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Roses imbrûlées de Gaspard Hons

Par | 2018-02-24T18:50:25+00:00 25 septembre 2013|Catégories : Blog|

 

La pensée qui traverse la pensée.

Une approche apo­pha­tique du monde se fait posi­tive, serait-ce une ascèse, un rap­pro­che­ment du mys­tère, une pen­sée qui se fait silence dans une langue très scan­dée, affir­ma­tive où les contraires sont la même face qui exclut le doute. Gaspard Hons jalonne par la seule pen­sée un ter­ri­toire où des avan­cées, des allers-retours, qui  par­fois brouillent les pistes de la logique, perdent le lec­teur. Celui-ci sou­dain lâche prise et face à lui-même quitte le texte deve­nu cet esprit en marche au delà de la maté­ria­li­té des choses. Il y a une dou­leur men­tale maî­tri­sée qui ras­sé­rène l’esprit.

Textes sobres, directs, dépouillés d’artifices, d’images, qui livrés à leur seule exis­tence lèvent une série de ques­tions sur eux-mêmes et sur nous-mêmes, dont la prin­ci­pale est : qu’est-ce qui est impor­tant dans cette vie ? Gaspard redonne corps à la ques­tion, il la charge d’une den­si­té où l’insignifiant du monde ambiant devient matière ardente. Livre inache­vé, inache­vable, c’est une volon­té de résis­tance qui s’établit où la porte sur le dehors est main­te­nue ouverte et de face. Ce livre nous sort de l’inutile, du bavar­dage. C’est d’un face à face qu’il s’agit sans pudeur, sans men­songe, c’est un réveillez-vous, échap­pez aux mots d’ordre, à la bana­li­té quo­ti­dienne, à votre paresse, au coma men­tal. Il inter­dit la fuite, c’est le miroir ten­du au lec­teur qui devient son propre juge. L’auteur a dis­pa­ru comme le sou­hai­tait Mallarmé. Nous voi­ci seuls. Il reste deux solu­tions : ou jeter le livre ou patiem­ment le relire. Y a-t-il une ligne de conduite, des pen­sées qui se lient, des démons­tra­tions. Non, c’est perdre notre temps parce que nous avons affaire à un livre d’éclats écrit dans une sage réflexion. A nous d’y prendre notre bien comme une leçon de fra­ter­ni­té. Il ne s’agit pas d’un guide mais de semences lan­cées à la main dans un vaste pay­sage men­tal.

Ne cherche pas la rose du temps dans l’ivresse de l’absolu mais dans les cendres du silence

La néga­tion ou le désir d’absolu per­met de recons­truire le monde dans une autre direc­tion :

Le désir d’absolu d’une non-rose
per­met aux roses non-nées
de mar­cher la tête en bas 

                                                                                                        

d'échapper à toute logique quand il n’y  a pas de réponse à la ques­tion. Nous tou­chons la vacui­té où tout cha­vire que seule une pen­sée abso­lue /​/​ fait ouïr pour nous per­mettre d’accéder au seul vocable, à la pré­sence, reste de toute pen­sée. Roses imbrû­lées, épi­thète absente du dic­tion­naire mais dont le sens est bien recon­nu, dont nous sen­tons la pré­sence, non pas dicible mais sen­sible, élé­men­taire au revers de notre corps témoi­gnant pour cette pré­sence non recon­nue par l’usage. Cet emploi libère un pos­sible qu’une réa­li­té trop impré­gnée de codes, de normes, va reje­ter.

Une rose inat­tei­gnable, une non-rose par sa den­si­té nous entraîne dans l’abstraction que le recueil marque de cette pré­sence, de cet écart, le quo­ti­dien concret, tou­chable et le quo­ti­dien pres­sen­ti à la limite de l’exprimable :

Le regard du regard sans regard

Nier une chose est recon­naître une autre exis­tence, issue de la pre­mière qui la rehausse :

Ce ne sont ni des fleurs ni des roses                                                                                                                                       ce sont des ques­tions

Nous sommes au cœur d’un abso­lu per­dant nos appuis dans la non-chose, la non-rose, le non-silence, le non-vide. Le lec­teur éprouve cette impres­sion d’écrasement, d’une pen­sée qui se pense dont on ne sort plus mal­gré dif­fé­rentes voies, dif­fé­rents com­bats au centre d’un pré­sent pres­sen­ti mais inac­ces­sible mal­gré tous les ponts jetés vers le dehors. Nous tour­nons en  rond. Serait-ce l’image ultime de notre vie, la der­nière et l’ultime prise de conscience avant soit de bas­cu­ler ailleurs soit de finir dans la non-pen­sée vers une vie végé­ta­tive, lot de la plu­part ?

