde,
ta belle-mère pleure
en fai­sant de ses doigts des petits os très minces,
ton âme en te voyant s’incline avec pas­sion
et tes tempes, un moment, battent la mesure.

Et la poule, un par un, pond son infi­ni ;
la terre belle jaillit des syl­labes fumantes,
tu te des­sines debout à côté de ton frère,
la cou­leur noire tonne au des­sous de ton lit
et courent et s’entrechoquent les poulpes.  (p. 185)

 

Quelqu’un net­toie un fusil dans sa cui­sine
Où trou­ver le cou­rage de par­ler de l’au-delà ?
Quelqu’un passe en comp­tant sur ses doigts
Comment par­ler du non-moi sans hur­ler ?  (p. 245)

 

NB on a légè­re­ment modi­fié la tra­duc­tion des vers mar­qués de * ; en par­ti­cu­lier pour « regi­nas » afin de faire réap­pa­raître le double sens de fleur (expli­ci­té par F. Maspéro) et de salve regi­na, don­nant à mesu­rer la super­po­si­tion, si fré­quente chez Vallejo, du maté­ria­lisme et du catho­li­cisme.

Emmanuel Baugue vient de publier son pre­mier recueil de poèmes : Falaises de l'abrupt

            

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