Grégory Rateau, En travaillant la terre et autres poèmes

Par |2021-05-07T15:42:24+02:00 6 mai 2021|Catégories : Grégory Rateau|

Le vieux est là

Muet comme une souche

Il attend que le nuage passe

Ses out­ils sont comme des promesses

Un sup­plé­ment de force

Mal­gré les années

Chaque mus­cle est à sa place

Pour fauch­er, bêch­er, ratisser

Je regarde ma main

Pas un pli

La finesse des doigts qui ne trompe pas

Elle n’a donc servi à rien

Le vieux ne me le dit pas

Trop brave

Sa poigne mon­tre l’exemple

Mes pas devi­en­nent les siens

Je suis vite à la traîne

Sans un mot

Le voilà qui porte deux fois plus que moi

J’ai vu la ville de près

ses ful­gu­rances

Ses éclats mystiques

Ses pas­sions au rabais

Rasti­gnac du pauvre

J’ai croisé le fer avec elle

Ne blessant que moi-même

Le vieux n’a rien vu lui

Aucune lutte

Une sim­ple ligne d’horizon

Des rem­parts de forêts sous un ciel vide

Il ne goûtera jamais à l’ennui qui élève

Aux délices de la foule

Son champ sera sa seule ivresse

Com­pagne sans reproche

Et pour­tant lui en a palpé de la terre

Sué pour la ren­dre fertile

Son nom restera une empreinte

Que lais­serai-je dans le bitume ?

Des pro­jets froissés

Des rêves léthargiques…

Au loin je vois des tours

Les murs se rapprochent

Que restera-t-il du vieux

Quand même les arbres alen­tour seront mai­gres comme mes dix doigts ?

 

 

ARTAUD LE MOMO

Ce dessin au fusain

Le cray­on qui te défigure

Insiste sur les com­mis­sures de ton âme

La mine s’enfonce dans ton regard d’illuminé

 

Artaud le Momo

Hier encore

Assis à la ter­rasse Des Deux Magots

Où tous se figeaient

Les femmes, les hommes, les chiens

Le souf­fle court

Les veines à sec

Fauchés au vol

Les pigeons des jardins du Luxembourg

Vril­laient au-dessus des bassins

Se crashaient sur les cha­peaux des vieilles bigotes

Tes pupilles deve­naient noirâtres

Maraichage de toutes les peurs

Une éclair­cie soudaine

Stu­peurs éthérées

Toi le voy­ant, le mau­dit, le suicidé

Ta voix pour­tant au zénith qui marte­lait les tombes

 

Artaud le Momo

Dont la poésie électrocutée

Était branchée sur des courants célestes

Impos­si­ble de ne pas trembler

Fou, dites-vous ?

Peut-être

Le roi des bargeots

Et pour­tant, ta lucid­ité seule pour nous sauver

Alors tu t’es sacrifié

Tu as fait sanc­ti­fi­er ce portrait

Pour que l’on doute de ta raison

Les enfants sont les seuls à pou­voir encore te lire

Ils ne con­tem­plent plus le vieil­lard pré­coce mais

L’image pieuse

Le jeune pre­mier de Dreyer

 

Artaud le Momo

L’ami

Le frère de défonce

Celui que Pre­v­el suiv­ait partout

Lui, l’apôtre rongé par le doute

Par l’absence de reconnaissance

Jaloux de ton succès

Et que tu as pour­tant choisi pour écrire ton évangile

Puis se gliss­er à tes côtés

Pour se baign­er sans fin

Dans la clarté de tes limbes

 

FILS DE CHIEN

Je marche seul

Un vil­lage aux abor­ds de Pitesti

Une soli­tude néces­saire pour ne rien reprocher aux autres

Le ciel se dan­dine au-dessus de ma tête

La lune y des­sine des escaliers qui con­duisent sûre­ment quelque part

J’aimerais pou­voir les emprunter

Et tir­er ma révérence

Mais je dois me con­tenter de la boue d’une rue en travaux

Et des insultes des chiens errants

Ces fils de chien ne lais­sent même pas ma détresse se couler en silence

Con­damnant mon errance

Pen­sant avoir le mono­pole du rejet

Du vide

De l’inu­tile

 

