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Nohad SALAMEH, Le Livre de Lilith

Par | 2018-02-18T18:46:31+00:00 22 avril 2017|Catégories : Critiques|

 

 

 

Placé sous le signe de la lune noire, Le Livre de Lilith annonce une thé­ma­tique clai­re­ment défi­nie, celle d’un dis­cours sur la fémi­ni­té, per­çue dans toute son accep­tion, dont l’auteure se pro­pose de don­ner à voir la face cachée. Nohad Salameh y inter­roge sa condi­tion de femme, mais plus encore elle porte un regard sur ses « sœurs », dont les por­traits, évo­qués en une mul­ti­tude de tableaux, appa­raissent regrou­pés dans des cha­pitres qui annoncent un décou­page ordon­né de manière thé­ma­tique. La table des matières est à ce titre éclai­rante : « Voltigeuse sur le fil du rasoir, Femmes de l’ici et de l’ailleurs, Correspondance de nuit, Dames blanches de l’oubli ».

 

Ces tableaux suc­cèdent à une pre­mière par­tie que l’on pour­rait rece­voir comme un pré­am­bule : « Paroles de Lilith », long poème de quatre pages, dont la pre­mière strophe débute par le pro­nom per­son­nel « je », la seconde par­tie par le pro­nom col­lec­tif indé­fi­ni « on », auquel suc­cède dans une troi­sième par­tie l’évocation d’une com­mu­nau­té dans laquelle le locu­teur s’inclue à nou­veau, grâce à l’énonciation contigüe du sub­stan­tif « sœurs » et de la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier :

 

« Souvenez-vous de moi
comme d’un fruit glo­rieux
d’un rire en cas­cade d’étoiles
d’un port sans adieux ni navires
au bout de toute errance.

 

Comment sau­riez-vous que j’ai mal à vos cœurs
Lorsqu’ils perdent les feuilles saintes de la colère
Et kla mémoire mélo­dieuse
Des dah­lias de Jéricho ?

 

Sœurs de fraîches plaies
Qui cou­lez en mon sang-onde à l’affût des soifs-
Pénétrez en moi par la porte neuve
Pieds nus
Avec vos gui­tares du dimanche ! »

 

Ce jeu avec les pro­noms per­son­nels amène, en fin de texte, à l’évocation d’une enti­té fémi­nine glo­bale et indé­ter­mi­née, « Lilith l’inaltérable ».  Dés l’abord la tona­li­té est don­née : le dis­cours sera celui d’une fémi­ni­té qui, énon­cée à par­tir d’une expé­rience per­son­nelle, mène­ra vers l’âme uni­ver­selle, si tant est que celle-ci soit fémi­nine, ébau­chée par une poé­sie qui glo­ri­fie la soro­ri­té, et, au-delà, esquisse en un chant pro­fond et grave la source uni­ver­selle de l’Humanité.

 

« Plurielle-mais intem­po­relle
je donne jour à la Vierge noire
a Isis la répa­ra­trice
j’offre l’orange d’un sou­rire
et tourne le mou­lin de l’allégresse en l’âme d’Elat
ma sœur juive »

 

Il ne s’agit pas, tou­te­fois, d’un enchaî­ne­ment de des­crip­tions regrou­pées de manière dia­chro­nique dans un ensemble de tableaux ren­voyant à une même notion.  Il aurait été, en effet, aisé d’aligner ces por­traits de femmes en un cata­logue sérié, pro­po­sant des typo­lo­gies  égrai­nées au fil des cha­pitres. Tel n’est pas le cas. L’auteure évite les écueils. Les por­traits si magni­fi­que­ment dres­sés se suivent sans que le choix de leur place n ‘alour­disse l’éminente pure­té de l’ensemble. L’agencement des poèmes au sein des cha­pitres per­met aux élé­ments anec­do­tiques de mener à l’universalité de l’expérience humaine. Des pro­noms per­son­nels de la pre­mière per­sonne côtoient ceux du col­lec­tif. L’emploi récur­rent du « tu » per­met la mise à dis­tance offerte par le regard que la poète porte sur elle-même et aus­si, grâce à l’ambivalence per­mise par les attri­bu­tions réfé­ren­tielles du pro­nom, sur ses sœurs. Les vues se suc­cèdent, bros­sant des por­traits que Nohad Salameh invite le lec­teur à par­ta­ger à tra­vers son regard. Ainsi dans « Plus neuve que la mort » ce va et vient entre une vision réflexive ame­née par une prise en le regard intros­pec­tif et une adresse à la femme, inter­pe­lée mais non défi­nie, déter­mi­née mais non indi­vi­dua­li­sée, donc appré­hen­dée à tra­vers les carac­té­ris­tique imma­nentes de sa nature pro­fonde :

 

« Tu résides dans le noyau dur du temps
pui­sant des étin­celles
dans l’entrechoquement des cailloux lunaires.

 

Tu élis domi­cile au centre du miroir
Et ton espace se res­serre
pro­je­tant un sable d’ombre
dans les inter­stices de ta peau.

