> Michèle Finck, La Troisième Main

Michèle Finck, La Troisième Main

Par |2018-01-15T16:57:07+00:00 30 août 2015|Catégories : Critiques, Michèle Finck|

 

Musique et poé­sie doigts entre­mê­lés

 

Comment écrire « à et avec la musique » ? Chaque poème de La Troisième Main peut être lu comme une ten­ta­tive de réponse à cette inter­ro­ga­tion ; chaque poème, sans cher­cher à rien dire sur la musique, parle, chante avec elle.

La Troisième Main est un recueil né d’une expé­rience d’écriture sin­gu­lière dont la clé, non dis­si­mu­lée, est offerte aux lisières du livre, dans le poème limi­naire « Cicatrisation » et dans une « Note » finale : d’une céci­té momen­ta­née naît, au cœur du noir, un appro­fon­dis­se­ment de l’écoute, une plon­gée dans la musique deve­nue pures « illu­mi­na­tions sonores ». On connaît le rap­port essen­tiel, vital, de Michèle Finck à la musique, lisible déjà dans son recueil pré­cé­dent, Balbuciendo (Arfuyen, 2012) ain­si que dans ses essais. Mais La Troisième Main l’intensifie encore ; l’œil refer­mé fait éclore et s’ouvrir, plus que jamais, l’oreille, qui accueille, qui souffre, qui jouit et qui, sou­vent, s’interroge.

De cette expé­rience sin­gu­lière d’écriture naît une expé­rience unique de lec­ture : chaque poème est accom­pa­gné du titre d’une œuvre musi­cale, du nom des inter­prètes, par­fois éga­le­ment de la cita­tion de paroles chan­tées, avec leur tra­duc­tion :

 

                        Schubert : La Belle Meunière
                        Dietrich Fischer-Dieskau. Gerald Moore.

 

« Ach Bächlein, aber weisst du
Wie Liebe tut ? »
Art du peu : il suf­fit
D’une modu­la­tion
Pour que l’âme du meu­nier
Saigne en silence
Dans le mur­mure du ruis­seau.

 

Poème de Wilhelm Müller

« Le meu­nier et le ruis­seau » :
« Ah ! ruis­seau, mais sais-tu
Ce que fait l’amour ? »

 

 

Où com­mence le poème ? Où finit-il ? Le nom même de Schubert ; ceux, si sonores, de Fischer-Dieskau ou de Moore ; les vers de Müller ; la langue alle­mande au cœur du texte (ou par­fois le latin, l’italien, l’anglais, le russe, le hon­grois) : tout cela est déjà – ou est encore – le poème de Michèle Finck. La musique, tis­sée au poème, se trouve comme à la fois abri­tée en son sein et déployée par les mots. Car ce poème chante. Le lec­teur tout ensemble lit et écoute le poème, et cette écoute même est double : écoute des mots, écoute-sou­ve­nir du lied de Schubert tant aimé. Soudain, dans la mémoire du lec­teur, « cela chante », « es singt », pour reprendre les mots de Rilke dans ses Sonnets à Orphée. Lire La Troisième Main est donc une expé­rience de lec­ture inouïe, pro­fon­dé­ment inha­bi­tuelle, qui par­vient véri­ta­ble­ment – rare miracle – à faire réson­ner en nous, en un même ins­tant, la poé­sie avec la musique.

Suite de poèmes avec la musique, qui nous conduit de Bach à Berio en pas­sant par une cin­quan­taine d’autres com­po­si­teurs et même par le « Jazz pour pas cre­ver », La Troisième Main des­sine un iti­né­raire en sept par­ties où se retrouvent les thèmes majeurs de la poé­tique de Michèle Finck : le sacré, le rap­port aux morts, l’amour et la perte de l’amour, la souf­france – dite avant tout au fémi­nin dans la par­tie « Golgotha d’une femme ». Tous ces thèmes se trouvent réunis dans l’ultime par­tie du recueil, sans doute la plus belle, « Musique heurte néant », où la musique et le poème tentent de « tenir tête au néant », « d’éclairer la mort ».