IMPOSTURE

Une fenêtre grande ouverte

Hori­zon d’un autre ciel

Bleu et vide comme celui d’avant

Sim­i­laire et lointain

Des vignes, un ter­rain délimité

Rien d’inédit. Le quotidien

Des sou­venirs se superposent

En un calque approximatif

Fou furieux de l’inconnu

Tu as voulu tir­er un trait

Redis­tribuer les cartes

En en sub­til­isant une ou deux dans ta besace

Laiss­er cet autre

Ce com­pagnon de toujours

Sur un coin de route

A la traîne

A des kilo­mètres de toi

Alors tu as pris tes cliques et tes claques

Tu as tis­sé des fron­tières impossibles

Entre ceux qui t’ont éduqué

Inculqué le peu que tu sais

Tu as sci­em­ment brouil­lé les pistes

Aban­don­né ton église

Le prêtre aimant le bon vin et toute la clique

Les vieux amis

Entor­tillés dans le même cor­don un peu honteux

Ceux qui en un coup d’œil te disaient :

Je sais qui tu es

Inutile d’essayer de nous bluffer

Alors, pris dans ta course à l’exil

A bout de souffle

Espérant que chaque pas

T’éloignerait de moi

Tu as tout essayé

Pour planter le raté

L’enfant gâté

Celui qui tou­jours se planquait

Entre deux son­ner­ies de récrée

Et qui affiche à présent

Sa cas­quette et son cuir d’aventurier

Comme autant d’accessoires

De pas­tich­es du théâtre mourant

Trop lourd à porter

Ton sac à dos décoratif

T’étrangle à défaut de te maintenir

Le dos bien droit, le regard fier

Un pied devant l’autre

Des crêtes en dents de scie

Le panora­ma te nargue

Ironie sub­lime

La brume masque tout

Même cette récom­pense te fuit

Un bâtard te reconnaît

Ange gar­di­en de ce rien que tu cultives

Le vide de part et d’autre

Et partout

Sur les pan­neaux indicateurs

Mon bon souvenir

 

LA PIERRE TOMBALE 

Je retrou­ve ces murets en feu

Myr­i­ades de petites tach­es d’ombre et de lumière

Y jouent à la marelle des lézards bariolés

Le clocher grandiloquent

Est tou­jours à sa place

Entre le ciel et des auréoles de pins

Per­ché au som­met du village

Con­tre­fort sur­mon­té d’une grande croix

De grottes où les plus hardis copulent

Où les enfants jouent aux adultes

Le cimetière en escalier

Amène un peu de gravité

Surtout le grince­ment de son ter­ri­ble portail

Car ici rien ne perdure

Tout est mouvement

D’une fécon­dité pérenne

Bal­ayé par de cour­tes saisons

Par un soleil rancunier

Lais­sant peu de place à l’entracte hivernal

La jeunesse de tous les pays afflue

Shorts et cas­quettes dans un patch­work décalé

Les gamins courent entre les pier­res tombales

Indif­férents aux inscrip­tions carbonisées

Aux sup­pli­ca­tions des veuves éplorées

Les vieilles les dévis­agent d’un sale air

Avant de sourire aux soutanes

Un arbre comme un long mât

Prêt à se jeter dans le Lot

Offre un mai­gre ter­ri­toire sombre

Dans ce désert aveuglant de vis­ages anonymes

Un patronyme retient mon attention

Des généra­tions au coude-à-coude

Le sou­venir de la voix étran­glée de mon père

Un athée convaincu

Mur­mu­rant une prière sous cape

Des impré­ca­tions mêlées de larmes

La pho­to jau­nie d’un homme lui ressemblant

Je suis tou­jours inca­pable de nom­mer toutes les fleurs

Pot-pour­ri sans odeur

Son vis­age ne me dit rien non plus

Seul le goût de l’Aneth me revient

Une intu­ition soudaine

L’éternité pour me famil­iaris­er avec sa moustache

CALL CENTER

Pôle emploi :

La pen­d­ule énorme

qui nar­gue les chômeurs à la chaîne

Numéro 43

C’est mon tour.

