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PÉPINS DE PASTÈQUE (extraits)

Par |2018-08-19T01:56:11+00:00 29 septembre 2015|Catégories : Blog|

 

 

 

Noirs, scin­tillants comme des yeux dans la gaze aqueuse et rose. Énervants, mais on les cher­che­rait si on n’en voyait pas. Ne pas les enle­ver, de peur de gâter le meilleur du fruit. Les cra­cher pour finir et n’y plus pen­ser.

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Des griffes poussent au ceri­sier :
Va, tu agrip­pe­ras le ciel
tu lacé­re­ras le bleu du prin­temps !
Pointe ! Pointe !
Dresse-toi, envoie, à la faveur du vent, tes pattes de chat
monte aux étoiles cachées par le trom­peur azur.

Mais sou­cieux de plaire aux hommes qui l’ont gref­fé, il ne sor­ti­ra de ses griffes que fleurs fra­giles et fruits sucrés.

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Il y avait un grand parc où les der­niers à jouer au cer­ceau sont aujourd’hui morts et inci­né­rés. Mais ça res­te­ra un parc. Les immeubles s’appelleront Parc Quelque chose, et même Pâââaaaark, n’est-ce pas ?
On gar­de­ra la mai­son de maître comme preuve que le pas­sé vit à tra­vers le pré­sent.
 — Mais qui habi­te­ra la mai­son de maître ? Pas les maîtres, ils sont par­tis.
Nous hési­tons : habi­tat social ou espace cultu­rel.
 — Entre le bon et le beau, entre le bien et le chic. Œuvres dans les deux cas, ennui garan­ti par les pou­voirs publics.

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AVANT LA CONFÉRENCE

 

Je remer­cie, je remer­cie les ins­ti­tu­tion­nels, les pro­fes­seurs de l’École des arts, Marie-Amélie avec qui on pré­pare depuis un an, et un grand mer­ci à Mama Maria de la Maison de retraite, et mer­ci, mer­ci vrai­ment à vous public qui êtes venus mal­gré les intem­pé­ries, mer­ci aux murs qui nous abritent, à la char­pente, aux solives, poutres et tra­ve­teaux, mer­ci aux maîtres ver­riers, double ver­riers si iso­lants, mer­ci aux chaises, aux tables, à la bou­teille d’eau, aux forêts et aux sources qui irriguent les uri­noirs. Un grand mer­ci à Dieu qui fit la terre que l’on a cuite pour faire les tuiles du toit, mer­ci au temps, qui nous manque.

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Cet opus de Schubert dont seule une bonne connais­sance des rythmes anciens rap­pelle qu’il fut com­po­sé à par­tir de danses enten­dues dans des caba­rets de la cam­pagne autri­chienne. Que reste-t-il de ces gens qui met­taient dans ces airs leur jeune force et dont les rêves ne dépas­saient guère l’horizon des champs sombres, là, juste devant ?

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Au beau milieu de la cam­pagne, la sta­tion d’épuration. Il faut pas­ser devant la cabane, celle qui a été faite à par­tir de l’enseigne d’un super­mar­ché dis­pa­ru. Même ce nom s’est per­du, tel­le­ment il était laid. Encore quelques dizaines de mètres, on l’entend de loin, les pales tournent sans s’arrêter, tri­ant la merde et l’eau régé­né­rée.

En che­min, les char­don­ne­rets, leur tête trem­pée dans le sang, m’ont igno­ré, tout à des graines vapo­reuses que leur offre l’avant prin­temps.

Aucune mau­vaise odeur, l’hygiène a vrai­ment fait des pro­grès : toute la ville se déverse dans une conduite au tra­cé invi­sible. Pas de pan­neau pour venir ici, ni de temps de par­cours, ni la faune et la flore expli­quées.

J’ai trou­vé une patte au pelage déli­cat, une belle patte de cer­vi­dé adulte, à la rup­ture peu nette, un os broyé, rouge, qui dépasse. Quelque chose de la nuit.

