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LES JARDINS D’ATALANTE

Par |2018-08-17T07:12:47+00:00 28 juillet 2013|Catégories : Blog|

 

LES JARDINS D’ATALANTE

jusqu’aux portes des villes

 

 

 

 

« Nous pro­me­nions notre visage
(Nous fûmes deux, je le main­tiens)
Sur maints charmes de pay­sage,
Ô sœur, y com­pa­rant les tiens. »

Stéphane Mallarmé, extrait de Prose

 

« Un ciel pâle, sur le monde qui finit de décré­pi­tude, va peut-être par­tir avec les nuages : les lam­beaux de la pourpre usée des cou­chants déteignent sur une rivière dor­mant à l’horizon sub­mer­gé de rayons et d’eau. Les arbres s’ennuient et, sous leur feuillage blan­chi (de la pous­sière du temps plu­tôt que de celle des che­mins) monte la mai­son en toile du Montreur de choses Passées… »
                                                                                     Stéphane Mallarmé, extrait de Le Phénomène futur

 

 

Ces douze poèmes, issus d’un songe d’années  – jetés la pre­mière fois sur le papier en 1972, à Saint-Auban-sur-l’Ouvèze, réécrits de mois en mois, jusqu’en 2012 -, disent aus­si la cruau­té des Jardins aban­don­nés.
 

 

 

JANVIER

Infortune du voca­bu­laire cette année
misère de la syn­taxe
muets de charme   secs  défo­liés  abo­lis
dépouillés  plu­més  nuls
les arbres

Le fond de la fon­taine s’est cre­vas­sé
l’eau goutte à goutte a tra­ver­sé
parois  capes  couches  strates
pour des­si­ner un lac  une cuisse
en bas  dans la val­lée dési­rée d’ombres

Nous  notre soif  décli­nons
les crêtes  grat­tons le rocher de nos doigts cas­sés

Sans crier gare la femme a remué
le grand lac salé se vide de son sang 
les pores s’obscurcissent
les habi­tants de la val­lée jouissent d’un cou­cher de soleil
géni­tal
visible entre les jambes d’Albane
car gogue­nards les ber­gers  – là –
trou­peau aux yeux rayés 
aux quatre coins
démons de l’antique jar­din
en elle satis­font
des peurs sémi­nales long­temps
enchaî­nées

Mais veille Atalante la chas­se­resse
qui sur leurs rires referme ses genoux cour­siers
écrase leurs têtes de liqueurs gelées
ô cra­que­ment crois­sance déci­male
loin pro­pa­gée sur les eaux
Atalante se tourne et se ren­dort 
des mois des semaines
lais­sant au lac l’usage de recou­rir au sang

Et meurt le soleil sur ces hau­teurs que le froid enva­hit
et jusqu’au cœur de nos ossa­tures se loge le gel
cepen­dant que l’autre fon­taine sourd dou­ce­ment
entre tes cuisses qu’elle lave toute la nuit

Tu t’appelles Albane et le moi bra­con­nier
entre dans ta nuit  

 

 

FÉVRIER

Amère amande altère mes os 
Amarante ô
tu devins la sereine amante de
celui qui jon­chait le val de cadavres enne­mis
et cru­ci­fiait les femmes sur les portes des sanc­tuaires
arra­chait aux ventres des mères
le fœtus vio­la­cé les vives entrailles
qu’il livrait aux crocs des chiens

Si lim­pide Toi
plus suave que le cla­ve­cin des armis­tices
Toi cou­chée dans l’arc incen­dié
de ses cuisses
Toi ployant sous la masse
de son obs­cé­ni­té