Un seul job disponible : 

Agent, dans un cen­tre d’appel

Je signe

 

La migraine

Les acouphènes

Et la vieille LISE

Qui venait du Quebec

Crachant « ses hosties » à qui mieux mieux

Il fal­lait voir un peu sa tronche

Des couloirs de rides

Des tiffes cramés à l’acide

Des dents de pirate

Et l’odeur

Ça refoulait à 100 mètres

Le mégot froid

Le fro­mage rance

Voilà avec qui je devais faire équipe

 

Lise me suiv­ait jusqu’à ma pause 

Une épée genre Damoclès

Tou­jours prête à se planter dans mon cul

Et dans l’air

Cette haleine fétide

Son rire bête

Par­fois la nuit

Je l’entendais me dire : « Hosties »

Et j’étais prêt à me damn­er pour ne plus avoir à en becter

Jamais.

 

Au télé­phone

Mon flot était rapide

Des ventes en veux-tu en voilà

La Lise s’en arrachait les cheveux

Elle n’arrêtait pas de jacter

Pas un client

Tous l’envoyaient bouler

Ils me rap­pelaient ensuite

La traitaient de demeurée

Ils ne m’apprenaient rien :

Une camisole de force

Une myr­i­ade de médocs

Et elle m’aurait enfin foutu la paix

 

Je touchais ma prime à tous les coups

Elle en chialait

Cri­ant à la fraude

Alors qu’elle venait juste de me taxer

Les sups débarquaient

Ils me demandaient :

« Pourquoi tu triches ? »

Alors je deve­nais violent

Ma belle éloquence

Aux chiottes :

Con­seil de discipline

Salaire amputé

La vieille folle était tout sourire

A la pause clope

Elle se perchait

Un nou­veau pigeon qu’elle repérait

Alors j’ai vu rouge

D’un coup sec :

bim, bam

Plus de Lise

Plus de prime

 

LE CHARDON 

Dans une tav­erne du vieux port de Braila

Où tu jonglais avec les chopes de bière

Te faisant bousculer

Par des dock­ers frustrés

Reflu­ant l’haleine des mau­vais jours

Je le voy­ais à ton air de moins que rien

A tes lunettes rondes

Qui ne dis­sim­u­laient plus grand-chose

Pas même cette fureur

Dans tes grands yeux qui moussaient

Non de vengeance

Mais de fraternité

Dès qu’un étranger pas­sait la porte

Avec son vis­age basané

Ses souliers rapiécés

Le manque de l’évasion pointait au bout de ton nez

La fraîcheur de l’horizon se frayait un chemin entre les crachoirs

Les soleils noirs de l’amitié au fond des ver­res scintillaient

Ta flamme en bandoulière

Il aurait fal­lu être aveu­gle pour ne pas la voir, la toucher

Elle réchauf­fait la Țuică

Bru­lait les lèvres

Asséchait les yeux

Même ton patron la bouclait

Pétri­fié der­rière son comptoir

Une prison de bouteilles qui l’empêchait de voir au-delà de son bar

Qu’aurait-il pu faire con­tre cette rage de vivre ?

