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Nohad Salameh, Le Livre de Lilith

Par |2018-02-24T16:38:32+00:00 22 avril 2017|Catégories : Critiques, Nohad Salameh|

 Placé sous le signe de la lune noire, Le Livre de Lilith annonce une thé­ma­tique clai­re­ment défi­nie, celle d’un dis­cours sur la fémi­ni­té, per­çue dans toute son accep­tion, dont l’auteure se pro­pose de don­ner à voir la face cachée.

Nohad Salameh y inter­roge sa condi­tion de femme, mais plus encore elle porte un regard sur ses « sœurs », dont les por­traits, évo­qués en une mul­ti­tude de tableaux, appa­raissent regrou­pés dans des cha­pitres qui annoncent un décou­page ordon­né de manière thé­ma­tique. La table des matières est à ce titre éclai­rante : « Voltigeuse sur le fil du rasoir, Femmes de l’ici et de l’ailleurs, Correspondance de nuit, Dames blanches de l’oubli ».

Ces tableaux suc­cèdent à une pre­mière par­tie que l’on pour­rait rece­voir comme un pré­am­bule : « Paroles de Lilith », long poème de quatre pages, dont la pre­mière strophe débute par le pro­nom per­son­nel « je », la seconde par­tie par le pro­nom col­lec­tif indé­fi­ni « on », auquel suc­cède dans une troi­sième par­tie l’évocation d’une com­mu­nau­té dans laquelle le locu­teur s’inclue à nou­veau, grâce à l’énonciation contigüe du sub­stan­tif « sœurs » et de la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier :

Nohad SALAMEH, Le Livre de Lilith, L’Atelier du Grand Tétras, collection Glyphes, 2016, 80 pages, 13 €

Nohad SALAMEH, Le Livre de Lilith, L’Atelier du Grand Tétras, col­lec­tion Glyphes, 2016, 80 pages, 13 €

Souvenez-vous de moi
comme d’un fruit glo­rieux
d’un rire en cas­cade d’étoiles
d’un port sans adieux ni navires
au bout de toute errance.

Comment sau­riez-vous que j’ai mal à vos cœurs
Lorsqu’ils perdent les feuilles saintes de la colère
Et la mémoire mélo­dieuse
Des dah­lias de Jéricho ?

Sœurs de fraîches plaies
Qui cou­lez en mon sang-onde à l’affût des soifs-
Pénétrez en moi par la porte neuve
Pieds nus
Avec vos gui­tares du dimanche !

Ce jeu avec les pro­noms per­son­nels amène, en fin de texte, à l’évocation d’une enti­té fémi­nine glo­bale et indé­ter­mi­née, « Lilith l’inaltérable ».  Dés l’abord la tona­li­té est don­née : le dis­cours sera celui d’une fémi­ni­té qui, énon­cée à par­tir d’une expé­rience per­son­nelle, mène­ra vers l’âme uni­ver­selle, si tant est que celle-ci soit fémi­nine, ébau­chée par une poé­sie qui glo­ri­fie la soro­ri­té, et, au-delà, esquisse en un chant pro­fond et grave la source uni­ver­selle de l’Humanité.

Plurielle-mais intem­po­relle
je donne jour à la Vierge noire
a Isis la répa­ra­trice
j’offre l’orange d’un sou­rire
et tourne le mou­lin de l’allégresse en l’âme d’Elat
ma sœur juive

