Qu’est-ce que la poésie contemporaine ? 

Les pre­miers mots que l’on lit dans ce quar­ante et unième numéro de Con­tre-Allées con­stituent le début d’une ques­tion : « La poésie con­tem­po­raine est-elle… ». Et voilà un enjeu de lec­ture intéres­sant pour ce numéro qu’Amandine Marem­bert et Romain Fusti­er pla­cent sous le signe du poète Jacques Dar­ras : quelle est la fonc­tion de l’écri­t­ure poé­tique contemporaine ?

Une pre­mière réponse est don­née par la belle illus­tra­tion de la cou­ver­ture, signée par Valérie Lin­der, où l’on voit annon­cé les thé­ma­tiques que l’on retrou­vera par la suite : l’attention à la nature, aux objets du quo­ti­di­en, la frag­men­ta­tion de la voix et du rythme, la nature qui s’im­misce dans le béton de la ville. L’image déli­cate et réflex­ive de Lin­der con­fère un charme par­ti­c­uli­er à cette revue.

Romain Fusti­er donne une pre­mière réponse à la ques­tion que nous évo­quions dans son texte intro­duc­tif : « L’amateur de poèmes […] ce qu’il quête, c’est de la rela­tion ». Cette rela­tion est celle que Con­tre-Allées tente de con­stru­ire avec huit poèmes et un entre­tien de Jacques Dar­ras, l’invité du numéro. Ses poèmes sont une rela­tion entre la nature — il y est ques­tion des Trémières, des Pivoines, du héris­son dans le fab­uleux poème Hedge­hog —, la ville — qui intro­duit le prosaïque dans le poème — et l’écriture poé­tique. Le poème Adieux au mer­le en est une belle syn­thèse : Voyez-le sur la faîtière en tuile noire comme un acci­dent / de cuis­son générale dans le soleil couchant […] pourquoi ne sommes-nous pas chanteurs nés ? Dar­ras tisse ain­si des liens pro­fonds entre la vie et l’écriture — je cite «  Ver­haeren Bis » : Ecrire, […] c’est pre­scrire ce qu’ensuite / Nous vivons —, ce qui répond déjà à la ques­tion implicite de Con­tre-Allées : l’écriture poé­tique sert à devenir Lecteurs de nos actes que [la réal­ité] écrit à tra­vers nous. 

Con­tre-Allées, revue de poésie con­tem­po­raine, n° 41, print­emps 2020. 48 pages, 5 euros.

Dar­ras développe ensuite l’importance poé­tique et poli­tique du rythme dans un entre­tien qui se présente comme une grille de lec­ture pour les con­tri­bu­tions poé­tiques dans la suite du numéro. Le lecteur trou­vera des poèmes de Chris­tiane Bouchut, Isabelle San­cy, Maud Thiria et Chris­tain Degoutte, tous mar­qués par le regard intime qu’ils por­tent sur des objets de la vie quo­ti­di­enne (un fau­teuil chéri, le linge blanc, les mirabelles).

Je retiendrai volon­tiers le poème D’un jardin d’Anne Brousseau. Il s’agit d’une belle et longue métaphore filée à la fois du poème et de l’ex­is­tence comme un jardin. Elle écrit :

D’un jardin de saveurs
thym sauge et ciboulette
chaque jour en pren­dre la mesure

chaque jour ce temps au temps
et garder le souf­fle juste sur la ligne
pour que ça tienne
pour que ça veuille

ain­si t’attendre

 

Ce jardin est certes une métaphore du poème, mais aus­si de l’ex­is­tence humaine comme le con­firme son dernier vers : le monde est un jardin. Un jardin d’attention et de ren­con­tre avec ceux qui ne sont plus en vie. Le poème d’Anne Brousseau répond ain­si, très humaine­ment, à notre ques­tion : la poésie c’est une autre sci­ence, c’est avoir fleuri / et tourné le dos / vers un autre chemin // ou le même / le sien.

Enfin, deux entre­tiens avec Hen­ri Droguet et Chris­t­ian Garaud nous ouvrent les portes de l’atelier du poète pour répon­dre à la ques­tion : Dans quelle mesure l’écriture est-elle un chantier pour vous ? Le numéro entier de Con­tre-Allées sem­ble ain­si répon­dre à la ques­tion qu’il sug­gère : la poésie con­tem­po­raine est un per­pétuel chantier (pour repren­dre le mot de Garaud), c’est-à-dire, un per­pétuel devenir. Et une revue de poésie con­tem­po­raine est l’épicentre de ce chantier, où tout con­flue, certes, mais aus­si où l’on voit la poésie se con­stru­ire, une poésie d’attention aux détails, à la vie, et aux liens pro­fonds entre la vie et l’écriture.

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Elias Levi Toledo

Elias Levi Tole­do est poète. Né à Mex­i­co en 1999, il arrive en 2018 en Alsace pour faire ses études en Let­tres Mod­ernes. Il pub­lie jusqu’en 2017 des nou­velles et des poèmes en espag­nol dans divers­es revues lit­téraires telles que Marabun­ta (Mex­ique) ou Chubas­co en Pri­mav­era (Argen­tine). Depuis son arrivée à Stras­bourg, il n’écrit qu’en français. Ses poèmes sont parus dans la revue Europe ain­si que la Revue Alsa­ci­enne de Lit­téra­ture. Son poème Par­le l’étranger, retenu par­mi les 10 final­istes du Prix Louise Weiss 2020, a été pub­lié dans un vol­ume col­lec­tif aux Press­es Uni­ver­si­taires de Stras­bourg. Il rédi­ge un mémoire en Lit­téra­ture Française sur la portée éthique de l’autoréflexivité dans l’œuvre de Fran­cis Ponge. Il dirige égale­ment Au Pied de la Let­tre, la revue de créa­tion étu­di­ante de la Fac­ulté des Let­tres de Strasbourg.