Je me déchire à ton sou­pir
m’écorche au râle d’amour 
com­ment peux-tu ? com­ment peux-tu ?
Moi  reti­ré de ta bouche je vais sans clo­cher
ni mai­son dans l’ornière des égor­gés
par­mi ses vic­times  tes vic­times main­te­nant
ô Amarante trop aimante
moi fol insen­sé qui me déses­père
mais empli de rêves où tu baves et gémis
et râles embras­sée de flammes verges bran­dies
redou­blantes lacé­ra­tions de l’air
ins­crites en griffes bleu­tées
à tes bras à tes seins lac­tes­cents
quand déjà les bour­reaux hurlent tout exci­tés
autour du bra­sier de tes yeux
dres­sant les poteaux où ton ago­nie fini­ra
dans les sac­cades inon­dées du plai­sir

Amarante ô mon inno­cente
tu avais ces­sé de lui plaire
à la tra­verse de ton ventre
sur tes seins déchi­que­tés
sur la neige
avec des gestes lents ils étendent
– que du sup­plice fort l’on jouisse  –
leurs filets  le désir  un oubli de colombes

 

 

MARS

Atalante s’éveille sous la roche ama­dou
salive et lait aux coins de ses lèvres
ali­mentent l’éparpillement des soleils des­sous
les ruis­seaux de vitrail  et  – dodé­ca­èdres – les
jets de ténèbres se prennent
les pattes dans l’iris de son ventre

Semblable cour­bure n’est pas de la nuit
             ni dicible à l’oreille de l’Aveugle
sans que la plaie d’amour ne se dévore
brû­lis de feuilles sèches à l’orée de sa veille

Atalante s’éveille sur la couche des mur­mures
plus haut décou­vrant sa nudi­té de rivage
buste où l’écume amon­celle perles songes
et cendres et silences enfin

Sur ton corps déli­vré au matin
organ­di des larmes de pierres givrées
sur ton buste de roc cas­cades enlu­mi­nées
char­dons rouges  Atalante ô

Atalante
dévo­reuse de lunes
cœur de liber­té bri­sée dès l’instant
qu’ils te cap­tu­re­ront pour te plan­ter
tro­phée déri­soire
noire dépouille de silence
sur leurs che­mi­nées
pagne aux reins arc ban­dé contre
l’absent mais visible
ani­mal qu’en vain ils traquent tout le jour

Atalante ense­ve­lie dans les bronzes sans écho
             futur de légendes figées
qui te recon­naî­tra dans ces cari­ca­tures bour­geoises
évo­lu­tion au néant abou­tie

Atalante ma toute san­gui­naire
ne te laisse exi­ler par le mau­vais sang
défends-toi de la fureur de l’artiste
de son ima­gi­naire sans oxy­gène
déploie ta che­ve­lure entre les doigts de l’étoile
elle veut dor­mir sa nui­tée dans ton lit de roseaux secs
jusqu’à l’extinction du feu de tes cha­riots

 

AVRIL

Jardins des Alpilles
de la Drôme et du Var
             au lan­gage des cimes il n’est de nom que le vôtre
nom de mon amour et de ma confu­sion
             long­temps cla­més au soleil levant

Voix divine amou­reuse mou­rante voix
entre les bras du vent
renouant autant de fois l’étreinte
sinon Amarante
que ton désir m’anéantisse et me laisse
éva­noui sur le sable de l’extase

Jours d’autrefois tombes d’amours déçues
sombrent dans la vague d’herbes qui meurt
à son tour pour ne plus rien dire
de ce qu’il en fut de ces ado­ra­tions

Amarante ô meur­trière
mes osse­ments secs ne s’arrachent plus du tertre
– Étrange prin­temps !  –
où ils pier­re­fendent leur hiver abso­lu
ils ne diront non plus ce que fut la caresse flu­viale
de tes hanches
à ta gorge ce flux reflux rou­lant de rapide
en rapide l’écume de nos sens

N’ai-je pas connu joies et peines d’algues mêlées
aux plumes gon­go­rines de ta chair
fon­te­froide dont la mémoire me désal­tère encore
quoiqu’en mon étroit réduit de roc seule la fièvre
de tes dents amandes nua­geuses explore lente
l’image de mon sexe

