> Gog et Magog, poèmes traduits par Jean-Charles Vegliante

Gog et Magog, poèmes traduits par Jean-Charles Vegliante

Par | 2018-02-23T07:23:46+00:00 4 avril 2016|Catégories : Blog|

 

I.

Gog et Magog

En trou­peaux, comme font les ânes sau­vages,
vai­ne­ment allait et reve­nait en vain
Gog et Magog avec ses noirs char­riages ;

et la mon­tagne les voyait dans la plaine
errer, et enten­dait par­mi les tour­mentes
les cla­que­ments de leurs fouets por­tés au loin ;

et un braie­ment par­ve­nait, de ces nations
de Mong, comme une humble ren­gaine d’hyènes,
à l’infrangible Porte de l’Occident.

II.

Car entre deux monts était, grande, de rouge
bronze une porte ; si grande que son ombre
se pro­je­tait, vers les heures du cou­chant,

jusqu’au milieu du val. Le fils d’Ammon-Zeus
la fixa sur ses gonds contre les immondes
peu­plades, et les noirs groupes de bisons ;

il la bar­ra ser­ré. Mais res­ta en haut
des monts : une claire cla­meur de trom­pettes
des­cen­dait des deux Mamelles d’Aquilon.

III.

Là était le Bicornu… Et les der­niers
qui avaient enten­du, enfants, retom­ber
la masse sur les clous étaient gris et vieux ;

et Lui ne par­tait pas… Et leurs fils, géants
aux yeux de flammes, aux langues toutes noires,
ou nains hir­sutes aux mobiles oreilles,

étaient morts ; et de cha­cun d’eux des mil­liers
étaient nés, nom­breux comme les étin­celles
d’un tison : mais le Bicorne était là-haut.

IV.

Tout en haut, à la garde de l’Erguené-
coun ; et le son au réveil de ses dianes
fai­sait rou­ler ava­lanches et moraines.

Chaque matin le ciel s’emplissait de buses ;
et la Horde, en bas, comme nuées au son
de l’orage, noire se ser­rait au Khan :

c’étaient des cha­riots rou­lant depuis le cône
des mon­tagnes, un sou­dain bar­ris­se­ment
d’éléphant, une voix comme le ton­nerre…

V.

Mais moins s’entendait dans le jour ce tumulte
là-haut : dans le jour aus­si les gens par­qués
rugis­saient, s’arrachant le man­ger, des ongles.

Le cri de là-haut s’effaçait dans l’aboi
de leur faim. C’était, durant le jour, tout pour
le sang, Alan et Aneg, Ageg, Assur,

Thubal, Céphar. Davantage on l’entendait
dans les longues nuits, quand conce­vaient des fils,
enfants de Mong-wu, leurs femmes sous la yourte.

VI.

La lune mon­tait en sui­vant les bords jaunes
de nuages fuyants ; autour d’une intacte
neige se tenaient des troupes de che­vaux :

les têtes ren­trées, immo­biles res­taient
sur ce blanc ; avec de temps à autre un bref
hen­nis­se­ment, un sou­dain bruit de sabots.

Toute la mon­tagne soli­taire encore
mugis­sait. Et même la lune, crain­tive,
en l’air se haus­sait, de nuage en nuage.

VII.

Ou res­plen­dis­sait sur l’infini mur­mure
pen­dante. Couronné de lierre et d’acanthe
le Héros, ôtant les torches du ban­quet,

par­cou­rait en fête la côte éclai­rée
et là-bas, depuis l’ombre courbe des pins,
la Horde écou­tait de longs aériens chants,

enten­dait de longs gémis­se­ments marins
des conques, et, mêlés au son des cithares,
tim­bales sourdes, cym­bales argen­tines.

VIII.

Gog et Magog trem­blait ; et ses femmes dirent :
“N’a-t-il pas de mère, Lui, auprès de qui
il soit doux de retour­ner, lourd d’ambre et d’or ?

pas d’enfants, de bétail ? pas d’épouses belles
à côté de qui, las de nar­rer, se couche ?
Peut-être est-il repous­sé, d’être bicorne ?

Alors pour­quoi ne des­cend-il pas du mont
pour prendre l’une de nous entre les hordes,
qui soit sa bête, par­mi Gog et Magog ?”

IX.

Gog et Magog trem­blait… Or l’un de ses nains
pru­dem­ment alla trou­ver les géants sots.
“Nous mou­rons tous, géants, et lui ne meurt pas.

Moi qui meus mes oreilles comme les chiens,
j’ai enten­du des choses. Là Zul-Qarnayn
n’est pas tou­jours. Parfois il était à Rûm.

Il part avec le jour. Il va à la source
d’étoiles liquides, bleue. Avec ses mains
jointes prend la vie. Tous les cent ans un peu.”

X.

Mais Lui, un jour (la Montagne parais­sait
plus proche, morne, et mon­trait comme un sque­lette
ses blancs osse­ments de pier­railles éparses)

à tra­vers l’ombre, où l’on ne savait quels doigts
sou­le­vaient des lampes errantes d’argent,
par l’ombre il allait à la source de vie.

