1 – Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, il va sans dire, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

Je suis convain­cu que, plus forte que les cyclones, les tor­nades, les déluges, les épi­dé­mies ou les innom­brables bombes, l'insurrection poé­tique va balayer un jour la Terre, au nom des droits de l'homme cos­mique, comme une aveu­glante lumière de l'amour. La seule sub­ver­sion qui peut faire écla­ter ce monde, enva­hi par une nou­velle bar­ba­rie et au bord de son auto­des­truc­tion, est la sub­ver­sion poé­tique. La poé­sie est la suprême connais­sance. Les sciences décrivent la méca­nique de l'univers, tan­dis que la poé­sie révèle sa dyna­mique secrète. La matière poé­tique est l'énergie de l'unité cos­mique. Les poètes sont les cher­cheurs du Tiers Caché, ce tiers irré­duc­tible qui se situe entre le sujet et l’objet. Entre révé­la­tion et révo­lu­tion il n'y a qu'un pas – celui du Tiers Caché. C'est pour­quoi toute révo­lu­tion non fon­dée sur une révé­la­tion est meur­trière. La rigueur de l'esprit poé­tique est infi­ni­ment plus grande que la rigueur de l'esprit mathé­ma­tique. Il serait plus juste d'appeler "science exacte" la recherche du Tiers Caché et "science humaine" la mathé­ma­tique. La poé­sie est, pour moi, l'ouverture du lan­gage vers le Grand Jeu de dés du Grand Indéterminé.

La révo­lu­tion sociale a déjà été expé­ri­men­tée au cours du XXe siècle et ses résul­tats ont été catas­tro­phiques. L'homme nou­veau n'était qu'un homme creux et triste. Quels que soient les amé­na­ge­ments cos­mé­tiques que le concept de "révo­lu­tion sociale" ne tar­de­ra de subir dans l'avenir, ils ne pour­ront pas effa­cer de notre mémoire col­lec­tive ce qui a été effec­ti­ve­ment expé­ri­men­té. Pour trou­ver notre propre place dans ce monde il faut que de nou­veaux liens sociaux, durables, puissent être trou­vés. De nou­veaux liens sociaux pour­ront être décou­verts par la recherche de pas­se­relles poé­tiques, à la fois entre les dif­fé­rents domaines de la connais­sance et entre les dif­fé­rents êtres com­po­sant une col­lec­ti­vi­té, car l'espace exté­rieur et l'espace inté­rieur sont deux facettes d'un seul et même monde. Le mot "révo­lu­tion" n'est pas vidé de son sens par l'échec de la révo­lu­tion sociale. La révo­lu­tion aujourd'hui ne peut être qu'une révo­lu­tion de l'intelligence, trans­for­mant notre vie indi­vi­duelle et sociale en un acte esthé­tique autant qu'éthique, l'acte de dévoi­le­ment de la dimen­sion poé­tique de l'existence. Une volon­té poli­tique effi­cace ne peut être, de nos jours, qu'une volon­té poé­tique. Ceci peut appa­raître comme une pro­po­si­tion para­doxale et pro­vo­ca­trice dans un monde ani­mé par le sou­ci exclu­sif de l'efficacité pour l'efficacité, où la concur­rence est sans pitié, où la confron­ta­tion vio­lente est per­ma­nente et où le nombre d'exclus du fes­tin de la consom­ma­tion et de la connais­sance ne ces­se­ra d'augmenter. D'exclusion en exclu­sion, nous fini­rons par exclure notre propre exis­tence de la sur­face de cette Terre. "Poétique" vient du mot grec poiein qui signi­fiait "faire". Faire, aujourd'hui, signi­fie la conci­lia­tion des contra­dic­toires, la réuni­fi­ca­tion de la mas­cu­li­ni­té et de la fémi­ni­té du monde.

 

 

2 – « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

Tout à fait.

Il y a un dan­ger, pour la pre­mière fois dans l'histoire,  de l'extinction de l'espèce humaine. « Anthropocène » est un néo­lo­gisme dési­gnant une nou­velle ère géo­lo­gique, carac­té­ri­sée en ce que l'espèce humaine est la force domi­nante géo­phy­sique de notre pla­nète par rap­port aux forces géo­lo­giques natu­relles. La sur­vie de l'espèce humaine est, pour un bon nombre de scien­ti­fiques et de phi­lo­sophes (dont je fais par­tie), le pro­blème le plus impor­tant de notre époque. Cette convic­tion scien­ti­fique (et non pas idéo­lo­gique) peut paraître sur­pre­nante, car les gou­ver­ne­ments et les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales ne semblent pas être conscients de ce dan­ger (même s‘ils ont été aver­tis par des scien­ti­fiques de grande renom­mée) et 99,99% des habi­tants de la terre ignorent que notre civi­li­sa­tion dis­pa­raî­tra de la sur­face de la terre en quelques siècles, et non pas dans un mil­liard d'années. Le mot « anthro­po­cène » lui-même est presque incon­nu pour des gens pour­tant culti­vés. Clive Hamilton écrit dans son livre Requiem pour une espèce : « il est dif­fi­cile d'accepter l'idée que les êtres humains puissent modi­fier la com­po­si­tion de l'atmosphère ter­restre au point de com­pro­mettre leur propre civi­li­sa­tion, voire l’existence même de leur espèce »[1]. On peut pré­voir que l'élévation du niveau des mers sera de plu­sieurs mètres au cours de ce siècle et que la dis­so­lu­tion totale des glaces de l'Arctique aura lieu en une ou deux décen­nies. On peut même pré­dire que la glace sur la pla­nète dis­pa­raî­tra dans plu­sieurs siècles, ce qui condui­ra à l'élévation du niveau de la mer d'environ 70 mètres. Des phé­no­mènes inat­ten­dus se pro­dui­ront : les ani­maux domes­tiques vont se trans­for­mer en ani­maux sau­vages et les plantes culti­vées dis­pa­raî­tront. Les consé­quences sur la sécu­ri­té des nations seront énormes : des vagues de réfu­giés en pro­ve­nance de pays défa­vo­ri­sés vont émi­grer vers les pays à un cli­mat favo­rable, ce qui pro­vo­que­ra un conflit sans pré­cé­dent. Les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales ne sont pas pré­pa­rées à faire face à une telle situa­tion : elles ne sont pas concer­nées par la sécu­ri­té de la pla­nète.