In memo­riam matins bleus poudre et cendre
dans la flamme de tes mains ras­semblent
l’ombre de tes râles nos paroles vagues ces mirages
châ­teaux villes contrées ver­doyantes prai­ries
d’amour ense­ve­lies
hété­ro­clites images
d’un livre d’aventures
livre autre tou­jours autre

 

 

MAI

Éveillée main­te­nant mon Atalante chas­se­resse
à la course chas­sée selon le renou­veau de ton désir
non pro­mise mais livrée à tes amants furieux
de n’avoir si longues sai­sons déjoué tes pièges de paille
ton cri main­te­nant s’éteint dans leurs mains pay­sannes
pauvres mains exul­tantes
                                                  Ô Atalante
sur tes épaules por­tée la faille noc­turne asile

Je vais et viens t’appelant
du val à la plaine de la plaine à un siècle d’aiguilles
inac­ces­sibles
ton cri s’est éteint mon cri se brise opa­ci­té de pierre
c’est en vain que me reste mémoire des lieux des odeurs
de terre mouillée sous tes che­veux de menthe
pistes fra­giles que nous cou­rions tous  les deux
or ma folie jalouse
             me les montre tels que peut-être ils ne sont pas
voraces com­men­saux assis au ban­quet de ta chair
assou­vis écœu­rés de cris­taux de pétales

Qui t’arrachera à leurs gueules à leurs mains
men­diantes aux che­mins de ton corps lié
aux mon­tants du lit ô gémis­sante humide Atalante
déjà ne disant mot

Atalante de sou­pirs peu­plée pareille
à la non­nain de la cha­pelle du désert abat­tue
– c’était Vercoiran le lieu !  –
en son damier de jupes noires de jupes blanches
m’assurant n’avoir connu ni dieux ni déesses sinon
              issus des masques de la peur et des théâtres
de la fan­tai­sie

Toi qui raillas tes erreurs des pre­miers temps
et lais­sas écla­ter ton sexe
au cœur de l’ostensoir de nos plai­sirs
ins­tants que tu mur­mu­rais incom­pa­rables
les jours n’ont pas tant filé que tu ne saches
m’appeler ouvrir tes lèvres tes portes arcanes
ne point me tenir au dehors
folie de mort mur­mure épin­glé
oh je t’implore
vic­time tienne
cruelle Atalante
lève-moi de ce roc

 

 

JUIN

Retrouvés le fil per­du l’ouragan de la cas­cade
la rai­son de ses yeux les jours de ses bras les nuits
le sens m’est res­ti­tué de ce qui est la vie et ne l’est pas
entre l’arbre et le nuage au flanc bles­sé de l’étoile

Le poème vient dou­ce­ment puis se recom­pose là où
les rhé­to­riques s’époumonent se dis­solvent
sur les lèvres d’Amarante qui de trois mots bas
à ma gorge le renoue que
je l’écoute bruire et cou­ler

Un matin sai­si par l’indolence de la mer
fra­ter­ni­té légère lente à s’offrir aux caresses
Amarante s’est faite amante et pour long­temps nous n’eûmes
plus dis­putes que de fleurs ou de songes

Dans sa déchi­rure la syn­taxe dis­pose d’inventifs bai­sers
en déban­dade le voca­bu­laire de cent langues mêlées
dévale ses seins ses hanches cor­ri­dors blancs
où s’inscrit le poème vivante mor­ce­lée mor­sure
et pour la rime et la césure à l’hémistiche c’est
– Amarante aimante –
le pia­no des cimes étour­dis­sant
le clo­cher son ventre  – place des Fêtes – dénu­dé
d’oriflammes en spas­mo­diques sou­bre­sauts

Le vil­lage de l’an s’éteint
bour­geois pay­sans tout dort la pre­mière nuit
puis s’ouvrent d’Amarante les yeux mi-clos
sour­ciers du feu que virent sur la côte
les com­pa­gnons d’Ulyssse retour des nuits bar­bares
feu atten­tif à la course du marin qui se ras­sure à le voir