Plus de son­ne­ries sur les pentes, le vent
souf­flait en vain. Et la grande Porte un peu
vibrait, par à-coups, comme une pous­sée lente.

XI.

Gog et Magog trois jours, veillant, atten­dit,
trois nuits atten­dit, et n’entendit, le soir,
que de temps en temps la Porte vibrer, lente.

Il n’était plus au mont !… Et la Horde prit
le che­min des monts. Elle allait, noire Horde,
four­millant à l’encontre de la tour­mente.

À l’aube, lugubre, meu­gla un bison,
hen­nit un che­val, la troupe se rom­pit…
Une son­ne­rie cou­rait de mont en mont.

XII.

Et les femmes dirent : “Oh homme de rien,
Zul-Qarnayn ! Tu es reve­nu bien vite ! Ou
n’y avait-il pas à la source une fille

seule ? une de tes sœurs qui le seau peut-être
aban­don­na vide à la source, et cou­rut
hors d’haleine jusque chez ta mère vieille ?

Alors, divin bélier, fais donc réson­ner
les trom­pettes ! Au son de cette fan­fare
notre homme se réveille, et puis ne dort plus.”

XIII.

Et les hommes hulu­lèrent : “Il a bu
en Rûm à la source des étoiles bleue !
Zul-Qarnayn est tou­jours celui-là qu’il fut.”

Et ils eurent en haine toute autre vie,
et le fruit de tout ventre autre ; et le sang rouge
trait aux bisonnes, aux zébus ils le burent.

Ne réson­nait plus au val un beu­gle­ment.
Ne son­na plus, Gog et Magog, que le cri
sans fin hur­lé de tes infi­nies tri­bus.

XIV .

Pourtant il par­tit, Zul-Qarnayn, dans le feu
d’un cou­chant : sur le mont étaient éten­dues
les pourpres sombres à franges de cro­cus.

Dans son char d’or il mon­ta, étin­ce­lant,
le Héros ; dans l’ombre il s’éloigna par­mi
un joyeux éclat de béryls et tur­quoise.

Un bref scin­tille­ment de pointes d’acier,
un écho d’hymnes qui en trem­blant se perd
çà et là… Enfin se tut l’âpre gla­cier.

XV.

Trois ans atten­dit le Tartare, trois ans
il guet­ta l’arrivée des mêmes dra­gons
aux yeux d’or des­sus la crête des mon­tagnes

muettes et nues. Le Tartare voyait,
sans plus de crainte, et sen­tait encore plus
sa faim et sa rage, et d’une main d’ours, là

il cas­sait des bou­leaux, arra­chait des aulnes.
Enfin il vit les yeux des mêmes dra­gons
la troi­sième fois, et vint à la mon­tagne.

XVI.

Au pied des deux Mamelles de l’Aquilon
ils arri­vèrent pru­dents. Et le vieux nain
malin se his­sa, pieds et mains, sur les tufs.

Et il vit au som­met un grand pavillon
comme d’une trompe, et s’y glis­sa muet :
souffles per­çut, et vit des yeux de hiboux.

Un nid immonde rem­plis­sait tout le creux
de cette trompe. Un grand hibou immo­bile
s’y tenait, deux touffes dres­sées, tel un roi.

XVII.

Il prit deux plumes, le vieux nain, et se mit
sur un escar­pe­ment, agi­tant les plumes
et appe­la la Horde, qui atten­dait :

À moi, Gog et Magog ! à moi Tatars ! Ô
gens de Mong, Mosach, Thubal, Aneg, Ageg,
Assur, Pothim, Céphar, Alan, à moi tous !

Il a fui à Rûm, Zul-Qarnayn, ses fer­rées
trom­pettes lais­sant sur les Mamelles rondes
du Nord, ici. Gog et Magog, tous à moi !”

XVIII.

Ô stu­pides ! Ces trompes n’étaient que terre
concave, par où le vent occi­den­tal
tirait, en hale­tant, des cla­meurs de guerre.

Ils les bri­sèrent, mépri­sants, de la pointe
de leurs cou­te­las, et des trompes bri­sées
sor­taient des hiboux aux silen­cieuses ailes.

Ils rirent matois, et vagants par les grottes
burent le sang. Au-des­sus d’eux un muet
vol de songes vains, et les cris de la nuit.

XIX.

À la grande Porte s’arrêta la foule :
entre le cou­chant et eux était le bronze.
Gog et Magog le heur­ta d’un effort seul.

La barre se plia après une longue
tor­ture : la Porte long­temps grin­ça, dure-
ment, et s’ouvrit dans un clair vacarme d’or.

La Horde appro­cha du seuil, et vit la plaine,
les cités blanches sur les rives de fleuves,
et blondes mois­sons, et bœufs au pâtu­rage.

Elle entra, bra­mant : le monde fut son pain.

(1895 – dans Poemi Conviviali, 1904)
(trad. J.-Ch. Vegliante)