> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France (1). Réponses de Basarab Nicolescu

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France (1). Réponses de Basarab Nicolescu

Par | 2018-05-28T01:02:30+00:00 24 mai 2015|Catégories : Chroniques|

 

1 – Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, il va sans dire, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

Je suis convain­cu que, plus forte que les cyclones, les tor­nades, les déluges, les épi­dé­mies ou les innom­brables bombes, l'insurrection poé­tique va balayer un jour la Terre, au nom des droits de l'homme cos­mique, comme une aveu­glante lumière de l'amour. La seule sub­ver­sion qui peut faire écla­ter ce monde, enva­hi par une nou­velle bar­ba­rie et au bord de son auto­des­truc­tion, est la sub­ver­sion poé­tique. La poé­sie est la suprême connais­sance. Les sciences décrivent la méca­nique de l'univers, tan­dis que la poé­sie révèle sa dyna­mique secrète. La matière poé­tique est l'énergie de l'unité cos­mique. Les poètes sont les cher­cheurs du Tiers Caché, ce tiers irré­duc­tible qui se situe entre le sujet et l’objet. Entre révé­la­tion et révo­lu­tion il n'y a qu'un pas – celui du Tiers Caché. C'est pour­quoi toute révo­lu­tion non fon­dée sur une révé­la­tion est meur­trière. La rigueur de l'esprit poé­tique est infi­ni­ment plus grande que la rigueur de l'esprit mathé­ma­tique. Il serait plus juste d'appeler "science exacte" la recherche du Tiers Caché et "science humaine" la mathé­ma­tique. La poé­sie est, pour moi, l'ouverture du lan­gage vers le Grand Jeu de dés du Grand Indéterminé.

La révo­lu­tion sociale a déjà été expé­ri­men­tée au cours du XXe siècle et ses résul­tats ont été catas­tro­phiques. L'homme nou­veau n'était qu'un homme creux et triste. Quels que soient les amé­na­ge­ments cos­mé­tiques que le concept de "révo­lu­tion sociale" ne tar­de­ra de subir dans l'avenir, ils ne pour­ront pas effa­cer de notre mémoire col­lec­tive ce qui a été effec­ti­ve­ment expé­ri­men­té. Pour trou­ver notre propre place dans ce monde il faut que de nou­veaux liens sociaux, durables, puissent être trou­vés. De nou­veaux liens sociaux pour­ront être décou­verts par la recherche de pas­se­relles poé­tiques, à la fois entre les dif­fé­rents domaines de la connais­sance et entre les dif­fé­rents êtres com­po­sant une col­lec­ti­vi­té, car l'espace exté­rieur et l'espace inté­rieur sont deux facettes d'un seul et même monde. Le mot "révo­lu­tion" n'est pas vidé de son sens par l'échec de la révo­lu­tion sociale. La révo­lu­tion aujourd'hui ne peut être qu'une révo­lu­tion de l'intelligence, trans­for­mant notre vie indi­vi­duelle et sociale en un acte esthé­tique autant qu'éthique, l'acte de dévoi­le­ment de la dimen­sion poé­tique de l'existence. Une volon­té poli­tique effi­cace ne peut être, de nos jours, qu'une volon­té poé­tique. Ceci peut appa­raître comme une pro­po­si­tion para­doxale et pro­vo­ca­trice dans un monde ani­mé par le sou­ci exclu­sif de l'efficacité pour l'efficacité, où la concur­rence est sans pitié, où la confron­ta­tion vio­lente est per­ma­nente et où le nombre d'exclus du fes­tin de la consom­ma­tion et de la connais­sance ne ces­se­ra d'augmenter. D'exclusion en exclu­sion, nous fini­rons par exclure notre propre exis­tence de la sur­face de cette Terre. "Poétique" vient du mot grec poiein qui signi­fiait "faire". Faire, aujourd'hui, signi­fie la conci­lia­tion des contra­dic­toires, la réuni­fi­ca­tion de la mas­cu­li­ni­té et de la fémi­ni­té du monde.

