Nohad Salameh, Le Livre de Lilith

Par |2019-07-06T19:26:43+02:00 6 juillet 2019|Catégories : Critiques, Nohad Salameh|

 Placé sous le signe de la lune noire, Le Livre de Lilith annonce une thé­ma­tique claire­ment définie, celle d’un dis­cours sur la féminité, perçue dans toute son accep­tion, dont l’auteure se pro­pose de don­ner à voir la face cachée.

Nohad Salameh y inter­roge sa con­di­tion de femme, mais plus encore elle porte un regard sur ses « sœurs », dont les por­traits, évo­qués en une mul­ti­tude de tableaux, appa­rais­sent regroupés dans des chapitres qui annon­cent un découpage ordon­né de manière thé­ma­tique. La table des matières est à ce titre éclairante : « Voltigeuse sur le fil du rasoir, Femmes de l’ici et de l’ailleurs, Cor­re­spon­dance de nuit, Dames blanch­es de l’oubli ».

Ces tableaux suc­cè­dent à une pre­mière par­tie que l’on pour­rait recevoir comme un préam­bule : « Paroles de Lilith », long poème de qua­tre pages, dont la pre­mière stro­phe débute par le pronom per­son­nel « je », la sec­onde par­tie par le pronom col­lec­tif indéfi­ni « on », auquel suc­cède dans une troisième par­tie l’évocation d’une com­mu­nauté dans laque­lle le locu­teur s’inclue à nou­veau, grâce à l’énonciation con­tigüe du sub­stan­tif « sœurs » et de la pre­mière per­son­ne du singulier :

Nohad SALAMEH, Le Livre de Lilith, L’Atelier du Grand Tétras, collection Glyphes, 2016, 80 pages, 13 €

Nohad SALAMEH, Le Livre de Lilith, L’Atelier du Grand Tétras, col­lec­tion Glyphes, 2016, 80 pages, 13 €

Sou­venez-vous de moi
comme d’un fruit glorieux
d’un rire en cas­cade d’étoiles
d’un port sans adieux ni navires
au bout de toute errance.

Com­ment sauriez-vous que j’ai mal à vos cœurs
Lorsqu’ils per­dent les feuilles saintes de la colère
Et la mémoire mélodieuse
Des dahlias de Jéricho ?

Sœurs de fraîch­es plaies
Qui coulez en mon sang-onde à l’affût des soifs-
Pénétrez en moi par la porte neuve
Pieds nus
Avec vos gui­tares du dimanche !

Ce jeu avec les pronoms per­son­nels amène, en fin de texte, à l’évocation d’une entité fémi­nine glob­ale et indéter­minée, « Lilith l’inaltérable ».  Dés l’abord la tonal­ité est don­née : le dis­cours sera celui d’une féminité qui, énon­cée à par­tir d’une expéri­ence per­son­nelle, mèn­era vers l’âme uni­verselle, si tant est que celle-ci soit fémi­nine, ébauchée par une poésie qui glo­ri­fie la soror­ité, et, au-delà, esquisse en un chant pro­fond et grave la source uni­verselle de l’Humanité.

Plurielle-mais intem­porelle
je donne jour à la Vierge noire
a Isis la réparatrice
j’offre l’orange d’un sourire
et tourne le moulin de l’allégresse en l’âme d’Elat
ma sœur juive

