> Lidija Dimkovska, Une âme nationale et autres textes

Lidija Dimkovska, Une âme nationale et autres textes

Par |2019-01-03T17:53:18+00:00 4 janvier 2019|Catégories : Lidija Dimkovska, Poèmes|

Traduit du macédonien par Harita Wybrands 

 

Une âme natio­nale

 

Depuis que mon frère s’est pen­du avec le câble télé­pho­nique
je peux lui par­ler au télé­phone pen­dant des heures.
Le bou­ton est tou­jours appuyé sur Voice
afin que ses mains soient libres
pour col­ler des affiches sur les poteaux du Très-Haut
et pour qu’il puisse m’exhorter au débat ardent sur le thème :
Est-ce que l’âme est natio­nale ?
Tremblant d’émotion, nous cher­chons ensemble,
moi, ici-bas, lui, dans l’au-delà.
La science a prou­vé que l’âme russe, par ex. n’existe plus,
que celui qui rêve des anges, les écrase dans la mort comme une ombre.
Peut-être existe-t-il une âme turque, râle mon frère dans le com­bi­né,
car chaque matin il écoute le gré­sille­ment de la théière de Nazim Hikmet
avant qu’il roule le petit cha­riot de gevreks
jusqu’aux portes de la terre. “Je vais t’en ache­ter un pour la paix de ton âme.”
Et puis, essouf­flé, il se tait. Et nous cher­chons alors l’âme macé­do­nienne
sur les plaques d’immatriculation du che­min­dieu Est-Ouest
dans des boîtes en car­ton por­tant l’inscription “N’ouvrez-pas ! Gènes!”,
char­gés sur le dos de cadavres trans­pa­rents.
Mais tu ne peux te repo­ser sur des cadavres.
Les cadavres sont des immi­grants illé­gaux,
avec leurs organes gon­flés ils s’introduisent dans les pays des autres,
avec leurs cavi­tés et les pointes de leurs os
ils creusent leur der­nière tombe.
Ils pro­voquent là-bas la der­nière rixe
pour les cieux natio­naux
et pour l’âme qu’on ne pos­sède plus.
Il y a tou­jours plus d’hommes sans âme, d’âmes sans nom.
Dans l’autobus, ils ne se lèvent pas, les uns sans les autres ils vont au loin,
ils se cherchent par des inter­mé­diaires, mais ne se ren­contrent pas.
Les nations se cassent des œufs sur la tête.
Mon frère déses­père. Moi, je deviens A-natio­nale.
Le câble télé­pho­nique qui nous relie
brouille les mots à cause de ma main moite,
il ramène le télé­phone contre le mur et le rentre dans la prise.
Pourquoi pour les mal­heu­reux de l’au-delà
n’ouvre-t-on pas une ligne SOS gra­tuite ?
Pourquoi n’ai-je jamais appris à arrê­ter quelqu’un sur son che­min vers la mort ?
Moi aus­si, tout comme mon frère, depuis ma nais­sance, je coupe les che­veux en quatre,
une révé­la­tion à tout prix, la défi­gu­ra­tion du sens.
Et les âmes des êtres qui coupent les che­veux en quatre
finissent de trois façons : pen­dues à un câble télé­pho­nique,
dans le corps des poètes ou bien, l’un et l’autre.

 

∗∗∗∗∗∗ 

 

Summa sum­ma­rum

 

Il faut neuf mois à l’embryon
pour deve­nir un être humain.
Et ensuite, l’enfance, la jeu­nesse et la vieillesse pour le res­ter.
Mais est-ce qu’il en sor­ti­ra un homme
nul ne le sait.
Toute la vie peut ne pas lui suf­fire
pour deve­nir quelqu’un.
Et pour­tant il suf­fit d’un ins­tant pour que le corps
se mue en cadavre.
Tu vis pour toi mais tu meurs pour les autres,
ceux qui ne peuvent pas vivre sans toi.
Le mal, même lorsqu’il est ren­du par le bien,
est rete­nu comme mal.
Tu peux cent fois te laver le visage,
mais jamais l’honneur.
En te lavant le visage, tu te mouilles les manches,
en essayant de te laver l’honneur, tu trempes ta conscience.
Pour le visage, tu as besoin d’eau et de savon,
et pour l’honneur, la conscience du sang.
Et main­te­nant
qui jubi­le­ra le plus :
Ce Personne et ce Rien qui est deve­nu Quelque chose,
ou ce Quelque chose en lequel s’est mué
ce Personne et ce Rien ?