Métaphysique, ce recueil l’est pro­fon­dé­ment, au sens où la cherche déses­pé­rée de l’harmonie s’y fait à la fois sur les cordes de la lyre et dans des cieux peut-être déser­tés. La voix de Michèle Finck, par­tout pré­sente, sans relâche s’interroge : « Musique apaise-t-elle la douleur/​Ou l’aggrave-t-elle ? » ; « L’élixir sonore gué­rit-t-il ? » ; « Suppure le néant contre quel son sau­veur ? » ; « Est-ce la rosée du sacré qui par­fume les sons ? »

De la souf­france extrême, per­cep­tible dans l’œuvre de Michèle Finck, la musique devient ici conso­la­tion, rem­part contre le néant, trace du sacré au bord du silence ; jamais assu­rée, tou­jours pré­caire, elle demeure dans le déchi­re­ment entre le cri de dou­leur et son apai­se­ment, bas­cule sans cesse de l’un à l’autre. Une ques­tion ter­rible révèle la ten­sion en jeu dans le lien entre musique et sacré : « Musique est-elle désir de Dieu ? » Dans la double lec­ture per­mise par cette inter­ro­ga­tion se tient sans doute une part du sens que Michèle Finck donne à la musique : musique comme désir venu d’un Dieu loin­tain, comme trace de son désir, et sur­tout musique comme aspi­ra­tion à Dieu rap­pe­lant la « Sehnsucht » mys­tique de Novalis. 

            Ces inter­ro­ga­tions qui par­sèment le recueil rendent pré­sente la voix de l’auteur comme en un appel sans cesse renou­ve­lé au lec­teur. Mais c’est aus­si le très grand tra­vail sur les rythmes et les sons qui font de La Troisième Main un texte récla­mant l’écoute. Les rythmes sont sou­vent brefs, hachés ; les mots à eux seuls font phrase ; les sons, d’un mot à l’autre, se répondent, s’apaisent, s’aggravent :

 

                        Berio : Sequenza III.
                        Cathy Berberian : sopra­no.

 

            Borborygme. Éjaculation de voix criée.
           Éclatée. Écartelée. Écorchée. Équarrie.
           Le sexe des morts gran­dit dans les inter­stices
           Entre les notes. Sons tous­sés. Troués. Torrides.
           Hululements uté­rins. Extase. Basculée hors.

 

            Sans doute le trait sty­lis­tique le plus pré­gnant, le plus sur­pre­nant, est la dis­pa­ri­tion très fré­quente des articles en début de vers : « Chœur a capel­la mur­mure le pur » ; « Sons ne consolent pas » ; « Piano est oiseau ». Cette dis­pa­ri­tion devient sys­té­ma­tique lorsqu’il s’agit de nom­mer « Musique », comme s’il était à la fois impos­sible de la défi­nir – sait-on ce qu’est la musique ? – ou de « l’indéfinir » – dans ce livre nous n’entendons jamais, à tra­vers une musique, qu’un abso­lu de musique, infi­ni­ment pré­sent et échap­pant à toute autre actua­li­sa­tion que celle de l’écoute ou celle de son entre­mê­le­ment avec la voix du poème.

            Ce tra­vail musi­cal de la langue est indis­so­ciable, chez Michèle Finck, d’un tra­vail du corps, aus­si bien souf­france du corps qu’intensité du corps sen­tant et jouis­sant : le méta­phy­sique demeure indé­fec­ti­ble­ment lié au phy­sique. Le son est dou­leur ou extase hic et nunc, au centre d’un corps connais­sant un « Orgasme sacré », d’un corps où « chante l’utérus de la mort ». Ce corps, dans un trans­fert éro­tique avec la musique, devient alors par­fois celui des sons eux-mêmes, lorsque se font des « Entailles/​Dans la chair des graves », ou que « Le cli­to­ris des sons sou­rit ».

            La Troisième Main, sou­vent, frôle le silence, mais main­tient tou­jours au cœur de l’obscurité, sur diverses nuances, tons, tem­pi, la « torche » ou la « neige » presque silen­cieuse et faite enfin souffle de la musique. « Écouter n’est rien encore. Réécouter est tout. », nous souffle la voix de Michèle Finck au sor­tir du recueil : la troi­sième main, « main de la grâce » posée sur le front de qui joue ou écoute la musique, est aus­si le signe d’une pro­messe conso­lante repo­sant dans une écoute sans cesse recom­men­cée de la musique tres­sée au poème.

 

 

X