tu me demandes, chère Amie, d’écrire sur le confi­ne­ment que je vis, moi… mais, à mon grand regret, je n’arrive que très mal à écrire sur com­mande, quand bien même vien­drait-elle d’une demande ami­cale, sans pres­sion aucune… par­ler pour toi, avec toi

je réflé­chis, avec les peu de moyens qui sont miens… je réflé­chis et ne vois qu’une image, la même image de tous les jours

cette image que j’écris, depuis l’enfance, en chaque poème, chaque chan­son, pein­ture, pho­to… une vague qui enserre les berges

oh !… c’est peut-être cela, écrire sur le confi­ne­ment : ne pas écrire sur le confi­ne­ment…

j’ai la chance d’être libre, mal­gré le confi­ne­ment… cette liber­té de vivre avec les entraves de la sur­vie – le plus bana­le­ment du monde, donc : vivre dans l’attente… dans la peur

j’ai peur… parce que cette nor­ma­li­té n’a rien de nor­mal… et cette anor­ma­li­té si nor­male, plus encore que la pos­si­bi­li­té de la mala­die, est anxio­gène… j’ai peur parce que j’ai peur

peur de perdre la nais­sance, l’enfance, l’adolescence

peur de perdre le visage des amours, des ami-e-s, des incon­nu-e-s croi­sé-e-s /ai­mé-e-s /élu­dé-e-s – etc.

peur de perdre la cou­leur des murs des mai­sons où j’ai vécu, et vivrai ; tou­jours, jamais

peur de ne pas savoir sai­sir le mot juste, pré­cis, exact, qui sau­rait défi­nir l’instant juste, pré­cis, exact, que je crois avoir vécu sans n’avoir jamais été juste, pré­cis, exact

peur que rien ne change, n’évolue, après… parce qu’il y aura for­cé­ment un après… mais après quoi ? Aucune idée

je suis la peur, pas à pas

 

la peur qu’éprouve la vague à l’instant pré­cis où elle se libère de l’océan, pour se confi­ner dans les berges, jusqu’à en dis­pa­raître… et devient sim­ple­ment de l’eau… de l’air et de l’eau… l’aire

 

assis sur le fau­teuil de mon bureau, en cette même aire où j’écrivais avant le confi­ne­ment, je regarde ce jar­din qui entoure ma mai­son, et je me dis que j’ai de la chance

 

j’ai la chance d’avoir peur… d’avoir… d’être… je suis tou­jours en cette phase de la vie d’une vague où elle s’avance vers le sable, encore sus­pen­due à l’air… et je pense à toutes ces vagues enser­rées par la plage du jar­din… je vois que je ne les vois pas… mais elles me voient, ces vagues

 

Illustration de une : Bord de mer, Sophie Brassart.