La pers­pec­tive d’un chan­ge­ment cli­ma­tique montre que les cer­ti­tudes du siècle des Lumières et de la moder­ni­té seront sérieu­se­ment remises en ques­tion. Une chose est cer­taine : dans l'ère de l’anthropocène, l'ancienne et per­sis­tante dis­tinc­tion radi­cale entre la nature et la culture n'est plus valable. La culture change la nature. La pro­fa­na­tion de la nature attein­dra ain­si son apo­gée.

Comment cette ter­rible catas­trophe pour­rait-elle être évi­tée ? Aux États-Unis, les poli­ti­ciens sont convain­cus que cela peut être évi­té par des solu­tions tech­no­lo­giques et les auto­ri­tés ont for­mé plu­sieurs comi­tés d'experts pour trou­ver ces solu­tions. Ainsi est née une nou­velle dis­ci­pline, aujourd'hui très pros­père : la géo-ingé­nie­rie ou génie cli­ma­tique, dont l'objet est de mani­pu­ler l'environnement pour contre­ba­lan­cer le chan­ge­ment cli­ma­tique cau­sé par l'homme. L'objectif est de trans­for­mer la com­po­si­tion chi­mique de l'atmosphère de sorte que l'homme puisse ajus­ter à volon­té la tem­pé­ra­ture de notre pla­nète. Paul Cruzen, prix Nobel de chi­mie, a pro­po­sé en 2006 d'introduire des aéro­sols dans l'atmosphère pour reflé­ter la lumière du soleil. Cette sug­ges­tion a ouvert une piste de recherche sou­te­nue par de pres­ti­gieuses ins­ti­tu­tions comme l'Académie Nationale des Sciences aux États-Unis et la Royal Society. L'idée est d'injecter du dioxyde de soufre dans la stra­to­sphère, à une alti­tude de 10-50 km, les aéro­sols for­més de par­ti­cules de sul­fate pou­vant reflé­ter la lumière du soleil. Paul Cruzen remarque, en pas­sant, que le ciel diurne devien­dra blanc de façon per­ma­nente, sombre pers­pec­tive sur le plan esthé­tique. De mon point de vue, ce n’est pas la tech­no­lo­gie qui pour­ra sau­ver notre espèce, mais l’apparition d’une vision radi­ca­le­ment nou­velle de la réa­li­té. Il ya un besoin évident d'une nou­velle spi­ri­tua­li­té com­pa­tible avec les spi­ri­tua­li­tés exis­tantes mais qui pour­rait réus­sir à conci­lier tech­nos­cience et sagesse. Dans ce contexte, je suis convain­cu que l’esprit poé­tique joue­ra un rôle cru­cial dans la nais­sance de cette nou­velle vision de la réa­li­té.

 

 

3 – « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Bien enten­du. La poé­sie est nour­ri­ture de notre être inté­rieur. Sans cette nour­ri­ture, nous mour­rons. Fantômes de l’inconnu. Machines : assem­blages de quarks, pro­tons, neu­trons, cel­lules, neu­rones. 

 

 

4 – Dans L'école de la poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

Je n’ai pas le choix : je me bats, pour être en paix avec ma conscience. Et je n’attends aucun résul­tat, car je ne suis por­teur d’aucun mes­sage mes­sia­nique. La mala­die de la moder­ni­té est le non-éton­ne­ment. Les mots, aus­si char­gés soient-ils, ne nous étonnent plus. Les guerres, les mala­dies sans nombre ne nous étonnent plus. Même la dis­pa­ri­tion de la vie sur la Terre ne nous étonne plus. C'est pour­quoi le non-éton­ne­ment est une mala­die mor­telle. C’est contre cette mala­die que je me bats. La seule armée de la future démo­cra­tie uni­ver­selle sera celle des poètes : ils iront  com­battre sur tous les fronts de la guerre sainte, la guerre contre soi-même, contre nos habi­tudes de pen­sée, contre le non-éton­ne­ment. Je me bats pour l’avènement de la cos­mo­der­ni­té, de la résur­rec­tion de la notion de « cos­mos ». J’aime bien le mot « poé­thique » for­gé par Christian Moraru dans son livre Cosmodernism – American Narrative, Late Globalization, and the New Cultural Imaginary[2]. La cos­mo­der­ni­té est un pro­jet plu­tôt éthique que tech­no­lo­gique. L’impératif éthique de la cos­mo­der­ni­té est celui d’ « être ensemble ».

