> Les fruits de l’archipel

Les fruits de l’archipel

Par | 2018-05-27T03:25:15+00:00 31 décembre 2013|Catégories : Blog|

Les Fruits de l'Archipel 

 

 

 « La pen­sée archi­pé­lique convient à l'allure de nos mondes. Elle en emprunte l'ambigu, le fra­gile, le déri­vé. Elle consent à la pra­tique du détour, qui n'est pas fuite ni renon­ce­ment. Elle recon­naît la por­tée des ima­gi­naires de la Trace, qu'elle rati­fie. Est-ce là renon­cer à se gou­ver­ner ? Non, c'est s'accorder à ce qui du monde s'est dif­fu­sé en archi­pels pré­ci­sé­ment, ces sortes de diver­si­tés dans l'étendue, qui pour­tant ral­lient des rives et marient des hori­zons. Nous nous aper­ce­vons de ce qu'il y avait de conti­nen­tal, d'épais et qui pesait sur nous, dans les somp­tueuses pen­sées de sys­tème qui  jusqu'à ce jour ont régi l'Histoire des huma­ni­tés, et qui ne sont plus adé­quates à nos écla­te­ments, à nos his­toires ni à nos non moins somp­tueuses  errances. La pen­sée de l'archipel, des archi­pels, nous ouvre ces  mers »

 

                                                                                                                                             Edouard Glissant



 

Quelle meilleure intro­duc­tion à notre pro­pos que cette dénon­cia­tion de la pen­sée de sys­tème, de l'unique, au détri­ment du tiers, du métis­sage et de toute cette richesse qu'Edouard Glissant magni­fie dans l'idée de dige­nèse et de créo­li­sa­tion[1]? Où, mieux que dans ce foi­son­ne­ment incon­tour­nable du mul­tiple, de l'universel, dans ce "chaos-monde", pour­rait-on trans­gres­ser les mono­théismes et la frag­men­ta­tion des connais­sances ? Notre monde est ain­si fait qu'il délie, foca­lise, avorte toute ver­ba­li­sa­tion créa­trice dès lors qu'elle empiète sur le ter­reau d'un isthme qui n'est pas le sien. Ainsi, éta­blir un lien entre la science et la poé­sie, demeure aujourd'hui un exer­cice salu­taire, si l'on ne veut pas se conten­ter de jalon­ner l'histoire de faits de science épars et déshu­ma­ni­sés. Sans remon­ter à l'univers déi­fié de l'antiquité, le ratio­na­lisme engen­dré par la Renaissance a dres­sé de vastes pers­pec­tives (ou fausses plas­tiques) où il nous est don­né à pen­ser, à miroi­ter l'idée que le sym­bole n'est qu'illusion, que l'individu doit s'effacer devant le fait. Or, pour nous, l'homme est ins­crit dans une réa­li­té indi­vise qu'il struc­ture et dont il est struc­tu­ré. Seuls ses reflets divers, per­cep­tibles du dedans ou du dehors, peuvent être source de confu­sion.

 

Thomas d'Aquin et les sco­las­tiques ont ain­si, en dépit des vicis­si­tudes du Moyen-Âge, per­çu le réel comme source de toute connais­sance. Bien que nous sachions aujourd’hui que ce réel est voi­lé[2], la nais­sance des concepts modernes d'espace, de forme, de force, d'inertie, de nombre ou de temps sont dues à des pré­cur­seurs comme le Danois, de Méharicourt, de Cues, Oresme ou Buridan. Ces maîtres seront en effet les pre­miers à rompre avec la méca­nique aris­to­té­li­cienne, et à faire preuve d'un véri­table esprit de créa­ti­vi­té et de libre-arbitre. En ce sens, on peut recon­naître dans leur approche celle des cher­cheurs niant toute frac­ture de la réa­li­té, sans pour autant y voir une mani­fes­ta­tion du tout. De fait, la plas­tique telle que nous la conce­vons, ne doit pas être assi­mi­lée à quelque vue holis­tique du monde, qui mixe­rait à tort et à tra­vers les iso­lats de tout bord, pour ser­vir un bouillon élas­tique et peu digeste som­mant les par­ties. Il s'agit tout au contraire de décrire rigou­reu­se­ment l'unité dans sa diver­si­té, la véri­té dans sa rela­ti­vi­té, et la réa­li­té comme un pro­ces­sus dans lequel je (l'acteur) me construit ici et main­te­nant[3]. Or, si la Renaissance a pro­duit de magni­fiques œuvres d'art, elle a bri­sé ce réa­lisme fan­tas­tique avec lequel la pein­ture vien­noise contem­po­raine tente de renouer, en occul­tant et en magni­fiant le réel. Le rap­port à l'universel a peu à peu lais­sé place à l'expressionnisme. Ce qui était une vraie recherche esthé­tique s'est noyé dans la pers­pec­tive posi­ti­viste d'une part, et la déréa­li­té d'autre part. Cette influence conduit au marasme dans lequel nous nous trou­vons aujourd'hui, avec d'un côté le car­té­sia­nisme indis­pen­sable à l'évolution bio­tech­no­lo­gique, et de l'autre, bien sépa­ré, le sou­ve­nir han­té du conte, l'ébauche du rêve.