 

 

2 – « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

Tout à fait.

Il y a un dan­ger, pour la pre­mière fois dans l'histoire,  de l'extinction de l'espèce humaine. « Anthropocène » est un néo­lo­gisme dési­gnant une nou­velle ère géo­lo­gique, carac­té­ri­sée en ce que l'espèce humaine est la force domi­nante géo­phy­sique de notre pla­nète par rap­port aux forces géo­lo­giques natu­relles. La sur­vie de l'espèce humaine est, pour un bon nombre de scien­ti­fiques et de phi­lo­sophes (dont je fais par­tie), le pro­blème le plus impor­tant de notre époque. Cette convic­tion scien­ti­fique (et non pas idéo­lo­gique) peut paraître sur­pre­nante, car les gou­ver­ne­ments et les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales ne semblent pas être conscients de ce dan­ger (même s‘ils ont été aver­tis par des scien­ti­fiques de grande renom­mée) et 99,99% des habi­tants de la terre ignorent que notre civi­li­sa­tion dis­pa­raî­tra de la sur­face de la terre en quelques siècles, et non pas dans un mil­liard d'années. Le mot « anthro­po­cène » lui-même est presque incon­nu pour des gens pour­tant culti­vés. Clive Hamilton écrit dans son livre Requiem pour une espèce : « il est dif­fi­cile d'accepter l'idée que les êtres humains puissent modi­fier la com­po­si­tion de l'atmosphère ter­restre au point de com­pro­mettre leur propre civi­li­sa­tion, voire l’existence même de leur espèce »[1]. On peut pré­voir que l'élévation du niveau des mers sera de plu­sieurs mètres au cours de ce siècle et que la dis­so­lu­tion totale des glaces de l'Arctique aura lieu en une ou deux décen­nies. On peut même pré­dire que la glace sur la pla­nète dis­pa­raî­tra dans plu­sieurs siècles, ce qui condui­ra à l'élévation du niveau de la mer d'environ 70 mètres. Des phé­no­mènes inat­ten­dus se pro­dui­ront : les ani­maux domes­tiques vont se trans­for­mer en ani­maux sau­vages et les plantes culti­vées dis­pa­raî­tront. Les consé­quences sur la sécu­ri­té des nations seront énormes : des vagues de réfu­giés en pro­ve­nance de pays défa­vo­ri­sés vont émi­grer vers les pays à un cli­mat favo­rable, ce qui pro­vo­que­ra un conflit sans pré­cé­dent. Les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales ne sont pas pré­pa­rées à faire face à une telle situa­tion : elles ne sont pas concer­nées par la sécu­ri­té de la pla­nète.

La pers­pec­tive d’un chan­ge­ment cli­ma­tique montre que les cer­ti­tudes du siècle des Lumières et de la moder­ni­té seront sérieu­se­ment remises en ques­tion. Une chose est cer­taine : dans l'ère de l’anthropocène, l'ancienne et per­sis­tante dis­tinc­tion radi­cale entre la nature et la culture n'est plus valable. La culture change la nature. La pro­fa­na­tion de la nature attein­dra ain­si son apo­gée.

