Que vaut, contre des­tin, cogner de la tête ?
(Dante Alighieri, Enfer, ix, 97)  
Pour obte­nir un confi­ne­ment dans les trois dimen­sions de l’espace à 
l’aide d’un champ magné­tique, il faut consi­dé­rer des confi­gu­ra­tions
de confi­ne­ment toroï­dales où ces lignes s’enroulent sur des toroïdes.
weisse (j.), La fusion nucléaire, puf, 2003  

 

 

 

Lune noire, j’ai cru voir ta niche vide
fine­ment détou­rée comme d’un visage
de per­sonne oubliée, sur un néga­tif
où l’azur ne serait qu’un mot, une image
dans la boîte à sou­ve­nirs d’avant ce temps
d’attente et de défiance, quand tu nous manques.

                                                            (23 mars 2020)     

 

Le doigt menace la four­mi minus­cule –
elle fait face et se dresse pour com­battre
déri­soire, aus­si­tôt écra­sée. À quoi
sert ce réflexe de vie contre le sort ?
Qui de nous lutte contre l’infiniment
petit, le virus qui au-dedans écrase
et noie, sans nulle volon­té, à la mort ?

                                                       (24 mars 2020)   

 

La nuit dans nous ! Elle pié­tine nos rêves.
Nous n’avons plus que ces bal­bu­ties d’enfant
qui plongent au noir les anciennes ver­gognes.
On doit repri­ser d’un fil qui se défait
aus­si­tôt, refaire des comptes per­vers,
cher­cher un che­min néant dans la forêt. 

                                                       (26 mars 2020)  

 

Un fil de bave comme d’un hébé­té
sur­pris par l’aube qui blesse, trop lumière.
À quoi bon ce soleil de jeune prin­temps
si nous res­tons dans les caves effrayées ?
Essuie-toi, renifle, ajuste ton visage !

                                                            (26 mars 2020)   

 

Tu as écrit autre­fois ces temps de peste
et aus­si de la rep­ta­tion souffle cour
par des gale­ries aveugles, des sen­tiers
que le vent du poi­son aus­si­tôt efface,
en bise noire qui creuse l’intérieur
des branches, feuilles tom­bées, mousses livides
sur un sol crou­lier qu’un écou­le­ment sape.

                                                            (26 mars 2020)    

 

La mère, par­lant très vite, “On n’a pas eu
le droit de la maquiller, tout est brû­lé,
c’était encore une sec­tion pour enfants”.
Et com­ment dor­mir avec ces mots qui tournent
– vau­tours dans la chambre –, il vou­drait se laver
mais la nuit est encore longue, il vou­drait
s’il doit par­tir aus­si puisqu’il en a l’âge
ne pas faire un cadavre trop répu­gnant. 

                                                            (27 mars 2020, pour Sabine A.)    

 

Aujourd’hui morts presque 1000 en Italie
Je vois la ligne sinueuse du dos
de mon amour. Se peut-il que tout soit rien ?
Pleure mon Italie, tu as bien de quoi
Les gens disent quand cela ces­se­ra-t-il ?
Les gens disent mon Dieu, Vierge mère, Allah
La nature entière est l’ennemi, où fuir ?
Le mal a déjà tra­ver­sé la Mer Rouge
de mon amour. Nous applau­dis­sons la nuit
Nulle voix ne répond aux cris de la foule

                                                            (28 mars 2020) 

 

Puis ce sont des amis, de loin­tains pas­sants,
des voi­sins per­dus de vue depuis long­temps,
des noms accro­chés sur le Net comme nimbes
de pauvre lumière un jour entre­te­nue –
bat­te­ment de cil face au ciel qui lent tourne,
et rien de plus – quelques vies paraissent nues.

                                                            (28 mars 2020, pour Mario B.)        

 

Le soleil dans sa course comme tou­jours
Un crois­sant ban­dé le soir contre Vénus
Le ciel est pro­fond, plus pur qu’auparavant
Des ani­maux qui rampent, qui volent semblent
retrou­ver le simple plai­sir d’exister,
sans alarme dans l’air libre de leurs nids
à côté d’humains timides, dému­nis. 

                                                           (29-30 mars 2020)  

 

Les plantes pro­posent à nou­veau leur vert
un peu hési­tant par le prin­temps trop froid.
Un soleil trom­peur grêle les pousses tendres,
tente les per­sonnes seules confi­nées,
se fait entre­met­teur de couples de merles.  

                                                           (30 mars 2020)        

 

Le mince crois­sant borde le cercle sombre
de l’astre futur pour ceux qui sor­ti­ront,
conte­nant la joie d’une hilare sur­vie
aux misé­rables dépouilles en-allées
subrep­ti­ce­ment – comme on cache une tare,
la lèvre retrous­sée de l’enfant idiot,
la condam­na­tion d’une parente indigne –
mais on sait au moins qu’il n’était pas que l’ombre…

                                                           (31 mars 2020)       

 

Des ombres s’évitent dans les rues que gifle
le libre vent du nord fusant sans obs­tacle,
des­sé­chant les yeux qui brillent sur les masques.
L’eau n’est pas empoi­son­née – com­ment savoir –
et nos enfants petits princes “cou­ron­nés”…
On soup­çonne son pro­chain. La nuit s’agite.
Chaque délire intime a droit de cité… 
Toutes les opi­nions se croient exper­tise.
On n’ose pas croi­ser le regard du pauvre…
Là tout près de notre abri sur le trot­toir

                                                          (31 mars 2020)