> La rhétorique du double chez Laurent Maindon

La rhétorique du double chez Laurent Maindon

Par | 2018-01-15T16:03:12+00:00 5 avril 2016|Catégories : Essais, Laurent Maindon|

 

 

(…)
IL Y REGNAIT UNE IMPLACABLE CERTITUDE,
Mourir chaque fois qu’il est encore temps de le faire
Jamais autre audace ne te sur­pren­dra
Petit escar­got ain­si te man­ge­ra
dans l’abattement des nuances délé­tères (…)
La mélan­co­lie des Carpathes, Laurent Maidon

 

 

Ne pas se trom­per. Ne pas tom­ber dans l’excès du dit ; ne pas cher­cher l’illustration de la scène exa­gé­rée. C’est un Poème. C’est un haut lieu ; l’espace le plus for­mel dans la construc­tion du sens, et le plus heu­reu­se­ment incer­tain, dans la mesure où il est infi­ni dans la liber­té des nuances et des méandres du sens. Un Poème. Des mou­ve­ments mathé­ma­tiques devant les yeux, des mondes, des pay­sages indé­fi­nis, des spi­rales signi­fi­ca­tives, signi­fiantes!, l’ouverture, la dupli­ci­té élar­gie, le verbe géo­mé­trique & relâ­ché dans la rigueur et dans la recherche du regard. 

Laurent Maidon est met­teur en scène et co-fon­da­teur du Théâtre du Rictus. Il dirige le regard, écrit, met en scène des images, des idées. Poète, il  nous invite à mar­cher, à regar­der cette dupli­ci­té essen­tielle du texte. Il nous donne à voir tout l’espace pos­sible, et l’Impossible de la page. Il nous invite à recher­cher l'”arrière-pays”, la main de l’image, l’endroit de la signi­fi­ca­tion cachée, le non dit. Laurent Maindon nous montre, ain­si, cette forme de nudi­té empa­thique, ce non-lieu convoi­té de la forme du poème. Perdus, cher­cheurs, retrou­vés dans l’absence d’un sys­tème nor­ma­tif, figés dans les  failles du Réel, dans la Poésie, Nous : retrou­vés & per­dus, arrê­tés, contem­pla­tifs, en même temps que l’on marche et devient à chaque fois Autre, autre chose, une autre logique, une non véri­té for­melle, une porte, un mât direc­tion­nel qui nous guide vers une fin, une rai­son déri­soire et  mélan­co­lique. 

La mélan­co­lie des Carpathes (paru aux Editions du Zaporogue), qui réunit des poèmes écrits entre 2011 et 2013, fusionne avec une forme double de pro­me­nade poé­tique. Fernando Pessoa et Céline ouvrent ce pre­mier ouvrage de Laurent Maidon poète. Pessoa, l’Intranquille, qui “consi­dère la vie comme une auberge où [il] doit séjour­ner, jusqu’à l’arrivée de la dili­gence de l’abîme”; Céline, le Voyageur, l’Imparfait, qui nous susurre qu'”On arri­ve­rait au bout ensemble et alors on sau­rait ce qu’on était venu cher­cher dans l’aventure. La vie, c’est ça, un bout de lumière qui finit la nuit. ” C’est ça. Laurent a fabri­qué “ça”, l’interrogation, la méto­ny­mie et la double allé­go­rie de l’ouverture et de l’aventure poé­tiques ; ça, cette quête, cette infa­ti­gable quête de Soi dans et à tra­vers le texte.

Chaque poème emporte un titre avec lui. Chaque titre est impor­tant dans la lec­ture de La Mélancolie des Carpathes dans la mesure où ceux-ci annoncent une suite, une liai­son entre les espaces, entre les pages, habi­tant les inter­valles.

 Laurent com­mence, ain­si, sa cou­ture : 

UN BAN DE PIERRE HUMIDIFIE PAR LA ROSEE DU MATIN GRIS,” Le titre. Plus : un poème, seul. Nous ne le savons pas encore. Nous en cher­chons le sens. Terminé par une vir­gule, une simple pause qui nous per­met la petite res­pi­ra­tion céré­brale, ce titre-poème ren­ferme, seul, une sémio­tique iso­lée. Il pour­suit, Laurent, dan­sant sur la page du poème :

Souvenir pri­son­nier
d’un rêve en lam­beaux désor­mais
Un oeil énorme flot­tait sur le fleuve
Les cor­beaux même
S’en éloignent
Une vieille sourde bran­lait un ange

