Né en 1892 dans les Andes péru­viennes et mort à Paris en 1938 de mala­die inex­pli­quée, peut-être de déses­poir soma­tique, César Vallejo est une grande figure lit­té­raire, poé­tique, chris­tique et révo­lu­tion­naire de l’Espagne et de la Guerre d’Espagne. Figure oubliée dans une cer­taine mesure, si on la com­pare à celles de Machado ou de Lorca, dont, en France, l’enseignement sco­laire (de l’espagnol, « langue 2 ») et le dis­cours des autres poètes (pen­sons en pre­mier lieu ici à Aragon) ont assu­ré mieux le souvenir.

Pourtant, Vallejo a comme Machado fait corps avec l’Espagne répu­bli­caine jusqu’à en mou­rir ; mais il l’a expri­mé dans une poé­sie plus vio­lente et tor­tu­rée, qu’on met­tra du côté du sur­réa­lisme bunué­lien, à moins qu’il ne soit plus judi­cieux encore de le rap­pro­cher du sens de la pas­sion écor­chée, qui com­bine, en Amérique du sud, la culture pré­co­lom­bienne et le dolo­risme chré­tien baroque.

La dou­leur marque Vallejo à la fois par le sym­bole et dans la chair : accu­sé comme incen­diaire dans son pays en 1920 pour avoir vou­lu s’interposer entre deux bandes rivales lors d’une fête, il est empri­son­né et contraint à l’exil ; il arrive à Paris un ven­dre­di 13 et y meurt, une quin­zaine d’années plus tard, le matin du ven­dre­di saint ; entre-temps, il est vic­time d’une hémor­ra­gie post-opé­ra­toire dont il souf­fri­ra tout le reste de son exis­tence ; poli­ti­que­ment, il va souf­frir et sa mémoire aus­si va souf­frir de son oppo­si­tion au sta­li­nisme mais de sa fidé­li­té indé­fec­tible au com­mu­nisme espa­gnol. N’étant dans le camp de per­sonne, il n’est pas trop non plus dans le camp de la faci­li­té d’accès. Il va ain­si souf­frir aus­si peut-être du carac­tère violent et copieux, par­fois obs­cur, de sa poé­sie d’images, entre sur­réa­lisme et harangue pro­phé­tique. Vallejo a quelque chose de nietz­schéen, dans son rap­port à la souf­france et à la volon­té sur­hu­maine de lut­ter, d’affirmer sa « san­té », mais il reste pro­fon­dé­ment mar­quée par le thème catho­lique de la souf­france des pauvres, et à l’évidence par la voix de la sain­te­té. Il entre mal à maints égards dans les cases poli­tiques et ana­ly­tiques du 20e siècle. Ce sont pour­tant les deux registres super­po­sés qui sont aujourd’hui inté­res­sants à lire comme les effets spé­ciaux d’une pro­fon­deur réci­proque ; ain­si lorsqu’il écrit dans « Glèbe », poème stro­phique de 1931-32 :

 

Œuvre de force sourde /​ et de buis­son ardent, /​ leur pas de bois, /​ leur visage de bois, /​ leur silence, entre les phrases, de bois, /​ le mot pen­dant d’un autre mor­ceau de bois.

 

Le beau volume de cette édi­tion est bilingue : don­née essen­tielle pour le lec­teur capable du va et viens lexi­cal, mais aus­si pour celui qui vou­drait véri­fier l’oreille ou la rime, même s’il ne connaît pas ou s’il connaît mal l’espagnol, je crois. Il donne la juste et elle-même musi­cale (à la fran­çaise) tra­duc­tion de François Maspéro, et nous fait par­cou­rir une œuvre qui va du ver­set pro­so­dique au poème stro­phique, géné­ra­le­ment assez long, avec une remar­quable uni­té, sans varier ni errer dans l’univers des formes, comme si la voix était défi­ni­ti­ve­ment trou­vée, dès l’arrivée à Paris : dès le : « Il y a, mère, dans le monde, un endroit qui s’appelle Paris. » Un poème de forme son­net, comme sa célèbre pro­phé­tie du : « Je mour­rai à Paris par un jour de pluie, /​ Un jour dont j’ai déjà le sou­ve­nir. » est en fait très rare.

On retrouve cepen­dant cette forme dans un autre poème, daté du 27 octobre 1937, inti­tu­lé « Intensité et hau­teur », qui résume, d’une cer­taine façon le pro­jet poé­tique de Vallejo. C’est un pro­jet roman­tique (voix du sin­gu­lier et pour­tant de l’universel), un pro­jet de dire la gloire impos­sible de l’homme (l’oignon au lieu du lau­rier), un pro­jet chris­tique et révo­lu­tion­naire (qu’est-ce qu’une reli­gion du dieu souf­frant si contre la souf­france « rien ne suit » ?), amé­rin­dien et euro­péen (le puma et le cor­beau), sur­réa­liste et enga­gé dans le réel pre­mier et maté­riel de la condi­tion humaine, de l’action et de la mort (« allons ! Allons-nous-en ! Je suis bles­sé ; […] allons, cor­beau, fécon­der ta femelle. ») :

 

Je veux écrire mais il me sort de l’écume,
Je veux dire beau­coup et seule­ment m’enlise ;
Pas de chiffre pro­non­cé qui ne soit comme une somme*,
De pyra­mide écrite en omet­tant son cœur.

