> Chloé Delaume, Le Cri du Sablier

Chloé Delaume, Le Cri du Sablier

Par | 2018-02-01T22:36:34+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Chloé Delaume, Critiques|

L’EXCRÉTION DOUCE DU SABLE CRISSANT

Le Poème en prose ou la Prose en poème de Chloé, l’épique Cri du sablier, se com­pose de proses-poèmes – se pou­vant lire – pour­quoi pas – dans le désordre et indé­pen­dam­ment les uns des autres.

Le blanc par­mi les mots, et les ampu­ta­tions, l’ambiguïté par­fois, et cete­ra, font que le lire du Poème est un geste inache­vé per­pé­tuel renou­ve­lant sa vie chaque fois.

Il se peut insé­rer dans les blancs, dans les ampu­ta­tions, dans les ambi­guï­tés par­fois, dans les et cete­ras, ce qui fait le plus peur, ce qui fait le plus jouir, selon les besoins incons­cients ou conscients de cha­cun.

Chloé DELAUME : Le Cri du Sablier, folio Gallimard

Chloé Delaume, Le Cri du Sablier, folio Gallimard

Le sens est là, oui-oui, la mémoire à Chloé dis­tor­due n’abolit nul­le­ment les vio­lences cohé­rentes du pas­sé – mais le crâne qui lit, quand le son et le flux le char­rient, enri­chit sur­ajoute du sens à la trame don­née. (Tel pro­ces­sus est à l’œuvre par­tout, dans toute œuvre, tout regard, tout mou­ve­ment, cepen­dant s’accentue et s’emballe en le Lieu des Poèmes.)

Bon. Et l’histoire quelle his­toire ben l’histoire c’est l’histoire d’une petite enfant – davan­tage for­tu­née que les uns et davan­tage infor­tu­née que les autres –, c’est l’histoire d’une fille et de ses démê­lés avec son Papa. Son connard de Papa et tant pis si qui juge sera à son tour un jugé, et puis ô, Grand Objet Extérieur, par­donne Papa il ne sait ce qu’il fait.

Bon. Et l’histoire quelle his­toire ben l’histoire elle est là dans les mots et des­sous et des­sus on dirait le Kafka à genoux face au Père au Château néga­teurs de l’individu fade comp­table timide écra­sé. Mais avec l’ironie qui lévite légère et dis­tante sau­vant – le Salut – des tor­tures du Père. Du connard de Papa et tant pis si qui juge sera à son tour un jugé, et puis ô, Grand Objet Extérieur, par­donne le Père il ne sait ce qu’il fait. Le Papa nie l’enfant, l’enferme, l’abat, l’avertit : je te tue­rai, mais fina­le­ment non, et le père plu­tôt tue la mère et hésite : tue­ra ? tue­ra pas la Chloé ? allez non allez hop il se fourre le flingue au milieu du museau et des brins de cer­velle retombent sur l’enfant minus­cule Chloé hébé­tée.

Et ceci cepen­dant n’est le plus impor­tant. Ceci n’est la fin d’une his­toire où l’on sue l’on halète en sus­pense et polar et qui va tuer qui et com­ment qui fera. Donc ceci, dit, ne nuit pas à la lec­ture du Cri.

C’est le Cri du sablier. Mais en fait : C’est pas le sablier, c’est le sable, le temps du pas­sé, qui se met à crier dans les mots. Pour un méta­bo­lisme fluide de l’âme, l’écriture se pro­pose d’accomplir l’excrétion du vieux sablier et du sable coin­cés dans la gorge ou ailleurs. C’est le Cri du sable dans le sablier. Mais en fait : Le sable ne crie pas, il crisse, et c’est le lec­teur qui en crie. Le lec­teur, pas Chloé. Chloé ne crie pas elle écrit ça fait moins de bou­can puis en plus : elle semble si loin, déta­chée un sou­rire assez doux au visage. C’est le Cri du lec­teur face au sable qui crisse pla­cide.

Le Poème en prose ou la Prose en poème de Chloé : le réel de la prose est refait bri­co­lé avec sérieux ludisme. (Ah tiens, ce doit être ce ludisme qui rend Chloé loin, déta­chée un sou­rire assez doux au visage.)

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Brice Bonfanti

​Brice Bonfanti, œuvrier. Né Frigau en 1978, Avignon. Sept ans conser­va­teur des manus­crits de Stendhal à Grenoble. Depuis l’an 2000 à Milan, écrit en pre­mier lieu l’un après l’autre des Chants d’utopie, et les dit en public. Un cha­pitre par Chant est audible sur son site : www​.bri​ce​bon​fan​ti​.com. Les Chants d’utopie sont publiés aux édi­tions Sens & Tonka, par cycles de neuf Chants.

Collabore aux revues Nunc, Phoenix, L’Intranquille, Sarrazine, Recours au poème, La Revue des Archers… 

 

 

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