Mes yeux s’y consument
ce n’est pas tour­ment ce n’est pas géhenne
car bien­tôt je boi­rai l’eau de ta fon­taine
ain­si le chien se désal­tère
avant se remettre en che­min

Long che­min humble iti­né­raire des val­lons
aux coteaux des vignes des seigles aux trou­peaux
aux fermes endor­mies là où je serais un fleuve ita­lien
pour y trem­per tes lèvres sucre et vio­lette
pour t’y roi­dir au plai­sir
y retrem­per la brû­lure des anciennes nui­tées
t’y lais­ser empor­ter sur un rivage de plumes
et l’été deve­nir

 

 

JUILLET

Hors leur écrin de satin tes flancs s’allument
mon regard te détache à l’aube où tu te fai­sais prendre
des chas­seurs mon­tés de leurs val­lées
                                                                     Tu es Amarante
aus­si belle en dépit de la sanie des étreintes
                                                                     d’abord
ce papillon triste au coin de ta lèvre emporte
le sou­ci de tes yeux ma ran­cune tout ensemble
sauf cette source de sang dont mes mains n’ont su
dévier les cou­rants mais qu’y faire si tu accordes
plus que pain et feu à plus de pré­ten­dants
que n’en affron­ta le Grec
                                    et  – penses-y – moi une Ombre
que pou­vais-je contre leurs poings leurs fusils
leurs chiens l’alcool blanc qui les imbibe leurs plai­san­te­ries
grasses herbes dont ils savent se repaître

Je te vois qui des­cends au tor­rent
antienne cou­chée sur une page de ciel toute
amer­tume déserte ma pen­sée cela suf­fit à com­bler
l’attente de la lumière rais jetés plu­riel hom­mage
à ton corps elle est sur toi et peu à peu t’immacule
ô Joie

C’est d’une prin­cesse soli­taire future reine d’États
déli­mi­tés sur des por­tu­lans que j’invente
c’est le pre­mier bain d’un matin de créa­tion
où des oiseaux vire­voltent autour de tes épaules
mes yeux seuls les doigts roux des joncs s’y posent
leur caresse mon regard
font tes gestes pudiques et neufs
                                                             quand déjà
tu te penches sur le miroir inver­sé et contemples
les rides de l’amour sur fond de sable blanc

Parmi l’étrange songe
pour plus de len­teur en l’accomplir
j’accoste voiles ame­nées aux baies aux dunes aux étangs
que tu révèles et ouvres à mon esquif
j’y erre à loi­sir lynx agile je te contemple toute
de branches en rochers de mousses en ver­gers
en silence y pour­chas­sant le lièvre du fris­son
à l’entour de tes seins
je fuis tes cimes effrac­tion qu’un orage m’interdit
te pro­pose dans l’éclair notre longue petite mort
notre course nou­velle et de pour­suivre le jeu

 

 

AOÛT

Août de rigueur solaire août de vio­lence
novembre approche je pour­suis mon périple
de l’Une à l’Autre indé­cis  – nour­ri d’herbes moi aus­si –
vous les herbes  – menu des mys­tères – san­gui­sorbes
peu­cé­dans par les racines bien que je n’en pisse guère
qu’images en ava­lanches tarots amers
mais Aucune ne par­vient à four­gon­ner ma cendre
à com­bi­ner cette chi­mie la joie la mort

J’envie d’impossibles orgasmes in par­ti­bus
unions de l’esprit de la chair fou­taises de cadavre
comme dans cette carte pos­tale de l’an 1903 où
la jeune fille en son inno­cent sou­rire même mon­trait
qu’elle ne l’était que pho­to­gra­phi­que­ment
                                         – c’est ain­si que le monde est  –
             entre une ten­ture colo­riée de velours cra­moi­si
             et la potiche d’époque Ming grosse d’un fœtus aléa­toire

