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Christine Guinard, Sténopé

Par |2020-09-22T11:08:04+02:00 21 septembre 2020|Catégories : Christine Guinard, Critiques|

J’attends de voir si la nuit sera poreuse.
Pour per­cer le secret, je danse sur le revers de la croûte ter­restre, je sens la cohé­rence de l’ensemble aléa­toire, j’émerge tel un pan­tin noueux du tis­su bru­meux de la nais­sance. J’ai vu tout ce qu’embrassait mon regard pous­sé depuis le genou légè­re­ment plié, où l’impulsion bon­dit en moi.
Je suis celle que l’on sait, connue des miens et seule par­mi les autres.”

Est-ce pour cela, chère Christine Guinard, cette pré­sence depuis main­te­nant des années, parce que toutes deux atten­dons de voir le revers des lunes ? Est-ce pour ce poème limi­naire de Sténopé que j’écris, aus­si, ces quelques mots vers vous, comme autre­fois, quelques lignes, où  je vous remer­cie, aus­si, pour m’avoir emme­née là au creux de votre écri­ture. 

Voir, regar­der voir, dans les images du poème, dans le miroir de la langue, si on peut révé­ler un sens, quel qu’il soit… Est-ce ceci ?

 

Nous n’approchons pas le secret de la nuit,
nous demeu­rons
à la lisière,
conte­nus depuis tou­jours, rete­nus par la pudeur,
nous mêlons notre absence sin­gu­lière.

 

 

Christine Guinard, Sténopé, édi­tions Unicité, 2019, 47 pages, 12 €.

Vous convo­quez les images, les cou­leurs, vous par­lez des mots de cou­leur. L’épigraphe d’œuvre fait écho au titre de votre recueil : 

 

Personne ne sou­tien­dra que ce qui échappe au regard est du res­sort
du peintre, car le peintre ne tra­vaille à imi­ter que ce qui se voit sous la lumière.

         L.B. Alberti, De pic­tu­ra, Livre I.

 

Peintre, archi­tecte, mathé­ma­ti­cien, et poète de la Renaissance, Alberti est une réfé­rence forte, qui évoque le carac­tère poly­morphe de l’art, et pose plus exac­te­ment la ques­tion de la repré­sen­ta­tion. C’est ici le point focal, de bas­cule, de mou­ve­ment aller-retour et vice ver­sa. La mémoire, l’enfance à maintes reprises appe­lée, est là dans des images impos­sibles, dans le lan­gage impos­sible, dans l’attente, ces­sa­tion de tout mou­ve­ment, dans l’espoir de la révé­la­tion :

 

Il y a un jour, il y a une nuit
il y a un soir, il y a un matin.
J’attends.

J’attends en silence, je cache le corps, le mot, le sens,
j’émulsionne l’apparence et repliée sur le siège les pieds sous
les genoux, le nez en l’air depuis tou­jours, j’ai tout vu tout de
suite, j’entends, les odeurs me trans­portent, et j’attends.

J’attends de chan­ter le chaos en moi, qui s’ordonne chaque
fois tim­bré, vec­teur puis­sant, mais pour qui, et vers où, alors
j’attends.

 

Allusion biblique en ouver­ture de votre poème en prose de clau­sule qui répond à celui qui ouvre le recueil. Vous atten­dez le miracle, la révé­la­tion, depuis  l’enfance, dis­pa­rue, même des images, même des cou­leurs, qui ne sont plus nulle part, et l’enfant de vous que vous guet­tez encore, que vous connais­sez pour­tant depuis tou­jours. Est-il là dans les cou­leurs des aplats visuels dont vous ponc­tuez tous vos poèmes, avec la pré­sence de ces champs lexi­caux du regard, des cou­leurs, dans vos vers qui forment des plages  presque des­crip­tives, épaisses, et qui emportent l’imaginaire des lec­teurs dans ce monde dis­pa­ru, celui des sou­ve­nirs ?  Dans ce syn­cré­tisme artis­tique, est-ce là que serait autre­fois et main­te­nant uni­fiés, l’éternité hors de l’éternité ? 

Sténopé est ces pages qui inter­rogent la puis­sance de l’art, qui demande comme prière qu’il soit quelque part un jour offert le moment qui serait l’espace de tous les ins­tants. Là, dans les cou­leurs, le pay­sage qui est ceci, et les mots, les bruits, pour voir, tou­cher, retrou­ver aujourd’hui seule­ment qui les offri­rait tous intacts comme une glo­ba­li­té de temps par­fait dans le reflet du nau­frage du temps, et dans l’impossibilité du lan­gage.