Cette puis­sante curiosité qui à elle seule

Pour­rait rem­plir toutes les caves de la ville

Le chardon voilà com­ment ton men­tor te surnommait

Un Grec qui t’a ini­tié aux belles lettres

A la géo­gra­phie des cartes

Car tu as à peine con­nu ton père

Tu pou­vais donc l’imaginer dans tous les visages

Les men­di­ants de passage

Les bohémiens de grand chemin

Vagabond des rails voilà ce que ta mère ne voulait pas que tu deviennes

La pau­vre sen­tait que son fils lui échappait

Qu’il tis­sait la nuit des lignes vers l’infini

Blan­chisseuse de méti­er, elle voulait te voir épouser une gen­tille fille

Mon­ter ton pro­pre commerce

Te con­stru­ire une mai­son dans son jardin

Te libér­er un temps de tes chaînes pour en enfil­er de nouvelles

Toi, sim­ple bon à rien rêveur

Tu aurais retourné la terre pour un seul de ses sourires

Alors tu as passé des heures assis face au Danube

A deman­der au fleuve de te guider

Tu sup­pli­ais même par­fois mais tou­jours ce silence implaca­ble en ricochet

Jusqu’au soir du miracle

Le vent frap­pait tes tempes

La pluie te ren­trait dans les oreilles

Mais toi tu sur­nageais à contre-courant

Et le Danube te prit en pitié et te répon­dit enfin

Il déci­da à ta place

Rien ne pou­vait plus t’arrêter

Pas même celle qui s’était sacrifiée

T’offrant ce rien jusqu’au dernier grain

Elle aus­si tu as dû l’enjamber

La route et la mis­ère comme descendance

La tristesse de ta défunte mère fixée à jamais

Dans chaque prunelle de femme que tu croiserais

 

LE PIQUET

Appren­dre oui

D’une bouche cruelle

Non mer­ci

Ma tig­nasse était bien trop rebelle

Mon sty­lo dérapait

De la leçon

Il n’en avait que faire

Il préférait délirer

Sur la petite Audrey

Ou la Vanessa

Au choix

La Michelet s’en ren­dit compte

Au piquet et que ça saute

Le front col­lé à la peinture

Les mains noir­cies der­rière le dos

Mes chefs‑d’œuvre confisqués

Les cama­rades hilares

Audrey et ses yeux secs

La nuque défini­tive de Vanessa

Les bour­rasques de la mère Michelet

Une heure, deux heures, trois parfois

A compter les fissures

Quand soudain

Un ray­on s’égarait

Réchauf­fait mon coin d’ombre

Comblait les blancs

Des gâter­ies d’un autre monde

Celui d’a­vant les lundis

Où les dimanch­es s’éti­raient à l’infini

Les ceris­es en cascade

L’indi­ges­tion obligée

Les tentes dressées au milieu du jardin

Ma couche sous les étoiles aux côtés des copains

Nos flèch­es en pierre dans les car­reaux du voisin

La Michelet tira aus­si sec le rideau

Fin de mes jeux interdits

Retour au mercredi

Au mur fraiche­ment repeint

Aux rires bêtes

Pleu­rant sur la lumière

Qui con­tin­uera sa route

Et moi je serai là

Cap­tif

Lorgnant du coin de l’œil

La mappe­monde pour école buissonnière

Présentation de l’auteur

Grégory Rateau

Gré­go­ry Rateau a 36 ans, il vient de Clichy-sous-bois. Il a débuté comme réal­isa­teur et scé­nar­iste. Il a longtemps enseigné le ciné­ma et ani­mé un ciné-club dans les ciné­mas du 5ème et 6ème arrondisse­ment de Paris.

Après de nom­breux voy­ages et plusieurs années d’errance en Irlande, au Liban puis au Népal, il vit aujourd’hui entre Paris et Bucarest où il est le rédac­teur en chef d’un média d’informations en ligne et chroniqueur à la Radio roumaine inter­na­tionale. Il ani­me égale­ment des débats lors de fes­ti­vals pour le réal­isa­teur roumain primé à Cannes, Cris­t­ian Mungiu.

“Hors-piste en Roumanie, réc­it du promeneur” inspiré par la pen­sée rousseauiste est sa pre­mière ten­ta­tive lit­téraire sélec­tion­née pour le prix Pierre Loti 2017 qui récom­pense chaque année le meilleur réc­it de voyage.

Son pre­mier roman, “Noir de soleil” aux Édi­tions Mau­rice Nadeau – Les Let­tres Nou­velles, racon­te l’histoire de deux amants mau­dits en quête de lumière, plongés au coeur d’un con­flit armé à Tripoli au Liban. Le roman a été sélec­tion­né au Prix France/Liban 2020 du jour­nal l’Orient le Jour.

Polirom, la célèbre mai­son d’édition roumaine a égale­ment traduit “Hors-piste en Roumanie” en roumain sous le titre “Hoinar prin Roma­nia”. Le livre a ren­con­tré un franc suc­cès auprès du pub­lic en Roumanie et dans toute la presse, dans le top 4 des meilleurs livres de l’an­née 2019 selon la revue Obser­va­tor cultural.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Aller en haut