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Je choi­sis un ham­bur­ger au bœuf Origine France et au Cantal aop. Avec un peu de chance, c’est la vache dont les muscles se trouvent juste des­sous, sous forme hachée, qui avait fait le lait du fro­mage.

Il n’est pas exclu que la salade pro­vienne d’un bout de prai­rie du Cantal mise en maraî­chage dans le cadre d’un Programme Européen d’Incitation à Diversifier les Activités (pei­da).

Et là c’est fan­tas­tique ! Entre deux buns vous croi­sez un, puis deux, puis toute une foire de pay­sans auver­gnats pro­té­geant amou­reu­se­ment leurs appel­la­tions.

Et, puisqu’on y est, une école de pein­ture locale qui fut flo­ris­sante au milieu du XXème siècle, dans un beau vil­lage clas­sé autour de son châ­teau, lui-même clas­sé. L’un des ani­ma­teurs de cette école était un excellent cui­si­nier, et son fils tient tou­jours le res­tau­rant.

Il y a des risques que le pain supé­rieur soit alors défor­mé à cause de ce châ­teau qui, vous vous en dou­tez, est bâti sur un tertre. Il y a aus­si le risque de confondre le ham­bur­ger avec une grosse made­leine. D’autant que la made­leine a une aop bien à elle.

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GOÉLAND SOCIOLOGUE

 

Jeter un bout de tarte au flan dans les flots. Attendre deux trois secondes. Un goé­land venu d’on ne sait où le recueille dans son bec cro­chu.

Ce qui m’étonne, c’est sa confiance dans tout ce qui flotte, parce que la rivière en char­rie, des cochon­ne­ries.  Un reste de pâte à tarte aurait une forme pré­dé­fi­nie dans son pro­gramme cog­ni­tif ?

À moins que :

tout indi­vi­du d’une socié­té post indus­trielle sou­cieuse d’environnement en train de man­ger debout accou­dé à la ram­barde du pont ne peut jeter dans l’eau que des choses comes­tibles sucrées ou salées.

C’est cela, je suis dans le pro­gramme, moi tout entier, dès mon arri­vée avec un sachet à la main : ma façon de m’accouder et de regar­der les façades frap­pées par le soleil de midi, mon atten­tion­née ouver­ture du sachet dont les plis sonores excitent l’appétit.

Peut-être même la cou­leur éli­mée de mon pale­tot sport & chic et quelques autres détails, comme La Quinzaine lit­té­raire dans la poche droite du sus­dit pale­tot, me donnent-t-ils le pro­fil d’un qui a hor­reur de s’emmerder à table avec tous les chi­chis du ser­vice et les noms pré­ten­tieux des plats, du jour ou pas, et pré­fère man­ger sur le pouce, en plein air.

 

Mais il est des fois où je mange tout, sans lais­ser une miette.

☐ on n’est pas obli­gé de se pro­non­cer.

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LE BOULOT DE MÈRE DE FAMILLE

L’agneau qui a échap­pé au grand mas­sacre pas­cal bêle d’une voix plus grave et tète à grandes embar­dées au pis de sa mère.

Alors te voi­là encore, dit-elle, grand couillon, va donc brou­ter. Tu ne seras pas allé en Amérique avec les autres, faire for­tune et ban­que­ter au milieu des grands œufs et des fla­geo­lets. Tu sais ce qui t’attend ici : l’herbe âcre, les longs jours de pluie sans abri, pas de télé et pas de pape non plus. Et la tonte au moment où tu com­men­ce­ras à être beau, beau comme les grands béliers sau­vages, ceux qui étaient maîtres de ces val­lées avant l’arrivée des Ciseaux. Mon pauvre petit, je l’avais sen­ti dès le départ que tu ne serais pas un aven­tu­rier comme tes frères.

 

Lire Eric Pistouley chez Recours au Poème édi­teurs :

Les tours de magie de Gérard Macé, col­lec­tion L’Atelier du Poème

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