Ô jeune fille incli­née des plaques pho­to­gra­phiques
                           – c’est ain­si que le monde change  –
telle Albane tu prends la pose 30e de seconde
tes yeux s’emplissent de vio­lettes
sont-ce des lacs cre­vés d’éclairs à la veille de l’automne
quand s’avançant se découvrent tes rôdeuses qui
sur mon sexe vou­draient rompre des lances

Je souffle les plumes de ta jupe à l’instar
de tel pro­fes­seur alle­mand sur tes bas céru­léens
alors que s’élèvent   – bal d’ardentes map­pe­mondes –
deux tours dévo­rantes jointes au faîte
où exulte et tremble le bla­son

Ton sou­rire s’interpose  vision délire
et se super­pose à mes mains qui semblent recou­vrer
cou­leur et dex­té­ri­té quand bien même demeure
l’illusion

Ô Albane nou­velle ô petite ver­tu sou­le­vée sur les bou­le­vards
ne t’indigne pas ma res­pi­ra­tion est si pauvre et d’esprit seul
retrouve ta vir­gi­nale pos­ture ta nos­tal­gique neu­tra­li­té

Comment sau­rais-tu qu’ici enfoui au très pro­fond
au très froid des Terres je suis silence ruine du sou­ve­nir
de mon amour
tes craintes ne sont-elles pas songes de tipule
sur le voile obs­cur des eaux

Va liber­té à la libre lumière  plus jamais
Nous ne nous cher­che­rons vers cette souf­france

 

 

SEPTEMBRE

Or Atalante demeure si me reste mémoire
de ses paroles pour moi en moi obs­cures pro­fé­rées

Fenêtres de l’automne s’ouvrant sur un lac rouge cou­teau
dans la poi­trine du vent ou fuse­lage de chair vive

Oubli vite tu vien­dras brouillant nos images
contre mes tempes les feuilles ne retiennent leur vie
den­te­lée qui les brûle à sa flamme
oubli demain sans doute il fau­dra régler nos comptes
à moins que déjà tu n’aies réglé le mien mais
le pré­sent là nous requiert habillé de ven­danges
rosée tran­sie où se prennent regards et pen­sées 

Atalante ô flèche noc­turne m’écoutes-tu
près d’un feu de brous­sailles ta course a-t-elle pris fin
tes bras rom­pus haras­sés de lits tes jambes lasses d’écarts
alour­dies de caresses et de féro­ci­tés
toi toute enfin es-tu donc finie
les miens les miennes depuis un siècle ou plus encore
rivés aux roches friables pou­dreuses désor­mais
ne savent plus la mor­sure des ronces ni les doigts nacrés
des amantes
et au séjour où je m’achève les deux poètes ne m’ont pas visi­té

De mon sexe mort nul sou­ve­nir
mon cœur déser­té pous­sière seul tremble
sous Orion et Cassiopée
au faîte de leur peur sans aurore les dieux leurs ori­peaux
les hommes leurs parades
où sont-ils

Les bêtes aus­si der­nières com­pagnes
sou­dain faites enne­mies s’en sont retour­nées
ici rien n’en donne réponse

L’ubac le vois-tu l’ubac pour tou­jours
et toi amour brû­lé
où vas-tu indé­fi­nis­sable amour

Ô Atalante des parcs et des fon­taines
quand s’épuise le soleil à rani­mer le jour
sou­rire-miroir sur la bouche du temps
nulle haleine ne s’inscrit
où que se tourne le regard il n’est de che­min
que tes pas n’aient effa­cé

Les ténèbres sur nous
déversent l’écume des jours

 

OCTOBRE

– C’est ain­si que le monde change  –

Sous la cara­pace verre et cobalt des rouges cités futures j’entends
le mar­tè­le­ment de ses talons gar­diens d’une nuit texane
entre les brow­nings cou­chés sur les trot­toirs
défi­lant à  sept kilo­mètres heure les cadavres condi­tion­nés
vont debout vers les centres cré­ma­toires High Tech