Un rire énig­ma­tique demeure en nous pour l’éternité

Ce temps per­pen­di­cu­laire cumu­la­tif (le temps du sou­ve­nir, mais aus­si celui du mou­ve­ment lent du fleuve, d’un fleuve qui gros­sit, d’une gros­sesse de l’espace) se marie au temps sourd, du “rire énig­ma­tique” d’une éter­ni­té. Ce temps-là, trans­ver­sal,  plu­riel, nous tra­verse, se pré­sen­tant dès le titre, dans une sphère énon­cée par la “rosée du matin gris”. Il est ain­si un Temps frac­ta­li­sé : le titre, le poème, le temps de cha­cun, réunis, s’avançant dans une lec­ture pre­mière – déjà double – d’un pro­jet poé­tique, d’une esthé­tique vouée à la ver­ti­ca­li­té et au plai­sir de la recherche poé­tique :

 

UN PANNEAU INDICATEUR SIGNALANT L’ARRET D’UN AUTOCAR,

Et la lec­ture poé­ma­tique ne peut se faire de façon iso­lée. Il est d’autres indi­ca­tions essen­tielles, désor­mais : l’espace se res­treint, se redé­fi­nit ; le temps s’organise dans la ver­ti­ca­li­té des évé­ne­ments à venir. C’est un récit. 

C’est une prose poé­ma­tique. Double. Un jeu :

Un che­val de trait
                       La mous­tache aux abois
Tire der­rière lui mes membres déchar­nés
J’épelle mon nom dans la pusz­ta
            Les sons s’éloignent sans écho
                                                  .

                                                           Moi
                                                                         qui ?

 

Les per­son­nages, un nar­ra­teur peut-être interne, omni­scient, étran­ge­ment de 1ère per­sonne, un Moi, un écho, qui ? 

Une enquête poé­tique. Nous pour­sui­vons les titres, le cor­pus des titres, un ensemble qui nous offre un poème à part, iso­lé, nar­ra­tif. Ce cor­pus se lie au cor­pus déta­ché de chaque poème, de chaque page. Deux ensembles poé­ma­tiques. Deux corps, deux lec­tures, mais une seule : il faut suivre le fil. Oui, Lecteur, acti­vez votre capa­ci­té à man­ger les Mots : Laurent Maindon nous peint de magni­fiques poèmes nar­ra­tifs, et nous fait voir une belle prose poé­tique, poé­ma­tique, dis­si­mu­lée. Il joue avec son Semblable, il joue tel Machado de Assis, écri­vain réa­liste bré­si­lien, et ses “quatre esto­macs céré­braux” : “Lecteur, il te faut quatre esto­macs dans le cer­veau pour sai­sir le sens de la Littérature!”. Il joue tel un Baudelaire avec son Hyprocrite Lecteur. Il construit, il montre :

 

LES YEUX RIVES SUR L’HORIZON,

Que voir au-delà de mes propres limites ? (…)

 

Le Temps, l’espace des mots, leur sens, leur che­min seul vers nous, cette prose poé­tique qui nous mène vers une chambre, une idée, une inter­ro­ga­tion. La poé­tique de Laurent Maindon nous ques­tionne, nous remet devant notre essence propre, en effet,  mais davan­tage : elle nous montre d’autres formes, d’autres corps poé­tiques, une quête par­ti­cu­lière et onto­lo­gique de la lec­ture. Nous la cher­chons, cette poé­tique nou­velle, nous tré­bu­chons dans l’espace-temps : nous voyons des mondes, là, instables, mou­vants. C’est la Vie, la vie, seule, la vie, celle-là, qui nous porte, qui importe dans cette lec­ture dra­ma­tique des poèmes de Laurent Maindon. L’érotisme, l’amour, les corps, la musique, le par­tage, le sens, l’insensée cer­ti­tude du vrai ; la mimé­sis fon­da­men­tale :

 

CELLE DU FRACAS OBSTINE DES SECONDES QUI FINISSENT

 

Après des heures de palin­ka
            Joue au ten­nis avec Bartok la voix casé le vio­lon mar­qué par les
balles
En contre­bas une foule joyeuse pré­tend scel­ler l’amitié entre les peuples
            Bela, sommes-nous si loin de la réa­li­té ? (…)

 

Avec Laurent Maindon, nous sommes. Devant un Poème, nous sommes. Il est de ces mariages phé­no­mé­no­lo­giques que sont l’espace de tra­vail du poète, l’espace poé­ma­tique dési­ré et fabri­qué, et Nous : deux tis­sus, deux corps qui se joignent, qui se font néces­saires – et inévi­tables – dans la lec­ture poé­tique. Deux visages qui se com­plètent, qui s’enlacent, qui se construisent, qui s’embrassent. Deux “Mains Dessinant” (Escher) qui se nour­rissent et s’inventent. Là, dans l’expérience du poème. Là : Nous, entre nos propres mains.

La Mélancolie des Carpathes annonce, ensuite, la nais­sance de cette poé­tique par­ti­cu­lière, noire, poli­cière, authen­tique, méta­mor­phique, que l’on retrou­ve­ra, brillam­ment dis­po­sée, dans Soudain Les Saisons s’Affolent, poèmes écrits entre octobre 2014 et mai 2015, à nou­veau édi­tés par Sébastien Doubinsky, dans Les Editions du Zaporogue. 