 

Femme épou­van­tée
proche de toute rup­ture
mena­cée à la fois par la cendre et la flamme
méfie-toi des pas­sa­gers sans paroles
qu’attisent tes angoisses
toi qui demeures à jamais
plus neuve que la mort. »

 

A tra­vers ces tableaux sourde la fémi­ni­té du poète, ses inter­ro­ga­tions quant à sa condi­tion de femme dans une socié­té émi­nem­ment patriar­cale. Femme d’Orient, Nohad Salameh évoque de manière récur­rente l’expérience de cette quête de liber­té, refu­sée, impos­sible et déro­bée mal­gré sa condi­tion. Celle-ci énonce sa révolte et l’affirmation de son désir d’exister, ses épreuves et  la dif­fi­cul­té d’être femme, de reven­di­quer cette liber­té, d’être recon­nue et d’affirmer son désir de deve­nir autre. Ainsi dans « Blessure d’Orient » :

 

« Femmes de tous les siècles
et de toutes les aurores
venez dor­mir en mes pau­pières :
j’arrive de par­tout et de nulle part
-pré­sages de tant de che­mins.

 

Se pro­filent en mon regard
-fenêtre d’eau som­no­lente-
des pro­messes de par­tance
mirages et miracles.
Est-ce bles­sure d’Orient jamais cica­tri­sée
cette chose de sang et de sueur mêlés
qui bat des ailes aux gre­lots de ma danse ?

 

J’avance entre l’ici et l’ailleurs
Parmi les tem­pêtes majes­tueuses de l’insoumission
Et les fris­sons des mondes super­po­sés
Je me penche vers vous
Afin de me perdre en moi-même. »

 

Lilith appa­raît non plus comme la face noire de la lune, mais comme la part néces­saire à la révé­la­tion de la lumière. L’introspection n’est plus ni fémi­nine ni mas­cu­line, les cli­vages sont abro­gés, dépas­sés par la parole du poète qui en une langue ima­gée et tra­vaillée de manière à en déployer toutes les poten­tia­li­tés séman­tiques per­met d’ouvrir la voie à la part d’Humanité que cha­cun de nous porte. Un che­mi­ne­ment de l’être en deve­nir, le par­cours de son accom­plis­se­ment adve­nu au fil des épreuves et des heurts. Les élé­ments bio­gra­phiques, qui émaillent les poèmes, en évoquent toute la dif­fi­cul­té, au dia­pa­son du chant d’une dou­leur rédemp­trice. Un che­mi­ne­ment topo­gra­phique aus­si, lorsque sans cesse sont évo­qués les départs et les errances, le déra­ci­ne­ment et les lieux visi­tés comme on voyage sans bagages ni ancrages. Nombre de poèmes évoquent en effet des lieux, entre l’ici et l’ailleurs, sans que jamais Nohad Salameh n’aboutisse à l’endroit d’un enra­ci­ne­ment. L’achèvement de ce périple au men­tal comme au voyage est de deve­nir une femme, née du tis­sage de l’ombre et de la Lumière, qui énonce sa quête de liber­té et assume ce pour quoi elle est adve­nue : écrire. Nohad Salameh ne mesure ses pas qu’à l’aune de ceci, et invite le lec­teur à la suivre au gré de ce che­min exis­ten­tiel et géo­gra­phique. Seule l’écriture est sa demeure, ain­si que celle-ci le rap­pelle si mer­veilleu­se­ment dans « Femme/​écriture » : 

 

« Surgie du luxe qu’est le silence
tu veilles à la fron­tière du domaine de signes
dans l’échancrure de l’encre heu­reuse
qui t’emporte vers la voie lumi­neuse
où se meut le mys­tère.

 

Là/​à l’orée de l’instant inal­té­rable
der­rière les ten­tures du songe
plus rien ne fait écran
à l’avancée ver­ti­gi­neuse de tes gra­phies
tan­dis que tes empruntes digi­tales
bra­silles sur fond de meur­tris­sures.

 

Alors sans ces­ser de res­pi­rer
-matière liqué­fiée par l’eau prin­cière de l’esprit-
du dedans et du terme :
lieu sémi­nal d’une page
en quête au plus pro­fond de toi
d’autres sai­gnées. »

 

Lilith, guer­rière farouche et insou­mise, offre sa part d’ombre à la clar­té d’une écri­ture lunaire et somp­tueuse. Multiple et unique, la femme appa­raît dans Le Livre de Lilith dans toute sa quin­tes­sence. Et si ce recueil aborde des pro­blé­ma­tiques d’une gra­vi­té non démen­tie, comme la condi­tion de la femme et le déra­ci­ne­ment, la puis­sance du tra­vail de la langue confère aux vers de l’auteure une por­tée trans­cen­dante. Au-delà des cli­vages et des luttes, celle-ci démontre que l’écriture est un ter­ri­toire Humain et uni­ver­sel.  Ce qui nous est offert ici c’est de rece­voir comme pré­sent l’essence même de la poé­sie : la liber­té,  dévoi­lée par un lan­gage dont le verbe est d’une puis­sance démul­ti­pliée. Nohad Salameh s’empare de la parole, du droit à la parole, de l’invention d’une parole, « Intarissable », pour le plus immense bon­heur de nos âmes.

 

« Femme intar­ris­sable
ain­si que la nais­sance
ta bouche déborde de coquillages de lune
et d’eau lus­trale.
Tu dénoues les pluies
Afin de recueillir les mil­lé­naires
Dans la jarre des géné­ra­tions.

 

De toutes parts
Tu sens implo­ser en toi
L’avant/l’après
Et les signes annon­cia­teurs
D’une contrée pro­mise. »

 

*

 

 

 

 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne le 24 février 1966 et vit en région pari­sienne. Professeur de Lettres clas­siques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’université Paris Diderot.

Elle publie en 2012 Foulées désul­toires, aux Editions du Cygne, ain­si que des textes inédits dans la revue Le Capital des mots.

A contre Murailles, Les édi­tions du Littéraire, Paris, octobre 2013

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