J’entends ses talons bat­te­ments soli­tude
sur l’acier lim­pide soyeux

S’allument les flammes élec­tro­niques idéo­grammes
japo­nais de base usten­siles de la pen­sée numé­ri­sée
– chiffres, chiffres… – der­nières pro­po­si­tions du vide
sol­dats de lumières mais aus­si ombres un peu chi­noises
sur ton corps ô Amarante fluo­res­cent qu’ils ne regardent pas
ou inno­cents ou idiots ou bar­bares

Des trains de cris­tal écorchent les pau­pières de cette nuit
qui s’effiloche à grande vitesse
c’est la mort  – béa­ti­tude – c’est la mort

Ville dres­sée hur­lante sur son lac de sang
c’est de l’or  – divi­ni­té – c’est de l’or
ville des mani­pu­la­teurs de la matière brute loin pour­tant
reje­tée aux fron­tières de la méduse blanche
là ou l’air n’est qu’oxyde de plomb acide par­ti­cules
irres­pi­rable

Le sphynx désor­mais aux péri­phé­riques aux radiales
plan­té aux car­re­fours des voies-express reste muet  

La cathé­drale de Bourges se décom­pose dans le hall
de la Chase Manhattan ses orgues man­dées par ordi­na­teur
dif­fusent les don­nées cor­ri­gées des varia­tions sai­son­nières
des valeurs et changes  – oh bon­heur – sous l’amiante
dans les murs s’entasse le monde intra­dui­sible que décodent
des machines aux doigts véloces armés de bis­tou­ris :
– opé­ra­tions bour­sières opé­ra­tions bour­sières –

Mon Amarante sans mémoire sans pro­gramme
il n’est plus à te recon­naître
qu’un chien vrai chien crin noir ter­ni
truffe grise de fièvre famine
clan­des­tin sur ce paque­bot gelé pour lever un ins­tant
ses yeux d’homme tra­hi sur tes seins ver­nis­sés sili­co­nés

Et toi éga­rée de l’éternel prin­temps chi­mique errante
aux rayons de l’aube par­mi les oiseaux mon­gols
            de la Deutsche Grammophon qui
à l’heure des corn-flakes répandent leurs pépie­ments
sous un fir­ma­ment de plexi­glass et moder­ni­té pure

Tu t’éloignes Amarante tu meurs à mes yeux
ma mémoire canine ma mémoire humaine ne te retient plus
tu es femme sans odeur  mon flair ne peut ima­gi­ner tes pistes
mes mains se détachent de ton insai­sis­sable matière
ma langue
la der­nière fois qu’elle t’a léchée n’a léché que du verre
et tu as crié fous le camp ! fous le camp, que je n’te voie plus !
je t’obéis
je rejoins les louves dans les forêts d’oubli  

 

 

NOVEMBRE

Novembre déjà novembre ton avance s’épuise
Atalante
ô chas­se­resse entre les lignes de neige
d’un seul coup tu tom­be­ras
des fauves obs­cènes te rat­trapent et bien­tôt t’accablent
pour­quoi davan­tage t’épuiser à cou­rir

C’est l’aube  je ne ris pas
de tes joues de cendre où s’efface le souffle
ô toi beau­té quand la vie décide de se fuir
quand il n’est plus de main pour retrou­ver ta main

Triste je te croyais déesse pré­fé­rée aimée des dieux
comme ils aiment  – ensau­va­gés – ma rage les taillait
dans une belle rumeur de sabres de balles
et tu res­tais corolle blanche en d’éblouissants sacri­fices
sou­mise  – oh je rêvais – à d’acharnées délices
mes caresses musi­cales caresses des lèvres
caresses de tout le corps que tu ne mépri­sais pas allant
à ton secret refuge à cette jaillis­sure plumes et myo­so­tis
oh que cette vie était belle et comme tout pal­pi­tait
dans l’avant-coureur futile pre­mier temps de l’accointance