Comment cette ter­rible catas­trophe pour­rait-elle être évi­tée ? Aux États-Unis, les poli­ti­ciens sont convain­cus que cela peut être évi­té par des solu­tions tech­no­lo­giques et les auto­ri­tés ont for­mé plu­sieurs comi­tés d'experts pour trou­ver ces solu­tions. Ainsi est née une nou­velle dis­ci­pline, aujourd'hui très pros­père : la géo-ingé­nie­rie ou génie cli­ma­tique, dont l'objet est de mani­pu­ler l'environnement pour contre­ba­lan­cer le chan­ge­ment cli­ma­tique cau­sé par l'homme. L'objectif est de trans­for­mer la com­po­si­tion chi­mique de l'atmosphère de sorte que l'homme puisse ajus­ter à volon­té la tem­pé­ra­ture de notre pla­nète. Paul Cruzen, prix Nobel de chi­mie, a pro­po­sé en 2006 d'introduire des aéro­sols dans l'atmosphère pour reflé­ter la lumière du soleil. Cette sug­ges­tion a ouvert une piste de recherche sou­te­nue par de pres­ti­gieuses ins­ti­tu­tions comme l'Académie Nationale des Sciences aux États-Unis et la Royal Society. L'idée est d'injecter du dioxyde de soufre dans la stra­to­sphère, à une alti­tude de 10-50 km, les aéro­sols for­més de par­ti­cules de sul­fate pou­vant reflé­ter la lumière du soleil. Paul Cruzen remarque, en pas­sant, que le ciel diurne devien­dra blanc de façon per­ma­nente, sombre pers­pec­tive sur le plan esthé­tique. De mon point de vue, ce n’est pas la tech­no­lo­gie qui pour­ra sau­ver notre espèce, mais l’apparition d’une vision radi­ca­le­ment nou­velle de la réa­li­té. Il ya un besoin évident d'une nou­velle spi­ri­tua­li­té com­pa­tible avec les spi­ri­tua­li­tés exis­tantes mais qui pour­rait réus­sir à conci­lier tech­nos­cience et sagesse. Dans ce contexte, je suis convain­cu que l’esprit poé­tique joue­ra un rôle cru­cial dans la nais­sance de cette nou­velle vision de la réa­li­té.

 

 

3 – « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Bien enten­du. La poé­sie est nour­ri­ture de notre être inté­rieur. Sans cette nour­ri­ture, nous mour­rons. Fantômes de l’inconnu. Machines : assem­blages de quarks, pro­tons, neu­trons, cel­lules, neu­rones. 

 

 

4 – Dans L'école de la poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

Je n’ai pas le choix : je me bats, pour être en paix avec ma conscience. Et je n’attends aucun résul­tat, car je ne suis por­teur d’aucun mes­sage mes­sia­nique. La mala­die de la moder­ni­té est le non-éton­ne­ment. Les mots, aus­si char­gés soient-ils, ne nous étonnent plus. Les guerres, les mala­dies sans nombre ne nous étonnent plus. Même la dis­pa­ri­tion de la vie sur la Terre ne nous étonne plus. C'est pour­quoi le non-éton­ne­ment est une mala­die mor­telle. C’est contre cette mala­die que je me bats. La seule armée de la future démo­cra­tie uni­ver­selle sera celle des poètes : ils iront  com­battre sur tous les fronts de la guerre sainte, la guerre contre soi-même, contre nos habi­tudes de pen­sée, contre le non-éton­ne­ment. Je me bats pour l’avènement de la cos­mo­der­ni­té, de la résur­rec­tion de la notion de « cos­mos ». J’aime bien le mot « poé­thique » for­gé par Christian Moraru dans son livre Cosmodernism – American Narrative, Late Globalization, and the New Cultural Imaginary[2]. La cos­mo­der­ni­té est un pro­jet plu­tôt éthique que tech­no­lo­gique. L’impératif éthique de la cos­mo­der­ni­té est celui d’ « être ensemble ».

 

 

5 – Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

Comme autre­fois les prières des moines, et cer­tai­ne­ment aujourd’hui encore, la poé­sie sert à gar­der l’équilibre du monde.

À mon sens, la poé­sie a tou­jours oscil­lé entre « poé­sie noire » et « poé­sie blanche », pour reprendre les célèbres mots de René Daumal. « Le poète blanc – nous dit Daumal – cherche à com­prendre sa nature de poète, à s’en libé­rer et à la faire ser­vir. Le poète noir s’en sert et s’y asser­vit. » [3]  Le poète blanc essaye d’exprimer « la Chose-à-dire elle-même », pari certes insen­sé, impos­sible mais c’est cette impos­si­bi­li­té qui rend le tra­vail du poète inté­res­sant et utile. Il peut ain­si don­ner un corps, un son, un goût au Tiers Caché, tan­dis que l’imagination du poète noir se pare de tous les orne­ments pour faire briller les men­songes sur le Réel.

