Christine Guinard : 5 poèmes

2018-02-24T02:04:22+01:00

 

 

On a coulé dans les vagues bien trem­pées d’eau de mer, elle regarde car l’eau fascine et perd. N’ira pas à l’eau con­state, regards éper­dus pour la masse vis­i­ble­ment intem­porelle et miroi­tante, la nuit c’est de cela le rêve et le matin c’est ce qu’elle aura dit. La mer. L’eau. Le bateau. Les grains de sable enrayent mais pour elle c’est le début de tout on n’a qu’à patien­ter peut-être et l’eau, là, sera des nôtres, patien­ter, courir plutôt vers la pro­fondeur du sable on creuse, on étale, on mod­èle, par cela on oublie le manque d’eau. La mer a trop de sel et trop de flots. La mer sans pou­voir se pass­er d’elle et de nous, le soleil on tournoierait des heures dans la joie intem­pes­tive de savoir l’eau là juste, là au touch­er, qui revient tou­jours chargée de mousse blanchie et rieuse, la cav­al­cade au-dessus des mou­ettes des nuées du temps qui ne passe plus, la con­science inouïe d’être qui la réveille la nuit, tran­sie, pressée d’en découdre mais de con­tem­pler plutôt, y touch­er, non, son image brûle déjà la main, son éclat qui me grise, la mer à voir danser. Elle a ouvert les bras grand jusqu’au large des côtes, elle si petite, la mer, la con­tenir, la dupliquer.

 

                                                                        ***

 

Son bateau monde

 

Elle a étalé les couleurs, bicol­ore, un côté vert un côté rose, la mer, un bateau. Et c’est un trait épais mal­ha­bile déter­miné à l’extrême. J’ai passé la couleur sur les couleurs j’ai arron­di l’angle et aplani les aspérités, parce que son chemin de petits pics con­duit à ma plaine plus ample, verg­er d’amandes douces, d’oliviers parsemés de sen­teur cit­ron. C’est elle la sente de val­lon fraîchi d’eau neuve et notre mer absorbera l’horizon.

Un trait gomme mauve et orangé, bicol­ore. Le grain de poudre, matière pre­mière, prend la feuille à rebours, la feuille déjà pleine d’avant, mappe­monde fine trop frag­ile. Ce n’est rien, le bateau passe, un bateau, un point, un trait s’effondre un peu, le bateau passe sur les autres routes déjà pris­es et vaines, oh. Ce n’est rien, le pas­tel tombe net et l’idée revient, un tout début de jour, l’océan jade, son bateau monde.

 

                                                                       ***

 

Le chant du coq entame la trêve et bien avant, le cri des chiens errants. On a imag­iné que la nuit con­duirait au mir­a­cle. Mais le champ voisin a porté des four­mis et les oiseaux un peu noirs croassent vers le terme. Le coq insiste davan­tage et bien­tôt c’en est trop, ricane car la lune a cédé, la lune n’était plus rien ce soir, on a préféré le chant du cygne. C’est laid, cri­ard et je sais bien, je sens que l’air du large n’avait pas retenu le givre des mer­veilles, alors pris­es. D’un champ l’autre et la chaux n’a pas englué le ter­rain de l’aurore. D’un champ sec à l’humide marais, là où les oiseaux par mil­liers se picorent le plumage, miroirs de beauté des airs mêlés, plumage feu de paon. Le sen­tier des marais a viré de bord, à côté du tor­rent impétueux, un canard approchait pour recevoir le com­pli­ment des hommes et dans l’eau les carpes folles déta­laient. C’est ain­si que le ciel s’est fendu aux nuages d’albâtre, plus beaux même que l’océan gris, de gran­it ils ont tein­té le monde et puis les roseaux, gigan­tesques, ont com­mencé de danser jusqu’au bout de l’ivresse, écroulés bien­tôt au long des bosquets bruns. Mon oiseau vert de gris a entamé son chant de gloire et d’insolence aux noirceurs vaines, le petit râteau a glis­sé ses dents piquantes dans la terre près des ruis­seaux et c’est alors qu’enfin, les hiron­delles graciles ont cliqueté.

 

 

                                                                       ***

 

La roche tou­jours irradiée, émerge par à‑coups du matéri­au de plaine vert som­bre et argent, terre rouge pro­fond et ciels de paix. Un coup de feu sur la roche, la mon­tagne tout près a sur­gi du décor, comme toujours.

 

 

                                                                       ***

 

 

Voir l’origine

 

J’ai marché jusqu’au bout du chemin de pierre. A l’aplomb de la falaise rosie s’écrase la mer démesurée. Au-dessus de nous la traîne de tem­pête à venir épais­sit le ciel un peu léger. On part pour les grandes pro­fondeurs en haut, en bas, tout autour s’évasait et les parois imag­i­naires ne pour­raient con­tenir le poids du monde. S’élever ou couler là même. Là pile où je rabote mon pinceau trop épais. Où je dois cisailler le mot, un cheveu, ne tient qu’à un fil com­mu­nion du ciel et de l’eau. Si cela ne se peut, dan­ger d’inondables, ailes brûlées, per­sévér­er. Je per­sévère et l’écume imprimée au feu­tre de l’air chaud décide pour moi, colonne sans respir­er creuse le temps des étoiles et l’énigme aux portes du monde devant. On tente de se fray­er le chemin des matelots vers le large mais c’est le ciel qui m’emploie, on croit voir l’origine.

 

 

Présentation de l’auteur

Christine Guinard

Chris­tine Guinard vit entre Paris et Brux­elles où elle enseigne le français et les langues anci­ennes, après des études de let­tres et de philosophie.

Elle a traduit du cata­lan et présen­té aux édi­tions Mare Nos­trum (2012) le Jour­nal d’un Réfugié cata­lan, cahi­er d’exil rédigé lors de la Reti­ra­da sous le pseu­do­nyme Roc d’Almenara.

Oscil­lant entre la musique, l’image et l’écriture, elle pub­lie ses poèmes dans divers­es revues lit­téraires, La Femelle du requin, Thau­ma, Tapages, Con­tre-Jour, Poésie pre­mière, Recours au poème, Triages

Son tra­vail a évolué en réso­nance avec la pho­togra­phie ; le pro­jet « Cham­bre avec vue », trans­for­mé en instal­la­tion vidéo lors d’une rési­dence au 104 à Paris, a été exposé au Brass, à Brux­elles, en 2015.

Christine Guinard

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