Il ne s’agit pas, toute­fois, d’un enchaîne­ment de descrip­tions regroupées de manière diachronique dans un ensem­ble de tableaux ren­voy­ant à une même notion.  Il aurait été, en effet, aisé d’aligner ces por­traits de femmes en un cat­a­logue sérié, pro­posant des typolo­gies  égrainées au fil des chapitres. Tel n’est pas le cas. L’auteure évite les écueils. Les por­traits si mag­nifique­ment dressés se suiv­ent sans que le choix de leur place n ‘alour­disse l’éminente pureté de l’ensemble. L’agencement des poèmes au sein des chapitres per­met aux élé­ments anec­do­tiques de men­er à l’universalité de l’expérience humaine. Des pronoms per­son­nels de la pre­mière per­son­ne côtoient ceux du col­lec­tif. L’emploi récur­rent du « tu » per­met la mise à dis­tance offerte par le regard que la poète porte sur elle-même et aus­si, grâce à l’ambivalence per­mise par les attri­bu­tions référen­tielles du pronom, sur ses sœurs. Les vues se suc­cè­dent, brossant des por­traits que Nohad Salameh invite le lecteur à partager à tra­vers son regard. Ain­si dans « Plus neuve que la mort » ce va et vient entre une vision réflex­ive amenée par une prise en le regard intro­spec­tif et une adresse à la femme, inter­pelée mais non définie, déter­minée mais non indi­vid­u­al­isée, donc appréhendée à tra­vers les car­ac­téris­tique imma­nentes de sa nature profonde :

Tu résides dans le noy­au dur du temps
puisant des étincelles
dans l’entrechoquement des cail­loux lunaires.

Tu élis domi­cile au cen­tre du miroir
Et ton espace se resserre
pro­je­tant un sable d’ombre
dans les inter­stices de ta peau.

Femme épou­van­tée
proche de toute rupture
men­acée à la fois par la cen­dre et la flamme
méfie-toi des pas­sagers sans paroles
qu’attisent tes angoisses
toi qui demeures à jamais
plus neuve que la mort.

A tra­vers ces tableaux sourde la féminité du poète, ses inter­ro­ga­tions quant à sa con­di­tion de femme dans une société éminem­ment patri­ar­cale. Femme d’Orient, Nohad Salameh évoque de manière récur­rente l’expérience de cette quête de lib­erté, refusée, impos­si­ble et dérobée mal­gré sa con­di­tion. Celle-ci énonce sa révolte et l’affirmation de son désir d’exister, ses épreuves et  la dif­fi­culté d’être femme, de revendi­quer cette lib­erté, d’être recon­nue et d’affirmer son désir de devenir autre. Ain­si dans « Blessure d’Orient » :

Femmes de tous les siècles
et de toutes les aurores
venez dormir en mes paupières :
j’arrive de partout et de nulle part
– présages de tant de chemins.

Se pro­fi­lent en mon regard
– fenêtre d’eau somnolente –
des promess­es de partance
mirages et miracles.
Est-ce blessure d’Orient jamais cicatrisée
cette chose de sang et de sueur mêlés
qui bat des ailes aux grelots de ma danse ?

J’avance entre l’ici et l’ailleurs
Par­mi les tem­pêtes majestueuses de l’insoumission
Et les fris­sons des mon­des superposés
Je me penche vers vous
Afin de me per­dre en moi-même.

Lilith appa­raît non plus comme la face noire de la lune, mais comme la part néces­saire à la révéla­tion de la lumière. L’introspection n’est plus ni fémi­nine ni mas­cu­line, les cli­vages sont abrogés, dépassés par la parole du poète qui en une langue imagée et tra­vail­lée de manière à en déploy­er toutes les poten­tial­ités séman­tiques per­met d’ouvrir la voie à la part d’Humanité que cha­cun de nous porte. Un chem­ine­ment de l’être en devenir, le par­cours de son accom­plisse­ment advenu au fil des épreuves et des heurts. Les élé­ments biographiques, qui émail­lent les poèmes, en évo­quent toute la dif­fi­culté, au dia­pa­son du chant d’une douleur rédemptrice. Un chem­ine­ment topographique aus­si, lorsque sans cesse sont évo­qués les départs et les errances, le déracin­e­ment et les lieux vis­ités comme on voy­age sans bagages ni ancrages. Nom­bre de poèmes évo­quent en effet des lieux, entre l’ici et l’ailleurs, sans que jamais Nohad Salameh n’aboutisse à l’endroit d’un enracin­e­ment. L’achèvement de ce périple au men­tal comme au voy­age est de devenir une femme, née du tis­sage de l’ombre et de la Lumière, qui énonce sa quête de lib­erté et assume ce pour quoi elle est adv­enue : écrire. Nohad Salameh ne mesure ses pas qu’à l’aune de ceci, et invite le lecteur à la suiv­re au gré de ce chemin exis­ten­tiel et géo­graphique. Seule l’écriture est sa demeure, ain­si que celle-ci le rap­pelle si mer­veilleuse­ment dans « Femme/écriture » : 