 

J’ai vu sur la digue le vio­let du ciel jusqu’à l’eau iri­sée par le
sel au grain de peau des roches noires /​ j’ai vu la lune si petite
/​ me dire /​ qu’il n’est jamais trop tard /​

 

Sténopé est ce recueil, aus­si, qui tente le cri, tou­jours, encore, face à ceux qui sont exclus, jetés, reje­tés, frères, sœurs, de ce ter­ri­toire dont nous sommes un peu vous et moi, tous, de cette huma­ni­té qui s’oublie.

 

Marche à toute force, pied à pied sen­tir au talon le chasse de nous et de
vous qui suit tenace, marche loin sur la ligne courbe,
le che­min pier­reux des champs plans puis des monts, tra­verse ce
que tu peux puis fran­chis, dépasse, trans­gresse, exile marche à toute
force

                                                     … tu deviens ce croi­se­ment des
forces pous­sé par la ter­reur, fuir, plus loin, où tu par­vien­dras
sans doute ne sera pas assez, juste le temps de reprendre souffle,
de vivre mais enfin, où tu par­vien­dras ne sera pas un lieu, ne
sera pas un toit, sera l’éphémère étoi­lé qui te gar­de­ra peut-être
des vents et des feux

 

Que peut la parole, et les livres com­ment étouffent-ils tou­jours ce cri ? Comment dire mon­trer par­ler ce monde qui ne va pas, c’est aus­si ceci qui est dans les pages de votre recueil, depuis tou­jours déjà, en vous, qui êtes comme moi de celles qui attendent.

 

elle attend de tou­cher, viser les mille choses
se dérobent
les choses n’existent pas
ou c’est la main
elle-même
ou le bras
qui n’appartient pas
qui n’est qu’un autre bras
le bras d’un autre
le bras de celle
qui fait sem­blant d’être
le bras fra­gile encore vivant
se dit vivant
vivant s’agrippe aux choses
dérape
c’est le bras d’une autre
qui dérape
le mien n’a pas bou­gé
solide, fiable
arri­mé à l’épaule
ne bou­ge­ra pas

 

C’est peut-être pour cela, la poé­sie.

Présentation de l’auteur

Christine Guinard

Christine Guinard vit entre Paris et Bruxelles où elle enseigne le fran­çais et les langues anciennes, après des études de lettres et de phi­lo­so­phie.

Elle a tra­duit du cata­lan et pré­sen­té aux édi­tions Mare Nostrum (2012) le Journal d’un Réfugié cata­lan, cahier d’exil rédi­gé lors de la Retirada sous le pseu­do­nyme Roc d’Almenara.

Oscillant entre la musique, l’image et l’écriture, elle publie ses poèmes dans diverses revues lit­té­raires, La Femelle du requin, Thauma, Tapages, Contre-Jour, Poésie pre­mière, Recours au poème, Triages

Son tra­vail a évo­lué en réso­nance avec la pho­to­gra­phie ; le pro­jet « Chambre avec vue », trans­for­mé en ins­tal­la­tion vidéo lors d’une rési­dence au 104 à Paris, a été expo­sé au Brass, à Bruxelles, en 2015.

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo est poète, cri­tique lit­té­raire, revuiste et per­for­meuse. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. Elle est éga­le­ment l'auteure d'Aperture du silence (2018) et Ontogenèse des bris (2019), chez PhB Editions. Cette même année 2019 paraît A part l'élan, avec Jean-Jacques Tachdjian, aux Editions La Chienne, et Fem mal avec Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diagonale de l'écrivain, Agencement du désert, paru chez Z4 édi­tions. Elle par­ti­cipe aux antho­lo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Apparaître (2018, Terre à ciel) De l'humain pour les migrants (2018, Editions Jacques Flamand) Esprit d'arbre, (2018, Editions pour­quoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Editions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur). Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l'agneau, Décharge, Passage d'encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste, Francopolis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ventre et l'oreille. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Marilyne Bertoncini et de Femme conserve de Bluma Finkelstein. Auprès de Marilyne ber­ton­ci­ni elle co-dirige la revue de poé­sie en ligne Recours au poème depuis 2016.