Christine Guinard : du corps transitoire de la poésie

Par |2018-03-02T14:55:34+01:00 1 mars 2018|Catégories : Christine Guinard, Essais & Chroniques|

Sub­tile, si l’on devait qual­i­fi­er cette écri­t­ure, entre poésie et imma­nence, ce qui situe les vers de Chris­tine Guinard dans les sphères peu fréquen­tées des envolées libéra­toires du langage.

Deux recueils, mais une énon­ci­atrice, à la voix unique, qui mène le lecteur au cœur d’une sen­si­bil­ité extrême. Entre mater­nité et mort, la poète suit les mou­ve­ments de sa con­science, de ses ques­tion­nements, et de réminis­cences qui inter­ro­gent l’essence de la nature humaine.

Le poème en prose, mis en œuvre dans Des corps tran­si­toires, émerge avec le renou­velle­ment des formes au dix-neu­vième siè­cle, et porte la parole poé­tique vers une nou­velle dimen­sion. Loin des car­cans des règles clas­siques, l’énonciateur investit de nou­veaux hori­zons et ouvre l’espace poé­tique à la moder­nité. Chris­tine Guinard fait bon usage de cet emploi. Le lan­gage soumis à sa dimen­sion autotélique est l’objet d’un tra­vail tout par­ti­c­uli­er. Qu’il s’agisse des choix lex­i­caux ou des dis­posi­tifs syn­tax­iques, les pro­pos de la poète se hissent vers un hori­zon poé­tique inédit. La déli­catesse de ses phras­es, les images tis­sées par l’emploi des expan­sions nom­i­nales et le jeu avec une syn­taxe à peine bous­culée mais adroite­ment mise en œuvre pour créer des effets de sens por­tent une prose éminem­ment poétique.

Des Corps Transitoires Christine Guinard, Memoire Vivante, 16€

Chris­tine Guinard, Des corps tran­si­toires, édi­tions mémoire vivante, 2017, 79 pages, 16 € ,

 

Il redres­sa le torse pour s’adresser à l’ouverture du
Ciel, là où rien n’est fini. Il savait qu’ici, pour lui,
Tout com­mencerait. L’irrépressible ascen­sion vers
L’éternel aérien, les grands bat­te­ments d’ailes, pour
Se délester du matéri­au de croûte et de sable, en
Direc­tion du soleil.

 

Et il est remar­quable de con­stater qu’un sup­port icono­graphique accom­pa­gne les textes de Chris­tine Guinard : le pho­tographe Nico­las Leroy dont les clichés accom­pa­g­nent Des corps tran­si­toires, et la pein­tre brux­el­loise Eli­na Salmi­nen pour sup­port aux textes d’En sur­face. Ce sec­ond recueil est à ce titre exem­plaire. Car à inter­roger le rap­port séman­tique de l’image avec le texte, ce dernier laisse la place aux traits de la plas­ti­ci­enne, et les quelques vers de la poète ponctuent le rythme des toiles repro­duites en noir et blanc, métaphore des mou­ve­ments de la con­science, des remous de la pen­sée, de cette marée impi­toy­able mais pour­tant sal­va­trice des inter­ro­ga­tions qui guident l’écriture. Tout comme les quelques clichés de Nico­las Leroy, les toiles d’Elina Sal­im­i­nen font bien plus qu’illustrer les vers de Chris­tine Guinard. Dans un rap­port de jux­ta­po­si­tion séman­tique, les dessins ser­vent de toile de fond sur laque­lle les mots sont déposés, parsemés comme pour créer un dial­o­gisme entre eux et ce qui les porte. Et la con­comi­tance du poème avec une icono­gra­phie, quelle que soit sa nature, soulève bien des ques­tions. Qu’il s’agisse d’un com­men­taire direct, d’une illus­tra­tion, ou bien de dévelop­per un sens en prenant le con­tre pied du texte, en pro­posant un con­tre point ironique, elle révèle sou­vent une dimen­sion de l’écrit. Nous pour­rions même sup­pos­er qu’il n’y ait aucun rap­port préétabli entre ces deux vecteurs, leur jux­ta­po­si­tion, non moins intéres­sante, loin d’être restric­tive, viendrait inter­roger la portée séman­tique déjà ouverte du poème, dans le même temps qu’elle pose la ques­tion de la lec­ture de l’image. Tou­jours riche et por­teuse de sens, cette dynamique est ici mise en œuvre de manière inédite, car c’est sur les toiles de l’artiste que vien­nent s’inscrire les textes de la poète. Ces deux sup­ports plus que se côtoy­er se reçoivent, tis­sent une trame sig­nifi­ante qui ouvre aux remous du signe dont la démul­ti­pli­ca­tion du sens con­fère une com­préhen­sion implicite à l’ensemble. Nous sommes dans les tré­fonds de la con­science de l’auteure, dans les remous de sa mémoire, là où elle puise ses vers.

Je cherche la lumière elle m’attrape par les côtés, en moi per­sis­tent et remon­tent, ondes
amon­celées, que faire de ce jour, pail­lettes au car­reau, poussée vive sous le menton
me retient
droite,
dif­fuse et pourtant
sans dire me restera
les yeux droit au soleil, franc,
mon aise…

Et si la poésie doit pour­suiv­re son élan vers des espaces inédits, aptes à ren­dre compte d’une époque trou­ble et en recherche de sens, nous ne pou­vons que nous féliciter de con­stater que des poètes ten­tent avec un tal­ent incon­testable d’ouvrir de nou­veaux chemins.

 

Christine Guinard, En surface, Editions Eléments de langage, 2017, 64 pages, 12 €

Chris­tine Guinard, En sur­face, Edi­tions Elé­ments de lan­gage, 2017, 64 pages, 12 €

Présentation de l’auteur

Christine Guinard

Chris­tine Guinard vit entre Paris et Brux­elles où elle enseigne le français et les langues anci­ennes, après des études de let­tres et de philosophie.

Elle a traduit du cata­lan et présen­té aux édi­tions Mare Nos­trum (2012) le Jour­nal d’un Réfugié cata­lan, cahi­er d’exil rédigé lors de la Reti­ra­da sous le pseu­do­nyme Roc d’Almenara.

Oscil­lant entre la musique, l’image et l’écriture, elle pub­lie ses poèmes dans divers­es revues lit­téraires, La Femelle du requin, Thau­ma, Tapages, Con­tre-Jour, Poésie pre­mière, Recours au poème, Triages

Son tra­vail a évolué en réso­nance avec la pho­togra­phie ; le pro­jet « Cham­bre avec vue », trans­for­mé en instal­la­tion vidéo lors d’une rési­dence au 104 à Paris, a été exposé au Brass, à Brux­elles, en 2015.

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Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste et per­formeuse. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum dirigées par Wan­da Mihuleac.
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