Je veux écrire, oui, mais je me sens puma ;
Je rêve de lau­riers mais me gar­nis d’oignons
Quand la voix se fait toux, elle se fond en brume,
Un dieu ou fils de dieu n’est rien si rien ne suit.

Allons, allons plu­tôt pour cela man­ger l’herbe,
La chair des pleurs, le fruit de nos gémissements,
Et notre âme mélan­co­lique en conserve !

Allons ! Allons-nous-en ! Je suis blessé ;
Allons boire le déjà bu,
Allons, cor­beau, fécon­der ta femelle.

 

 

   Voici quelques autres strophes choi­sies par-ci, par-là dans ces Poèmes humains pour illus­trer l’humanité et le style de ce poète péru­vien du début du 20e siècle, enter­ré à Montparnasse et si spé­cia­le­ment, comme disait Jorge Semprun, « rouge espa­gnol », rouge, au sens intense, et espa­gnol, au sens profond.

 

La Chambre des Députés où Briand clame : « Je lance un appel aux peuples de la terre … » et aux portes de laquelle la sen­ti­nelle, incons­ciem­ment, caresse sa car­touche d’inquiétudes humaines, sa simple bombe d’homme, son éter­nel prin­cipe pas­ca­lien, est gelée. (p. 77)

 

Avec l’effet mon­dial d’une chan­delle qui s’allume,
Le pré­puce direct, hommes taillés à la hache,
Œuvrent les pay­sans à por­tée de brouillard,
Barbes véné­rées,
Pied pra­tique et régi­nas* sin­cères des val­lées. (p. 99)

 

Considérant
que l’homme est un pro­duit docile du travail,
que chef, il réper­cute, et subor­don­né, résonne ;
que sur ses médailles s’inscrit, dio­ra­ma permanent,
le dia­gramme du temps,
et qu’à peine entrou­verts ses yeux ont étudié,
depuis les temps les plus reculés,
la for­mule famé­lique de sa masse …
[…]
Considérant aus­si
que l’homme n’est en véri­té qu’un animal,
et que s’il se retourne, pour­tant, sa tris­tesse me frap­pa en plein visage … (p 119)

 

sublime, basse per­fec­tion du porc,
palpe ma géné­rale mélancolie !
Semelle son­nant dans mes songes,
gros­sière, infé­rieure, ven­due, licite, voleuse,
des­cends pal­per ce qu’étaient mes idées !

Toi et lui et eux et tous,
ce fai­sant
sont entrés en même temps dans ma chemise,
dans mes épaules bois, entre mes fémurs baguettes ;
toi par­ti­cu­liè­re­ment,
qui m’as entraîné ;
lui futile, rouge, payé de bon argent,
et eux, faux-bour­dons fai­néants à l’aile d’un autre poids.

 Oh ! bou­teille sans vin, oh vin que j’ai vidé de cette bou­teille !* (p. 169)

 

Seigneur esclave, dans le matin magique
on voit enfin
le torse de ton râle tremblant,
on voit che­vau­cher tes spasmes,
le bon organe passe, celui qui a trois anses,
je feuillette, mois par mois, ta che­ve­lure monocorde,
ta belle-mère pleure
en fai­sant de ses doigts des petits os très minces,
ton âme en te voyant s’incline avec passion
et tes tempes, un moment, battent la mesure.

Et la poule, un par un, pond son infini ;
la terre belle jaillit des syl­labes fumantes,
tu te des­sines debout à côté de ton frère,
la cou­leur noire tonne au des­sous de ton lit
et courent et s’entrechoquent les poulpes.  (p. 185)

 

Quelqu’un net­toie un fusil dans sa cuisine
Où trou­ver le cou­rage de par­ler de l’au-delà ?
Quelqu’un passe en comp­tant sur ses doigts
Comment par­ler du non-moi sans hur­ler ?  (p. 245)

 

NB on a légè­re­ment modi­fié la tra­duc­tion des vers mar­qués de * ; en par­ti­cu­lier pour « regi­nas » afin de faire réap­pa­raître le double sens de fleur (expli­ci­té par F. Maspéro) et de salve regi­na, don­nant à mesu­rer la super­po­si­tion, si fré­quente chez Vallejo, du maté­ria­lisme et du catholicisme.

Emmanuel Baugue vient de publier son pre­mier recueil de poèmes : Falaises de l'abrupt