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Enfants de septembre

Par | 2018-05-20T23:56:54+00:00 22 mai 2012|Catégories : Blog|

                                                           

                                                                        à Jules Supervielle.
 

Les bois étaient tout recou­verts de brumes basses,
Déserts, gon­flés de pluie et silen­cieux ;
Longtemps avait souf­flé ce vent du Nord où passent
Les Enfants Sauvages, fuyant vers d'autres cieux,
Par grands voi­liers, le soir, et très haut dans l'espace

J'avais sen­ti sif­fler leurs ailes dans la nuit,
Lorsqu'ils avaient bais­sé pour cher­cher les ravines
Où tout le jour, peut-être, ils res­te­ront enfouis ;
Et cet appel incon­so­lé de sau­va­gine
Triste, sur les marais que les oiseaux ont fuis.

Après avoir sur­pris le dégel de ma chambre,
A l'aube, je gagnai la lisière des bois ;
Par une bonne lune de brouillard et d'ambre
Je rele­vai la trace, incer­taine par­fois,
Sur le bord du layon, d'un enfant de Septembre.

Les pas étaient légers et tendres, mais brouillés,
Ils se croi­saient d'abord au milieu des ornières
Où dans l'ombre, tran­quille, il avait essayé
De boire, pour reprendre ses jeux soli­taires
Très tard, après le long cré­pus­cule mouillé.

Et puis, ils se per­daient plus loin par­mi les hêtres
Où son pied ne mar­quait qu'à peine sur le sol ;
Je me suis dit : il va s'en retour­ner peut-être
A l'aube, pour cher­cher ses com­pa­gnons de vol,
En trem­blant de la peur qu'ils aient pu dis­pa­raître.

Il va cer­tai­ne­ment venir dans ces parages
A la demi-clar­té qui monte à l'orient,
Avec les grandes bandes d'oiseaux de pas­sage,
Et les cerfs inquiets qui cherchent dans le vent
L'heure d'abandonner le calme des gagnages.

Le jour gla­cial s'était levé sur les marais ;
Je res­tais accrou­pi dans l'attente illu­soire,
Regardant défi­ler la faune qui ren­trait
Dans l'ombre, les che­vreuils peu­reux qui venaient boire
Et les cor­beaux criards, aux cimes des forêts.

Et je me dis : je suis un enfant de Septembre,
Moi-même, par le coeur, la fièvre et l'esprit,
Et la brû­lante volup­té de tous mes membres,
Et le désir que j'ai de cou­rir dans la nuit
Sauvage, ayant quit­té l'étouffement des chambres.

Il va cer­tai­ne­ment me trai­ter comme un frère,
Peut-être me don­ner un nom par­mi les siens ;
Mes yeux le com­ble­raient d'amicales lumières
S'il ne pre­nait pas peur, en me voyant sou­dain
Les bras ouverts, cou­rir vers lui dans la clai­rière.

Farouche, il s'enfuira comme un oiseau bles­sé,
Je le sui­vrai jusqu'à ce qu'il demande grâce,
Jusqu'à ce qu'il s'arrête en plein ciel, épui­sé,
Traqué jusqu'à la mort, vain­cu, les ailes basses,
Et les yeux rési­gnés à mou­rir, abais­sés.

Alors, je le pren­drai dans mes bras, endor­mi,
Je le cares­se­rai sur la pente des ailes,
Et je ramè­ne­rai son petit corps, par­mi
Les roseaux, rêvant à des choses irréelles,
Réchauffé tout le temps par mon sou­rire ami…

Mais les bois étaient recou­verts de brumes basses
Et le vent com­men­çait à remon­ter au Nord,
Abandonnant tous ceux dont les ailes sont lasses,
Tous ceux qui sont per­dus et tous ceux qui sont morts,
Qui vont par d'autres voies en de mêmes espaces !

Et je me suis dit : Ce n'est pas dans ces pauvres landes
Que les enfants de Septembre vont s'arrêter ;
Un seul qui se serait écar­té de sa bande
Aurait-il, en un soir, com­pris l'atrocité
De ces marais déserts et pri­vés de légende ?

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