Nous, devant une porte. Une autre double porte : un pas­sage, devant la gran­deur de l’espace. Nous devons pou­voir y pas­ser debout ; pas­ser par l’espace libre, debout, s’en aller, ensuite, s’en aller s’enquérir, inter­ro­ger les Mots, pou­voir mou­voir le Beau, tou­cher au vrai, rire, mar­cher – debout, tou­jours -; sen­tir et res­sen­tir l’espace, voir la beau­té du mar­teau : le Poème. Le poème en prose ; ce mariage magni­fique ! En entre­voir l’Invisible – cette moque­rie du double -, néces­saire, for­ma­teur, for­mel ; ce lieu essen­tiel­le­ment libre & ambi­gu, inévi­ta­ble­ment idéo­lo­gique & prag­ma­tique, où la vision du monde naît dans l’absurde idée du concret, dans l’invisible néces­saire, recher­ché, et en dépend, jus­te­ment, pour y reve­nir :

FIN D’APRES-MIDI,

Page 5, début du recueil. Nous recom­men­çons l’aventure poé­tique.

 

La lec­ture de la poé­sie de Laurent annonce et énonce deux lieux. Mais, elle danse, aus­si, sous cette forme poé­ma­tique libre typique de la liber­té for­melle de la poé­sie. Laurent en joue. Le Lecteur (Idéal) de Laurent doit suivre deux fils, coudre deux textes. Le choix des mots, le lexique, les rimes et les ana­phores sont des  per­son­nages-nar­ra­teurs, des idées et des clefs nar­ra­tives ; des méta­mor­phoses ovi­diennes qui s’affolent. La double pers­pec­tive poé­tique pour­suit : c’est sa poé­sie, à Laurent. C’est ain­si. Prose et poé­sie dansent et jouent sur la page. La nar­ra­ti­vi­té du double regard pour­suit son rythme. Metteur en scène d’une double Parole, Laurent a com­pris l’urgence de la Poésie, et fabrique, comme peu, les feuilles sub­tiles de l’horizon fabu­leux du texte. 

Au bout de la nuit, de la page, de cette aven­ture, de cette vie incer­taine ; impla­cable,  naît, ain­si, son Poème. Laurent nous invente tout “ça”. Ce Poème néces­saire. Il est ain­si, Laurent Maindon : un cher­cheur intran­quille, un rare ouvrier du besoin, de la forme, un cama­rade & un confrère intrig(u)ant, mou­vant les paroles de l’abîme, de la lumière ins­crite dans l’inquiétude des pas. Il tisse deux pas solides, fermes, pier­reux ; je me répète. Deux pas, deux yeux sym­bo­liques, déic­tiques qui disent et redisent l’irréfragable para­doxe de l’aventure humaine.

 

 

Présentation de l’auteur

Laurent Maindon

Laurent Maindon est met­teur en scène et auteur par pas­sion, fils de peintre en bâti­ment et de cais­sière, plu­tôt viandes que légumes, et dura­ble­ment hédo­niste. Il a fon­dé et dirige le Théâtre du Rictus, com­pa­gnie de théâtre conven­tion­née, depuis 1996 et défend tout par­ti­cu­liè­re­ment les écri­tures dra­ma­tiques contem­po­raines (Sylvain Levey, William Pellier, András Forgách, Heiner Müller, Edward Bond…).

En tant qu’auteur, il a publié plu­sieurs ouvrages de poé­sie (récem­ment Chroniques ber­li­noises, Soudain les sai­sons s’affolent, La Mélancolie des Carpathes…) et quelques nou­velles et récits (récem­ment La col­lec­tion, Voivodina Tour, Par delà les col­lines…). Il col­la­bore avec les édi­tions E-Fractions et le Zaporogue et publie éga­le­ment dans dif­fé­rentes revues (Le Zaporogue, Terre à ciel, Revue des Ressources, Recours au poème)

 

Textes

Laurent Maindon

Autres lec­tures

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M. Marques Rambourg

Née en 1976, à Rio de Janeiro, Márcia Marques-Rambourg vit en France depuis 2004.

Après une Licence de lettres Modernes (por­tu­gaises et fran­çaises), à l’Universidade Federal Fluminense, elle obtient un DEA en Langue Française à la Sorbonne. Elle entame ses études doc­to­rales consa­crées au poète bré­si­lien, João Cabral de Melo Neto, à la même Université.

Enseignante et cher­cheuse, Márcia Marques-Rambourg a ensei­gné la langue et la lit­té­ra­ture luso­phones à l’Université de Tours. Poète, elle écrit en por­tu­gais et en fran­çais, dans ses deux “mondes” mater­nels.

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