 

Imaginaire et réa­li­té ne se fondent plus l'un de l'autre, mais l'un dans l'autre. Il y a confu­sion des niveaux de réa­li­té. Cette dicho­to­mie génère une perte des valeurs, un déchi­re­ment de l'individu, et sur­tout un écart à la cohé­sion du monde, source de conflits sans fin. Il ne s'agit plus d'une natu­relle conjonc­tion entre l'évolution de l'univers et de l'homme-acteur, mais essen­tiel­le­ment d'un désa­veu face au dérou­le­ment du monde. C'est pour­quoi le mou­ve­ment actuel qui, à l'instar des fon­da­men­ta­listes, pousse ceux qui touchent la matière (les scien­ti­fiques) et ceux qui la créent (les poètes au sens large du terme) à s'allier pour per­cu­ter ce mur d'incompréhension me paraît essen­tiel. C'est pour­quoi j'assimile ceux qui se recon­naissent par les deux bouts de la lor­gnette à des plas­ti­ciens[4]. Notion qui s’origine dans l’observation de la plas­ti­ci­té fonc­tion­nelle du cer­veau et de ses rap­ports avec l’émergence de la conscience, mais débouche sur une nou­velle épis­té­mo­lo­gie de la connais­sance[5]. Le cher­cheur, le poète n'y sont pas les acteurs excar­nés d'un monde vir­tuel, mais au contraire plei­ne­ment ancrés dans les pro­ces­sus natu­rels, qu'ils incarnent et dont ils sont incar­nés. D’où une obser­va­tion méta­plas­tique et trans­dis­ci­pli­naire[6] des évé­ne­ments.

 

Etablir un lien entre tous les savoirs et toutes les formes de savoir est ain­si aujourd'hui un exer­cice salu­taire si l'on ne veut pas se conten­ter de jalon­ner l'histoire de faits de science épars et déshu­ma­ni­sés. D’où l’importance du mes­sage de Glissant lorsqu’il décrit la créo­li­sa­tion des socié­tés archi­pé­liques. Cet enjeu est par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible à l'aube de la pla­né­ta­ri­sa­tion des savoirs où l'impact de ces socié­tés est une véri­table bouée de sau­ve­tage pour l'humanité. Bouée trans­ver­sale dont le "chaos-monde" est l'indispensable lieu de vie qui unit les dis­pa­ri­tés, délite l'inféconde agres­si­vi­té des oppres­seurs, appelle à la res­tau­ra­tion de l'unité.

 

L'avancée des sciences doit en effet se nour­rir de l'apport des créa­teurs et inver­se­ment, mais pas pour créer du vide, c'est à dire du non-sens. C'est la res­pon­sa­bi­li­té des plas­ti­ciens que d'être garants, dans le strict res­pect des faits scien­ti­fiques, sinon de l’ébauche d’un sens har­mo­nique, de la lutte contre toute poli­tique visant à l’iso­le­ment des fonc­tions et à la frag­men­ta­tion des savoirs (aucun échange réel entre ceux qui intègrent et ceux qui signi­fient, aucune alter­na­tive entre la rela­tion binaire et le flou artis­tique)[7]. A titre d'exemple, quelle que soit l'espèce consi­dé­rée, c'est d'abord l'interaction dyna­mique entre "les corps" qui pré­vaut. Chaque organe, orga­nite, orga­nelle est à la fois auto­nome et dépen­dant des autres. Le déclen­che­ment du mou­ve­ment d'une éta­mine ou de l'action pré­da­trice du chat, admet ain­si ce double jeu de la réac­tion en temps réel, et de l'intégration d'un mes­sage génique pré­exis­tant. De même, cette dyna­mique est emprunte de l'influence per­ma­nente du milieu et s'orchestre dans le corps du monde : l'espace-temps. Chez l'homme, c'est l'interaction entre le  cer­veau et ce qu’on peut appe­ler « l'expérience de pen­sée », qui façonne le por­teur (l'individu) comme la por­tée sur laquelle se joue sa vie, tout en créant l'évolution[8]. Vaste pro­jet qui abou­tit à l’hominisation, et admet la pen­sée en tant qu'attracteur du cer­veau chao­tique, qui stra­ti­fie la pous­sée néo-cor­ti­cale dans un lobe séman­tique bâtis­seur de cathé­drales.