 

∗∗∗∗∗∗ 

 

Déchets

 

Tu ramasses avec tes enfants des petites images, des coquillages
des timbres-poste et des cartes pos­tales,
vous les ran­gez soi­gneu­se­ment dans des tiroirs et des boîtes.
Tu sou­ris lorsque ta femme te dit :
“vous ne ramas­sez que des déchets”,
et tu ne sais pas que brus­que­ment vien­dra le jour
ou plu­tôt la nuit de ce jour
où, éper­du, en cale­çon, dans l’escalier de secours en acier trem­pé
tu titu­be­ras en trem­blant dans une direc­tion oppo­sée à ta demeure,
les mains aus­si vides qu’une tombe creu­sée
et les poings noir­cis par les flammes.
Tu chan­cèles hors du dia­mètre de la volon­té divine,
tu regardes der­rière toi, mais ils ne sont plus là, cri loin­tain et ténèbres,
nu et petit sous le jet qui te ramène vers la vie
alors que tu le repousses dans le sens oppo­sé,
mou­rir, c’est tout ce que tu veux,
expi­rer sous la cou­ver­ture der­rière le buis­son.
Ils sont morts.

Tu te traînes jusqu’au contai­ner
où hier tu as jeté les der­niers déchets.
Les doigts engour­dis, tu tries dans cette puan­teur,
voi­ci le sachet vert avec les pelures d’oranges,
avec les enve­loppes des petits cho­co­lats
que tu avais ache­tés en ren­trant du tra­vail,
avec un mor­ceau de la der­nière tranche de sala­mi
et les petites briques écra­sées de jus de fruits
que les enfants ont bu avant de se cou­cher,
tout ce qui est res­té de vous, de ta vie où tu es main­te­nant seul,
tu les renifles, tu les embrasses,
tu recom­poses les pelures d’oranges pour recons­ti­tuer un tout
tu ramasses les miettes de cho­co­lat dans le papier alu,
le petit bout de sala­mi t’étourdit en te rame­nant à cette fami­lière vie domes­tique,
les pailles des briques de jus de fruit ont conser­vé la salive de tes enfants
ce sachet vert avec des déchets est à pré­sent tout ce qui est à toi.
“Il faut com­men­cer du com­men­ce­ment”, te dit-on.
Alors que toi, tu sau­rais si bien com­men­cer par le milieu,
tu sau­rais com­ment trans­for­mer l’ancien
le rendre meilleur, plus beau, plus cha­leu­reux.
Mais lorsque les morts ne sont plus vivants,
per­sonne ne sait com­men­cer ni par la fin ni par le com­men­ce­ment.
Tu sais, tu sais très bien com­ment la vie peut se trans­for­mer en déchets
mais tu ignores com­ment trans­for­mer ces déchets en vie.

 

∗∗∗∗∗∗ 

 

Sans moi

 

Comme la porte auto­ma­tique d’un train
s’est refer­mée ma vie.
Sur les quais sont res­tés des gens incon­nus,
mais cha­cun sait pour qui il agite la main.
Dans les wagons – valises, vacarme,
voya­geurs avec les pieds sur les sièges.
A côté de la fenêtre, une place réser­vée,
que tous lorgnent depuis le cou­loir.
Au loin court une vieille femme vêtue de noir
épui­sée, elle tombe dans l’herbe,
et elle rate le train.
Je tire le signal d’alarme.
Le conduc­teur s’en prend à moi.
Je pousse la porte et je saute.
Le train siffle, sur les fenêtres se dresse une ombre.
La vieillarde en noir a dis­pa­ru.
Et ma vie s’en est allée sans moi.

 

∗∗∗∗∗∗ 

 

L’écho

 

Sous la mai­son pri­mor­diale
l’écho nous reve­nait de ce monde-ci,
en sur­vo­lant le cognas­sier, les col­liers de feuilles de tabac
et le raki dans le chau­dron,
il nous appor­tait les salu­ta­tions de nos proches.
Nous étions tous encore en vie alors.
La ves­sie des jeunes bêtes égor­gées
était le bal­lon le plus résis­tant du monde,
la soupe faite avec le vieux coq
pas même les cochons ne vou­laient la man­ger,
au fond de la mar­mite à savon
par­fois appa­rais­sait un arc-en-ciel.
Les cultures mon­diales réson­naient
sur Radio Macédoine, Troisième pro­gramme,
dans la pièce qui sen­tait la citrouille cuite
et des bas séchaient au-des­sus du four­neau
où ma grand-mère m’avait tri­co­té un gilet en laine
com­mode pour toutes les sai­sons de l’année.
Lorsqu’il devint trop petit, je suis par­tie dans le monde
et j’y ai vécu noir sur blanc,
mêlant le sang à l’eau,
je n’ai pas même sen­ti à quel moment il s’est trans­for­mé en salive,
tout comme la mai­son pri­mor­diale
avait été d’abord une demeure
puis un bien avec un taux d’imposition
puis une ruine en litige juri­dique.
Maintenant, sous la mai­son, nous crions et crions,
mais l’écho revient de l’autre monde,
en sur­vo­lant les tombes et les tas de fumier
il ne nous ren­voie que des salu­ta­tions de nous-mêmes.

 

 

 

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