Il ne s’agit pas, tou­te­fois, d’un enchaî­ne­ment de des­crip­tions regrou­pées de manière dia­chro­nique dans un ensemble de tableaux ren­voyant à une même notion.  Il aurait été, en effet, aisé d’aligner ces por­traits de femmes en un cata­logue sérié, pro­po­sant des typo­lo­gies  égrai­nées au fil des cha­pitres. Tel n’est pas le cas. L’auteure évite les écueils. Les por­traits si magni­fi­que­ment dres­sés se suivent sans que le choix de leur place n ‘alour­disse l’éminente pure­té de l’ensemble. L’agencement des poèmes au sein des cha­pitres per­met aux élé­ments anec­do­tiques de mener à l’universalité de l’expérience humaine. Des pro­noms per­son­nels de la pre­mière per­sonne côtoient ceux du col­lec­tif. L’emploi récur­rent du « tu » per­met la mise à dis­tance offerte par le regard que la poète porte sur elle-même et aus­si, grâce à l’ambivalence per­mise par les attri­bu­tions réfé­ren­tielles du pro­nom, sur ses sœurs. Les vues se suc­cèdent, bros­sant des por­traits que Nohad Salameh invite le lec­teur à par­ta­ger à tra­vers son regard. Ainsi dans « Plus neuve que la mort » ce va et vient entre une vision réflexive ame­née par une prise en le regard intros­pec­tif et une adresse à la femme, inter­pe­lée mais non défi­nie, déter­mi­née mais non indi­vi­dua­li­sée, donc appré­hen­dée à tra­vers les carac­té­ris­tique imma­nentes de sa nature pro­fonde :

Tu résides dans le noyau dur du temps
pui­sant des étin­celles
dans l’entrechoquement des cailloux lunaires.

Tu élis domi­cile au centre du miroir
Et ton espace se res­serre
pro­je­tant un sable d’ombre
dans les inter­stices de ta peau.

Femme épou­van­tée
proche de toute rup­ture
mena­cée à la fois par la cendre et la flamme
méfie-toi des pas­sa­gers sans paroles
qu’attisent tes angoisses
toi qui demeures à jamais
plus neuve que la mort.

A tra­vers ces tableaux sourde la fémi­ni­té du poète, ses inter­ro­ga­tions quant à sa condi­tion de femme dans une socié­té émi­nem­ment patriar­cale. Femme d’Orient, Nohad Salameh évoque de manière récur­rente l’expérience de cette quête de liber­té, refu­sée, impos­sible et déro­bée mal­gré sa condi­tion. Celle-ci énonce sa révolte et l’affirmation de son désir d’exister, ses épreuves et  la dif­fi­cul­té d’être femme, de reven­di­quer cette liber­té, d’être recon­nue et d’affirmer son désir de deve­nir autre. Ainsi dans « Blessure d’Orient » :

Femmes de tous les siècles
et de toutes les aurores
venez dor­mir en mes pau­pières :
j’arrive de par­tout et de nulle part
– pré­sages de tant de che­mins.

Se pro­filent en mon regard
– fenêtre d’eau som­no­lente –
des pro­messes de par­tance
mirages et miracles.
Est-ce bles­sure d’Orient jamais cica­tri­sée
cette chose de sang et de sueur mêlés
qui bat des ailes aux gre­lots de ma danse ?

J’avance entre l’ici et l’ailleurs
Parmi les tem­pêtes majes­tueuses de l’insoumission
Et les fris­sons des mondes super­po­sés
Je me penche vers vous
Afin de me perdre en moi-même.

Lilith appa­raît non plus comme la face noire de la lune, mais comme la part néces­saire à la révé­la­tion de la lumière. L’introspection n’est plus ni fémi­nine ni mas­cu­line, les cli­vages sont abro­gés, dépas­sés par la parole du poète qui en une langue ima­gée et tra­vaillée de manière à en déployer toutes les poten­tia­li­tés séman­tiques per­met d’ouvrir la voie à la part d’Humanité que cha­cun de nous porte. Un che­mi­ne­ment de l’être en deve­nir, le par­cours de son accom­plis­se­ment adve­nu au fil des épreuves et des heurts. Les élé­ments bio­gra­phiques, qui émaillent les poèmes, en évoquent toute la dif­fi­cul­té, au dia­pa­son du chant d’une dou­leur rédemp­trice. Un che­mi­ne­ment topo­gra­phique aus­si, lorsque sans cesse sont évo­qués les départs et les errances, le déra­ci­ne­ment et les lieux visi­tés comme on voyage sans bagages ni ancrages. Nombre de poèmes évoquent en effet des lieux, entre l’ici et l’ailleurs, sans que jamais Nohad Salameh n’aboutisse à l’endroit d’un enra­ci­ne­ment. L’achèvement de ce périple au men­tal comme au voyage est de deve­nir une femme, née du tis­sage de l’ombre et de la Lumière, qui énonce sa quête de liber­té et assume ce pour quoi elle est adve­nue : écrire. Nohad Salameh ne mesure ses pas qu’à l’aune de ceci, et invite le lec­teur à la suivre au gré de ce che­min exis­ten­tiel et géo­gra­phique. Seule l’écriture est sa demeure, ain­si que celle-ci le rap­pelle si mer­veilleu­se­ment dans « Femme/​écriture » : 

