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Jean-Claude Pirotte Traverses

Par | 2018-02-25T01:11:05+00:00 28 mars 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Ces Traverses – titre du car­net de Jean-Claude Pirotte – ren­voient-elles aux pièces de bois dur reliant les rails ? Ce n’est pas impos­sible.  Son auteur, aujourd’hui décé­dé, sou­haite que « nul évé­ne­ment ne se mette à la tra­verse », autre­ment dit ne fasse obs­tacle à l’un  de ses démé­na­ge­ments. Son jour­nal d’une année –  entre juin 2010 et juin 2011 –  lui est un « repère et un refuge », selon sa com­pagne Sylvie Doizelet. Lors de cette période, l’écrivain nomade connaît des jours d’écriture qui ne se suivent pas tou­jours et qui ne s’ancrent pas en des lieux pré­cis (entre le Jura et mer du Nord).

« Ecrire pour écrire, écrit-il jus­te­ment, avec l’espoir tout à fait vain,  absurde que l’écriture ne rouille pas. ».  Etait-ce son but pro­fond ?  Pirotte fait sienne cette pen­sée d’un Stendhal qui « cesse de vivre » chaque fois qu’il prend la plume (dixit Dominique Fernandez). Il est conscient que la tenue d’un jour­nal est d’autant plus ingrate qu’il approche de sa fin : « Ma vie n’est pas ici, et en ces jours elle me quitte ». Le 8 juin, il déplore sa fatigue : « il fau­drait écrire, je n’écris pas, je m’arrache les che­veux ». Il mour­ra d’un can­cer en 2014

Ses centres d’intérêt écrits varient selon l’inspiration et les évé­ne­ments. Ils  nous res­semblent. Pirotte retient par­fois quelques ins­tants de vie : une pro­me­nade en voi­ture, un repas de héris­son ou quelque inci­dent (« cla­meurs de filles » dans une ferme voi­sine). Ses goûts connus pour le vin ou la bière s’effacent ici devant le plai­sir de fumer et les excuses inven­tées pour faire « ce qui le tue » : tan­tôt un séjour absurde, tan­tôt un bruit de moteur, tan­tôt une attente, une angoisse ou un silence. Au demeu­rant, le  poète trouve un allié proche en Vlaminck qui étale la cou­leur – et non les mots – dans le but « d’apaiser ses inquié­tudes » et  qui réha­bi­lite ain­si la pein­ture.

Il évoque ensuite plus lar­ge­ment ses affi­ni­tés poé­tiques ou lit­té­raires avec Henri Thomas, Frank Venaille, Max Jacob, Ramuz, etc. Il en retient par­fois « l’impossible » poé­sie (Thomas), par­fois « la terre infes­tée d’adultes » (Drachline). Léon Werth (1) fait irrup­tion dans ses lec­tures fin 2010 avec son jour­nal Déposition évo­quant la guerre de 1940 à 44. Ses mots poli­tiques puis­sants (Hitler, ce « monstre d’insensibilité » ;  Pétain au « nazisme pate­lin »)  l’accompagnent au fil des jours. Il appré­cie jusqu’à la colère de Werth contre l’usage de la « cita­tion », cet « ambas­sa­deur » qui évite à l’écrivain de se dépla­cer soi-même !

La rage le sai­sit enfin à l’arrivée dans le cir­cuit poli­tique d’un Sarkozy nau­séa­bond et « tri­vial » qui redonne de la vigueur à sa plume de nou­veau déployée. Il défie sa foi « maçon­nique en l’humanité ».  La démo­cra­tie fran­çaise pré­sente lui paraît même « une répu­blique de dupes », com­pa­rée à la monar­chie éclai­rée.  Il déploie sa colère contre une « dic­ta­ture » dont cer­tains ont été les ministres et qu’il nomme pré­ci­sé­ment. Il dénonce l’éradication de la « racaille » des ban­lieues. Sarkozy, affirme-t-il « est le miroir de ses élec­teurs », leur « part mau­dite ». Les des­seins de ce « pacha » sont tis­sés de « para­doxes infan­tiles», de déra­pages, de fausses véri­tés, de truisme, d’insultes…C’est un « Machiavel de sous-pré­fec­ture atteint de méga­lo­ma­nie galo­pante », « l’homme de paille » de quelques puis­sants finan­ciers dont le « bou­clier fis­cal » est inces­tueux. Il est  le « com­mis-voya­geur des mar­chands d’armes et d’énergie pol­luante. Dès son entrée en fonc­tion, il reçoit Khadafi , « le dic­ta­teur de Libye » auquel il construit une tente de Bédouin des mille et une nuits dans les jar­dins de l’Elysée ! Un dic­ta­teur « sinistre »  qui com­mit tant d’« hor­reurs » en Lybie (2). Le déploie­ment de sa colère contre Sarkazy est telle qu’il aime­rait se voit déchu de sa natio­na­li­té s’il était « citoyen fran­çais » (il est belge) !

Pirotte dénonce d’évidence les dis­tri­bu­tions de Légions d’honneur et estime d’autant ceux qui l’ont refu­sée. Il accepte, lui, le Prix des Deux-Magots (2006) et le Grand Prix de poé­sie de l’Académie fran­çaise et Goncourt de la poé­sie (2012). Du poète, il demeure à la fois l’évocation du « brouillard » de la mala­die et celle d’une « île » somp­tueuse, sau­vage et per­pé­tuelle, qui marque le « rêve d’être ailleurs ». « Ce qui n’est pas écrit /​ s’écrira par le vent /​ sur la paroi de l’île/ ou par les nau­fra­gés ». Celle île trou­blante qui lui res­semble tant «  se défie de la gloire » et se cache même des bancs de pois­sons. « Elle s’habille en jaune /​ éteint en vio­let /​dans les prin­temps sou­dains (…) ou en sur­plis gris » pour mieux pas­ser inaper­çue.

 

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notes :

(1) Léon Werth, auteur ori­gi­naire des Vosges à qui Le Petit Prince est dédié.

(2) Le récent ouvrage de Hisham Matar, La terre qui les sépare, Gallimard, révèle le pro­fond de ces hor­reurs-r là.