Décharge de vie, recherche d’une ouver­ture, d’une autre lumière que le monde ambiant, échap­pa­toire de l’esprit dans une démarche inlas­sa­ble­ment répé­tée, n’aboutissant à rien sinon la satis­fac­tion, la force d’avoir ten­té l’impossible sor­tie. Sortie de l’être à tra­vers un monde nié mais pré­sent. Une force émue se dégage en ces poèmes dont on peut lire en fili­grane la dif­fi­cul­té d’être. Le lec­teur débouche sur une impos­si­bi­li­té, celle de com­prendre chaque poème com­plè­te­ment, les rap­ports qui les régissent entre eux, et fina­le­ment l’ensemble du recueil. L’impossible est peut-être le mer­veilleux. Cette impos­si­bi­li­té rebute et en même temps réveille. C’est le mur qui se tra­verse tout en res­tant le mur.

Personnellement, je reste frap­pé de silence, d’amnésie même, comme si je regar­dais dans un miroir l’image qui me ren­ver­rait celle d’un autre. Je n’y suis pas, je n’y suis plus, j’y suis encore. La pen­sée revient sur elle-même et par un effet de spi­rale s’échappe vers le haut, nous ren­dant à nou­veau libres.

C’est le livre d’une extrême luci­di­té de notre condi­tion de vivant mais aus­si d’un extrême espoir parce que la pen­sée per­met­tra de dépas­ser cette condi­tion pour trou­ver, après l’absence de point final au der­nier vers, une lumière, même aus­si faible soit-elle, devant nous. C’est notre der­nier espoir : « com­ment vivre sans incon­nu devant nous ?  »  (René Char)

Trois notes pour ce recueil : force sagesse beau­té, do sol do.  

  Rendre l’abstrait sai­sis­sable, le non- quelque chose sai­sis­sable est le concré­ti­ser pour nous le tendre et le rendre à son exis­tence. Pas d’aridité, l’abstrait deve­nu accep­table parce qu’il est l’autre face du concret deve­nu un pré­sent pal­pable avec ses carac­té­ris­tiques phy­siques.

Rose comme sym­bole de la médi­ta­tion, de l’improbable, de la réponse impos­sible. Peut-être est-ce un retour­ne­ment des choses sur la ligne du temps  où il l faut poser la ques­tion sus­cep­tible d’entraîner un début de réponse comme si toutes les choses ne pou­vaient exis­ter que par  leur contraire.   Le vide se connaît-il par ce qu’il n’est pas. Le monde s’inverse pour dire ce monde-ci, c’est dans l’improbable  que les contraires se ren­contrent.

Peut-être la rose n’a-t-elle jamais été aus­si proche, aus­si proche du regard et de l’ouïe, aus­si proche de la non-rose qui n’en est pas l’inverse, ni l’autre face mais la pré­sence autre, celle qui sans cesse frappe au car­reau, celle qui reste visible le temps de l’éclair poé­tique, cette face qui nous res­te­ra tou­jours fer­mée sauf aux rares ins­tants d’une luci­di­té excep­tion­nelle où le monde pour­rait être lu à l’envers comme « Roses imbrû­lées ».

En fait, c’est le même blanc à décal­quer que l’on emporte ailleurs, le même bol d’eau entre les mains.

L’idée se taraude, revient sur elle-même, repart, rejoint tour à tour chaque face des contraires. La Rose imbrû­lée, serait-elle la rose et la non-rose unies, tra­ver­sant le temps à la recherche de l’épars ras­sem­blé au cœur du pos­sible comme  une can­tate de Bach,  la lumière illu­mi­nant le visage/​ de la néces­si­té ?