Surgie du luxe qu’est le silence
tu veilles à la fron­tière du domaine de signes
dans l’échancrure de l’encre heu­reuse
qui t’emporte vers la voie lumi­neuse
où se meut le mys­tère.

Là/​à l’orée de l’instant inal­té­rable
der­rière les ten­tures du songe
plus rien ne fait écran
à l’avancée ver­ti­gi­neuse de tes gra­phies
tan­dis que tes empruntes digi­tales
bra­silles sur fond de meur­tris­sures.

Alors sans ces­ser de res­pi­rer
– matière liqué­fiée par l’eau prin­cière de l’esprit –
du dedans et du terme :
lieu sémi­nal d’une page
en quête au plus pro­fond de toi
d’autres sai­gnées.

Lilith, guer­rière farouche et insou­mise, offre sa part d’ombre à la clar­té d’une écri­ture lunaire et somp­tueuse. Multiple et unique, la femme appa­raît dans Le Livre de Lilith dans toute sa quin­tes­sence. Et si ce recueil aborde des pro­blé­ma­tiques d’une gra­vi­té non démen­tie, comme la condi­tion de la femme et le déra­ci­ne­ment, la puis­sance du tra­vail de la langue confère aux vers de l’auteure une por­tée trans­cen­dante. Au-delà des cli­vages et des luttes, celle-ci démontre que l’écriture est un ter­ri­toire Humain et uni­ver­sel.  Ce qui nous est offert ici c’est de rece­voir comme pré­sent l’essence même de la poé­sie : la liber­té,  dévoi­lée par un lan­gage dont le verbe est d’une puis­sance démul­ti­pliée. Nohad Salameh s’empare de la parole, du droit à la parole, de l’invention d’une parole, « Intarissable », pour le plus immense bon­heur de nos âmes.

Femme inta­ris­sable
ain­si que la nais­sance
ta bouche déborde de coquillages de lune
et d’eau lus­trale.
Tu dénoues les pluies
Afin de recueillir les mil­lé­naires
Dans la jarre des géné­ra­tions.

De toutes parts
Tu sens implo­ser en toi
L’avant/l’après
Et les signes annon­cia­teurs
D’une contrée pro­mise.

Présentation de l’auteur

Nohad Salameh

L’un des poètes les plus mar­quants du Liban fran­co­phone.  Née à Baalbek. Après une car­rière jour­na­lis­tique dans la presse fran­co­phone de Beyrouth, elle s’installe à Paris en 1989. De son père, poète en langue arabe et fon­da­teur du maga­zine lit­té­raire Jupiter, elle hérite le goût des mots et l’approche vivante des sym­boles. Révélée toute jeune par Georges Schehadé, qui voyait en elle «  une étoile pro­met­teuse du sur­réa­lisme orien­tal », elle publie divers recueils dont les plus récents sont : La Revenante, Passagère de la durée (édi­tions Phi, 2010) et D’autres annon­cia­tions (Le Castor astral, 2012). Elle a été saluée par Jean-Claude Renard pour son « écri­ture à la fois lyrique et dense, qui s’inscrit dans la lignée lumi­neuse de Schehadé par­mi les odeurs sen­suelles et mys­tiques de l’Orient ». Elle a reçu le prix Louise Labé pour L’Autre écri­ture (1988) et le Grand Prix de poé­sie d’Automne de la Société des Gens de Lettres  en 2007. Elle est membre du jury Louise Labé.

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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