 

C'est pour­quoi le fan­tasme relie le réel à l'imaginaire comme la graine relie le fruit à la terre. L'intégration de ce concept méta­pho­rique est fon­da­men­tale car elle regarde tous les modèles-clefs de la plas­ti­ci­té du vivant. Il s'agit donc d'opérer des mises en rap­ports constantes d'architectures (atti­tude plas­tique) et non de géné­ra­li­ser des concepts à outrance ou de demeu­rer dans le focal. De même, si les étapes d'individuation psy­chique et onto­gé­nique sont insé­pa­rables de l'évolution de l'homme, il paraît absurde d'isoler l'épi­centre noé­tique (la conscience) ou de scin­der l'unité matri­cielle de l'univers. L'homme est un, mais rat­ta­ché à une logique évo­lu­tive uni­ver­selle. Il semble qu'il faille insa­tia­ble­ment le rap­pe­ler à l'aube du troi­sième mil­lé­naire…

 

Le rap­port de l'universel au par­ti­cu­lier est ain­si en écho à des actes de nomi­na­tion impli­cites ou trans­gres­sés par des cher­cheurs fon­ciè­re­ment hon­nêtes, mais déniant toute réa­li­té à leur intui­tion pre­mière. Intuition inex­tri­ca­ble­ment liée à la part d'insondable per­çue puis conca­té­née dans l’acte-état poé­tique comme l’a res­ti­tué dans toute son éten­due Edouard Glissant au tra­vers de l’imaginaire des langues comme de la phi­lo­so­phie de la rela­tion[9]. L’objectivité totale est vaine à un cer­tain point. Au point d'ancrage avec le monde des idées de Platon. Au point de créa­tion réelle, où le scien­ti­fique comme le poète font appel aux mêmes sources phy­siques – et non obs­cures -, à une même plage tem­po­relle affleu­rant une dimen­sion inob­ser­vable mais tout à fait conce­vable, à un car­re­four onto­lo­gique entre les dis­ci­plines[10].

Cette situa­tion cor­res­pond à un nou­veau sta­tut de la science qu'Aristote avait déjà décrit comme le devers de la poé­tique. Un sta­tut non anthro­po­cen­trique où seule la trans­ver­sa­li­té, la mise en rap­port des archi­tec­tures per­met­tront l’éclosion de prin­cipes de cohé­rence et de seuils de réa­li­té aujourd’hui bafoués. Il faut donc en tout pre­mier lieu œuvrer sur le ter­rain de la science elle-même, car elle est le lieu pri­vi­lé­gié de dis­jonc­tion entre le savoir et le vécu. Pouvoir usur­pant la nature sus­pi­cieuse du cher­cheur lui-même, exal­tant les scien­tismes aveugles et déstruc­tu­rant l'homme. En conclu­sion, arpen­tons le ter­rain, et déve­lop­pons, à l’instar de Glissant, les lan­gages méta­pho­riques. Langages sou­li­gnant l’intrication des êtres, ins­crits par « l’écrivain et le souffle du lieu » dans « toute l’histoire des arts de toutes les huma­ni­tés »[11]. L'insularité n'aura dès lors d'isolement que dans ses propres chi­mères ; les fruits de l'archipel s'arrimant natu­rel­le­ment aux cultures plu­rielles et iden­ti­taires du tout-monde.

 

« Les fruits de l’Archipel », in « Glissant-Monde »,  ouvrage coor­don­né par Boniface Mongo Mboussa pour Africultures n°87, Eds L’Harmattan, Paris 2012. 

 

Version revue et cor­ri­gée d'un texte ori­gi­nai­re­ment paru sous le titre « Connaissances & Insularités » dans la revue inter­na­tio­nale d’exégèse contem­po­raine ATALAIA n°4, 1999.

 


[1] Edouard Glissant : «  Traité du Tout-Monde », Editions Gallimard, 1998.

[2] Bernard D’Espagnat, « Le réel voi­lé », Fayard, 1994.

[3] Marc-Williams Debono, « L'Ere des Plasticiens », Editions Aubin, 1996.

[4] Ibid 4.

[5] « Le concept de plasticité : un nouveau paradigme épistémologique » in DOGMA, 2007.

[6] Basarab Nicolescu, « Transdisicplinarity, theo­ry and prac­tice », Hampton press, NJ, 2008.

[7] Ibid 4

[8] Marc-Williams Debono :« Vers un nouvel espace de pensée »  in « Valéry et la Méditerranée» dirigé par P. Signorile, EdiSud, 2006. 

[9] Allusion aux ouvrages d’Edouard Glissant du même nom res­pec­ti­ve­ment parus chez Gallimard en 2010 et 2009.

[10] Ibid 4.

[11] Edouard Glissant, « L’imaginaire des langues », Entretiens avec Lise Gauvin, Editions Gallimard, 2010.

 

X