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D’autres annonciations, Nohad Salameh

Par | 2018-02-19T12:48:47+00:00 5 décembre 2012|Catégories : Critiques|

Les poèmes de Nohad Salameh ici réunis pro­viennent de ses recueils parus entre 1980 et 2012. S’ajoutent des inédits pro­ve­nant d’un ensemble inti­tu­lé Danse de l’une. Dans ce der­nier titre, comme dans celui de l’anthologie perce une concep­tion de la poé­sie clai­re­ment ver­ti­cale. Ici, la poé­sie affirme ce qu’elle est fon­da­men­ta­le­ment : une manière autre (par rap­port à celles qui semblent domi­ner aujourd’hui) et cepen­dant plei­ne­ment légi­time d’aller vers la réa­li­té avec les outils de l’intuition, du sens et de ce que Daumal appe­lait l’évidence absurde. Nohad Salameh écrit l’amour (lieu même de la ren­contre avec le plus de réel for­mant les mondes) et l’exil. Née au Liban, elle a dû quit­ter ce pays mar­qué par la tra­gé­die. Mais il fau­drait écrire amour et exil avec des majus­cules tant ces poèmes dépassent la simple expé­rience humaine ou per­son­nelle ; plu­tôt, tant cette expé­rience per­son­nelle tra­duit l’expérience de tout l’humain : ils sont en effet expres­sion sym­bo­lique, ima­gée, du sacré – que nous ne confon­drons évi­dem­ment pas avec le reli­gieux, bien que ce soit main­te­nant sou­vent le cas, en cette époque de réduc­tion accé­lé­rée du lan­gage. Il y a cette pré­sence du Liban et ce per­pé­tuel émer­veille­ment d’être humain :

 

Il fait un fra­cas de fêlures, là où cha­cun quête son silence à la clar­té de l’ombre. Car il n’est véri­té qu’au seuil du miné­ral. Il fait un fra­cas de roses et d’aubes, là où le cœur perd son plu­mage pour appri­voi­ser les comètes. Mais moi je trans­porte ton œil contre mon cou comme une mouette.

Ainsi ma route com­mence avec le cercle, et je che­mi­ne­rai endor­mie, armée d’un sou­ve­nir d’orphéon.
 

Les rues devien­dront lan­ternes magiques pro­je­tant les affres de la mémoire. Oiseau de bon augure, ton œil réclame le retour à une enfance mil­lé­naire.

 

Ici, l’amour n’est pas seule­ment un lien conjonc­tu­rel entre deux indi­vi­dus mais élé­va­tion le long d’une échelle menant à l’Origine.

En moi tout appar­tient à l’écorce
je me confonds pêle-mêle avec mes sil­houettes
   anté­rieures
et module du dedans ma plaie
avi­vée par l’attente.

 

Contre ma poi­trine
une pen­dule rouge cas­sée
par la dia­blesse de l’érable.
Je fais corps avec les autres
mais pos­sède le sel mauve
qui res­taure la paix du royaume
ain­si que le pou­voir de déchi­rer les eaux.

Je te le dis :
le feu est vert à l’intérieur de la flamme.

 

Avec Les enfants d’avril, poèmes parus entre 1980 et 1990, Nohad Salameh écrit depuis les guerres du Liban et ses villes mar­ty­ri­sées. Beyrouth, le sacri­fice.

28 juillet (19 heures)

 

Beyrouth, lourde fleur de guerre, plus dense que char­ge­ment de myrrhe, repose à même nos épaules, métis­sée de dieux de marbre et de siècles magné­tiques. Cité en marche vers l’étoile du midi, elle sus­cite la convoi­tise pour le bronze de ses fon­taines et la volière de son regard. Louange aux boucles noires de ses édi­fices, au front fêlé des façades, à son mar­tyre, à sa sou­ve­rai­ne­té d’aimer, à son ventre enfan­tant l’éternel sup­plice !

La poé­sie de Nohad Salameh donne à sai­sir ce que « l’occident » – euro­péen du moins – semble oublier : la chair de ce qu’est une guerre, tout autre chose que ces images froides regar­dées par le prisme des téléviseurs/​internet. Car l’européen de ce début de 21e siècle… mange en regar­dant le spec­tacle de la guerre. On peine à le croire. Et pour­tant. Honte sur nous. Sur ce que nous accep­tons de deve­nir. Sans doute ce deve­nir, cette incroyable posi­tion de l’homme euro­péen atta­blé devant des corps démem­brés explique-t-elle par exemple que des artistes et intel­lec­tuels aient pu, à la fin du siècle pas­sé, appe­ler (oui, appe­ler), à ce que l’on… bom­barde une ville au cœur de l’Europe. Des popu­la­tions. Des hommes, des femmes, des enfants. En regar­dant de près, on retrou­ve­ra les ini­tia­teurs de cet appel (au meurtre) à la tête de bien des ins­ti­tu­tions cultu­relles fran­çaises. On croit rêver. Le sen­ti­ment d’être tou­jours en 1942. Folie de nos vies en dehors de la vie, com­ment expli­quer cela sinon. La guerre réelle, c’est la guerre loin de l’image de la guerre :

 

Le fan­tôme de l’Apocalypse bat des ailes sur les quar­tiers. L’éclatement des vitres lacère nos visages. La cité se pro­file sous les pau­pières : man­da­ri­niers cou­ron­nés de fau­cons. Mais là-bas, veillant au seuil, un sphinx médite sur les bou­le­ver­se­ments du Temps.

Que nous rejoignent les frères et sœurs du thym, per­chés sur l’épaule des col­lines, la clé de nos ser­rures en main ; peut-être nos rameaux verts suf­fi­ront-ils à détour­ner leurs armes ?
 

Plus loin :

 

Il pleut même des roses sur les joues des bles­sés. Mais nous igno­rons quelle heure il est, quel temps il fait dehors, quel jour nous sommes : plus de calen­drier, de montre ni d’horloge. Rien que la mer qui ferme son cruel éven­tail.

Lire cette poé­sie, c’est vivre le Liban, et pas seule­ment le Liban de la guerre, car le Liban n’est pas que guerre, c’est aus­si et avant tout un pays et une huma­ni­té mer­veilleux :

 

Je parle d’un pays par­fu­mé à la car­da­mome
sucré de pluies
mari­né dans le soleil
d’un pays qui d’un mot invente
mille royaumes comme ces lacs sau­vages
en voyage au fond des Tarots.

Je parle d’un pays
où les mains font connais­sance
sur les bancs des églises
sous les fraîches cou­poles des mos­quées
et des­sinent les voix lac­tées de la voyance.

 

Je parle d’un pays
où les enfants sur­volent les oran­gers
à l’heure où la lune est pleine
et se répandent en cœurs d’artichauts
dans l’appel de leurs mères.

Ici les filles dansent leur mort
dans le marc du café
et ne retiennent que le lan­gage des abri­cots
au moment où les Madones
aus­si chaudes que les granges
et les averses de juillet
res­pirent en leur cor­sage
rive­raines des hau­teurs
et des ver­gers aqua­tiques.

 

Si elles dorment par­fois en forme de nuage
ou d’arc-en-ciel
en imi­tant la rumeur des cavernes
et les diseuses de bon­heur
c’est afin de lais­ser un sillage
une empreinte
un tatouage sur l’aile d’un oiseau.

Le Liban du sou­ve­nir mais aus­si celui du retour.
Fermant ce recueil, l’on pense, allez savoir pour­quoi, à la poé­sie cho­ré­gra­phique de Pina Bausch. Son Sacre du Printemps. Les cou­leurs, peut-être. La force d’âme, sans aucun doute.

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