Atalante ô 
l’hiver main­te­nant te pour­suit ses mains
ne jettent l’or d’aucune pomme mais contre le ver­glas
le sel les rayons bri­sés
de l’astre publi­ci­taire plan­té sur les talus des auto­routes
c’est le terme du par­cours ridi­cules humi­liés
les dieux péris­sent dans les gaz d’échappement

Chasses per­dues ani­maux age­nouillés tu fermes les pau­pières
se vide le sablier de tes forces
une dent sour­noise vois-tu s’aiguise aux che­ve­lures aux cœurs
aux arbres à la mon­tagne des fables
les sèves orga­nisent leurs retraites som­meilleuses
le champ de bataille va au silence
tu es à ta toi­lette de givre

Atalante ô
nul n’ira plus épier les nudi­tés sur­prises
plus de tour­ments vient l’heure je t’attends
tes mains ne tremblent pas
pour toi c’est assez dit
je t’appelle sans voix sans écho sans chair
au bord d’un Guadalquivir gelé

Des oiseaux pai­sibles veille­ront ton visage
ta barque main­te­nant tra­verse le fleuve
approche-toi  je t’attends… viens… viens…
le pas­sage est une dou­ceur et je t’ai tant aimée

 

 

DÉCEMBRE

Récusez mes belles ces visions de néant
le dis­cours des cadavres quit­tez vos tombes
ouvrez les yeux sur ce désert notre domaine
un autre soleil bon­dit c’est la pen­sée qui ne meurt
d’autres sur vous jet­te­ront leurs yeux bai­sers flammes
sur chaque branche de vos corps franges illu­mi­nées
res­sai­sies par les doigts du zodiaque
gra­dins nou­veaux pour des amours autres
je ne sais je crois
et le pour­rez-vous ? le pour­rons-nous ?

Là était le rêve là était la vie l’an s’achève
et proche le vent enclôt tout soup­çon
éclat des paroles amours souf­frances gestes
brû­lés enla­ce­ments regards à mer­ci sou­pirs
embras­se­ments rien tout ne se tire­ra donc d’oubli ?

Chairs fré­mis­santes chairs dési­rantes des délires
à l’instant rien un peu de poudre un peu de vent ?

Terreur  insol­vable dès l’aube du temps
n’auras-tu de cesse que nous ayons trou­vé le port ?
L’injure est pro­fonde et s’il y eut des fêtes
elles ne sur­ent que mas­quer l’angoisse et l’attente

Fini de rire fini de dan­ser sur la corde des délices
fini de boire aux fon­taines que nous avions tant cher­chées
– je le dis – nous n’étions que sable et trop vains
mais vous femmes éprises atten­tives téné­breuses femmes
vous saveurs des dires mul­tiples grâces d’esprit
beau­tés tan­tôt secrètes innom­mées tan­tôt lisibles
c’était bien par­tout vos mains inquiètes tant aimantes
vos sou­rires les orages vio­lets sur les villes où vous res­pi­riez
autour de vos yeux les tendres navi­ga­tions amours ici
amours là-bas qui tous étaient dési­rés choi­sis gagnés
du moins me l’aviez-vous lais­sé croire très belles
et noc­turnes amantes
et sur vos doigts vos lèvres je dépose
des bou­quets de sol­stices

Jour était Albane Terre était Amarante
Atalante de ses cris fauves déchi­rait les rivages
les pen­sées nues vos che­vaux blancs allaient s’abreuver
à vos sources
de l’iris de vos yeux se détache l’oiseau insai­sis­sable
du désir enne­mi ami­cal
un cri d’alarme se répand l’océan est gris sous le nuage
Albane Atalante Amarante ô épars le rêve la vie
ouvrent la porte à leur pre­mier hiver 

 

Fin de Les Jardins d’Atalante

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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