Surgie du luxe qu’est le silence
tu veilles à la fron­tière du domaine de signes
dans l’échancrure de l’encre heureuse
qui t’emporte vers la voie lumineuse
où se meut le mystère.

Là/à l’orée de l’instant inaltérable
der­rière les ten­tures du songe
plus rien ne fait écran
à l’avancée ver­tig­ineuse de tes graphies
tan­dis que tes empruntes digitales
brasilles sur fond de meurtrissures.

Alors sans cess­er de respirer
– matière liqué­fiée par l’eau prin­cière de l’esprit –
du dedans et du terme :
lieu sémi­nal d’une page
en quête au plus pro­fond de toi
d’autres saignées.

Lilith, guer­rière farouche et insoumise, offre sa part d’ombre à la clarté d’une écri­t­ure lunaire et somptueuse. Mul­ti­ple et unique, la femme appa­raît dans Le Livre de Lilith dans toute sa quin­tes­sence. Et si ce recueil abor­de des prob­lé­ma­tiques d’une grav­ité non démen­tie, comme la con­di­tion de la femme et le déracin­e­ment, la puis­sance du tra­vail de la langue con­fère aux vers de l’auteure une portée tran­scen­dante. Au-delà des cli­vages et des luttes, celle-ci démon­tre que l’écriture est un ter­ri­toire Humain et uni­versel.  Ce qui nous est offert ici c’est de recevoir comme présent l’essence même de la poésie : la lib­erté,  dévoilée par un lan­gage dont le verbe est d’une puis­sance démul­ti­pliée. Nohad Salameh s’empare de la parole, du droit à la parole, de l’invention d’une parole, « Intariss­able », pour le plus immense bon­heur de nos âmes.

Femme intariss­able
ain­si que la naissance
ta bouche débor­de de coquil­lages de lune
et d’eau lustrale.
Tu dénoues les pluies
Afin de recueil­lir les millénaires
Dans la jarre des générations.

De toutes parts
Tu sens implos­er en toi
L’avant/l’après
Et les signes annonciateurs
D’une con­trée promise.

Présentation de l’auteur

Nohad Salameh

L’un des poètes les plus mar­quants du Liban fran­coph­o­ne.  Née à Baal­bek. Après une car­rière jour­nal­is­tique dans la presse fran­coph­o­ne de Bey­routh, elle s’installe à Paris en 1989. De son père, poète en langue arabe et fon­da­teur du mag­a­zine lit­téraire Jupiter, elle hérite le goût des mots et l’approche vivante des sym­bol­es. Révélée toute jeune par Georges Schehadé, qui voy­ait en elle «  une étoile promet­teuse du sur­réal­isme ori­en­tal », elle pub­lie divers recueils dont les plus récents sont : La Revenante, Pas­sagère de la durée (édi­tions Phi, 2010) et D’autres annon­ci­a­tions (Le Cas­tor astral, 2012). Elle a été saluée par Jean-Claude Renard pour son « écri­t­ure à la fois lyrique et dense, qui s’inscrit dans la lignée lumineuse de Schehadé par­mi les odeurs sen­suelles et mys­tiques de l’Orient ». Elle a reçu le prix Louise Labé pour L’Autre écri­t­ure (1988) et le Grand Prix de poésie d’Automne de la Société des Gens de Let­tres  en 2007. Elle est mem­bre du jury Louise Labé.

Nohad Salameh

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste et per­formeuse. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum dirigées par Wan­da Mihuleac.
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