 

 

5 – Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

Comme autre­fois les prières des moines, et cer­tai­ne­ment aujourd’hui encore, la poé­sie sert à gar­der l’équilibre du monde.

À mon sens, la poé­sie a tou­jours oscil­lé entre « poé­sie noire » et « poé­sie blanche », pour reprendre les célèbres mots de René Daumal. « Le poète blanc – nous dit Daumal – cherche à com­prendre sa nature de poète, à s’en libé­rer et à la faire ser­vir. Le poète noir s’en sert et s’y asser­vit. » [3]  Le poète blanc essaye d’exprimer « la Chose-à-dire elle-même », pari certes insen­sé, impos­sible mais c’est cette impos­si­bi­li­té qui rend le tra­vail du poète inté­res­sant et utile. Il peut ain­si don­ner un corps, un son, un goût au Tiers Caché, tan­dis que l’imagination du poète noir se pare de tous les orne­ments pour faire briller les men­songes sur le Réel.

La dis­tinc­tion trans­dis­ci­pli­naire[4] entre ima­gi­na­tion, ima­gi­naire et ima­gi­nal me semble néces­saire pour pou­voir com­prendre la dif­fé­rence entre la poé­sie blanche et la poé­sie noire.

L’ima­gi­na­tion est l’activité psy­chique pro­dui­sant des images à un seul niveau de Réalité. Elle est donc non-infor­mée sur l’existence des autres niveaux de Réalité et cor­res­pond ain­si à une acti­vi­té fan­to­ma­tique et tau­to­lo­gique. L’imagination déforme la Réalité par la créa­tion d’une réa­li­té paral­lèle, qui est le résul­tat du fonc­tion­ne­ment neu­ro­nal. C’est le domaine pri­vi­lé­gié par le poète noir.

L’ima­gi­naire est l’activité psy­chique pro­dui­sant des images par la tra­ver­sée de deux ou plu­sieurs niveaux de Réalité. L’inspiration artis­tique et scien­ti­fique est la per­cep­tion de la res­pi­ra­tion soli­daire de dif­fé­rents niveaux de Réalité. Les images pro­duites dépassent tout ce que nos organes des sens peuvent conce­voir. L’imaginaire est le domaine de pas­sage du poète blanc. En fait, l’imaginaire est un pli du Réel et le Réel – un pli de l’imaginaire. De pli en pli l’homme poé­tique a été inven­té.

L’ima­gi­nal est un terme du sou­fisme ira­nien, intro­duit par Henry Corbin pour dési­gner l’imaginaire vrai, créa­teur, vision­naire et fon­da­teur[5]. Sans  la vision, le Réel se dis­sout en un enchaî­ne­ment infi­ni d’images voi­lées, défor­mées, muti­lées. L’imaginal désigne le monde médian et média­teur entre le monde intel­li­gible et le monde sen­sible. Il est le lieu-source de toutes les images non-engen­drées par les organes des sens. L’imaginal n’est donc pas une acti­vi­té psy­chique pro­duc­trice d’images. Il est néan­moins acces­sible au poète accé­dant à un état trans-psy­chique, qui per­met la contem­pla­tion des images sans inter­mé­diaire, face-à-face. Le poète blanc peut ain­si dire «  la Chose-à-dire elle-même ». La poé­sie devient trans-connais­sance, dans la plé­ni­tude ter­naire de celui ou celle qui regarde (le Sujet), de l’objet regar­dé (l’Objet) et de la vision qui per­met l’existence du regard lui-même (Le Tiers Caché).

Au bout du compte, « chaque fois que l’aube paraît, le mys­tère est là tout entier. »[6]

 

 

 

 


[1] Clive Hamilton, Requiem pour l'espèce humaine, Presses de Sciences Po, Paris, 2013.

[2] Christian Moraru, Cosmodernism – American Narrative, Late Globalization and the New Cultural Imagination, The University of Michigan Press, Ann Arbor, USA, 2011.

[3] René Daumal, « Poésie noire et poé­sie blanche », in Les pou­voirs de la parole. Essais et notes, II (1935-1943), Gallimard, Paris, 1972.

[4] Basarab Nicolescu, La trans­dis­ci­pli­na­ri­té, mani­feste, Rocher, Monaco, 1996.

[5] Henry Corbin, « Mundus ima­gi­na­lis ou l’imaginaire et l’imaginal » in Face de Dieu, face de l’homme, her­mé­neu­tique et sou­fisme, Flammarion, Paris, 1983.

[6] René Daumal, « Poésie noire et poé­sie blanche », op. cit., p. 108.