La dis­tinc­tion trans­dis­ci­pli­naire[4] entre ima­gi­na­tion, ima­gi­naire et ima­gi­nal me semble néces­saire pour pou­voir com­prendre la dif­fé­rence entre la poé­sie blanche et la poé­sie noire.

L’ima­gi­na­tion est l’activité psy­chique pro­dui­sant des images à un seul niveau de Réalité. Elle est donc non-infor­mée sur l’existence des autres niveaux de Réalité et cor­res­pond ain­si à une acti­vi­té fan­to­ma­tique et tau­to­lo­gique. L’imagination déforme la Réalité par la créa­tion d’une réa­li­té paral­lèle, qui est le résul­tat du fonc­tion­ne­ment neu­ro­nal. C’est le domaine pri­vi­lé­gié par le poète noir.

L’ima­gi­naire est l’activité psy­chique pro­dui­sant des images par la tra­ver­sée de deux ou plu­sieurs niveaux de Réalité. L’inspiration artis­tique et scien­ti­fique est la per­cep­tion de la res­pi­ra­tion soli­daire de dif­fé­rents niveaux de Réalité. Les images pro­duites dépassent tout ce que nos organes des sens peuvent conce­voir. L’imaginaire est le domaine de pas­sage du poète blanc. En fait, l’imaginaire est un pli du Réel et le Réel – un pli de l’imaginaire. De pli en pli l’homme poé­tique a été inven­té.

L’ima­gi­nal est un terme du sou­fisme ira­nien, intro­duit par Henry Corbin pour dési­gner l’imaginaire vrai, créa­teur, vision­naire et fon­da­teur[5]. Sans  la vision, le Réel se dis­sout en un enchaî­ne­ment infi­ni d’images voi­lées, défor­mées, muti­lées. L’imaginal désigne le monde médian et média­teur entre le monde intel­li­gible et le monde sen­sible. Il est le lieu-source de toutes les images non-engen­drées par les organes des sens. L’imaginal n’est donc pas une acti­vi­té psy­chique pro­duc­trice d’images. Il est néan­moins acces­sible au poète accé­dant à un état trans-psy­chique, qui per­met la contem­pla­tion des images sans inter­mé­diaire, face-à-face. Le poète blanc peut ain­si dire «  la Chose-à-dire elle-même ». La poé­sie devient trans-connais­sance, dans la plé­ni­tude ter­naire de celui ou celle qui regarde (le Sujet), de l’objet regar­dé (l’Objet) et de la vision qui per­met l’existence du regard lui-même (Le Tiers Caché).

Au bout du compte, « chaque fois que l’aube paraît, le mys­tère est là tout entier. »[6]

 

 

 

 


[1] Clive Hamilton, Requiem pour l'espèce humaine, Presses de Sciences Po, Paris, 2013.

[2] Christian Moraru, Cosmodernism – American Narrative, Late Globalization and the New Cultural Imagination, The University of Michigan Press, Ann Arbor, USA, 2011.

[3] René Daumal, « Poésie noire et poé­sie blanche », in Les pou­voirs de la parole. Essais et notes, II (1935-1943), Gallimard, Paris, 1972.

[4] Basarab Nicolescu, La trans­dis­ci­pli­na­ri­té, mani­feste, Rocher, Monaco, 1996.

[5] Henry Corbin, « Mundus ima­gi­na­lis ou l’imaginaire et l’imaginal » in Face de Dieu, face de l’homme, her­mé­neu­tique et sou­fisme, Flammarion, Paris, 1983.

[6] René Daumal, « Poésie noire et poé­sie blanche », op. cit., p. 108.

 

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