Qui n’a en mémoire la pho­to de cet enfant, à la une de la presse euro­péenne, en 2015 ? Le corps d’Aylan, petit Syrien âgé de 3 ans, noyé dans le nau­frage d’une embar­ca­tion de migrants – point d’orgue, cette année-là, du scan­dale de la ges­tion de ce pro­blème par les gou­ver­ne­ments d’une Europe dés­unie. Scandale qui per­dure  : en juin 2018, l’Italie et Malte refusent de lais­ser accos­ter l’Aquarius, avec 629 migrants à bord, ou le Lifeline, avec 239 per­sonnes, dont 14 femmes et 4 bébés, récu­pé­rés près des côtes lybiennes. Pour ne citer que les catas­trophes les plus média­ti­sées. 

C’est d’un évé­ne­ment simi­laire que part l’écriture – le cri devrait-on dire – de “Boat Voices”. La honte qui devrait frap­per les gou­ver­nants est ici poin­tée du doigt, et de la plume, par Judith Rodriguez – éter­nelle révol­tée devant l’arrogance et l’injustice des nan­tis.

De quoi s’agit-il au départ ? De l’origine d’une  série de dénis d’accueil sur le sol aus­tra­lien, en rai­son du dur­cis­se­ment des règle­ments anti­mi­gra­toires liés à une effroyable catas­trophe huma­ni­taire. Le 24 août 2011, le PALAPA, un bateau de pêche trans­por­tant 428 réfu­giés afghans, est repé­ré dans les eaux inter­na­tio­nale, à 140 km du ter­ri­toire aus­tra­lien, dans l’océan Indien. L’embarcation est  en détresse, et le vais­seau nor­vé­gien MV TAMPA lui porte secours, accueillant à son bord les nau­fra­gés, avant de mettre le cap sur l’île Christmas, ter­ri­toire de l’Australie, à 4 heures de voyage, pour les débar­quer. Les auto­ri­tés aus­tra­liennes refusent de le lais­ser accos­ter, lui deman­dant de rejoindre l’Indonésie : le débar­que­ment des boat people leur aurait per­mis de deman­der asile. Pris entre cette injonc­tion et les menaces des pas­sa­gers, le capi­taine crai­gnant que son bateau, sur­char­gé, ne résiste pas, décide de faire route vers l’île où le débar­que­ment est inter­dit, mal­gré l’état de san­té déplo­rable des boat people. Des secours sani­taires sont dépê­chés à bord, et dans le même temps, au soir du 29 août 2011, le gou­ver­ne­ment cherche à faire pas­ser en urgence une loi auto­ri­sant l’Australie à ren­voyer vers les eaux inter­na­tio­nales tout navire abor­dant sur Christmas Island, les dis­pen­sant ain­si d’accepter les deman­deurs d’asile accos­tés sur ce ter­ri­toire.

De cet évé­ne­ment, Judith Rodriguez a tiré la matière de la série ici pré­sen­tée : “Voix du Bateau”. Pour dire l’effroyable, l’horreur froide, il ne suf­fit pas de nom­mer. la poète le savait, ou plu­tôt le res­sen­tait, car elle regar­dait pen­sait, vivait avec une sen­si­bi­li­té exa­cer­bée. L’indicible doit être insuf­flé dou­ce­ment dans les inter­stices de la parole, dans l’émotion sous-jacente sus­ci­tée par le texte. Le lan­gage tel qu’il est mis en œuvre dans les poèmes de Judith Rodriguez, tisse une tapis­se­rie qui laisse trans­pa­raître le pay­sage de nos âmes, de nos cœurs, et de toute l’absurdité de nos agis­se­ments. Poète engagée((L’ensemble de son œuvre a été récom­pen­sée par le Christopher Brennan Award en 1994. Elle était Membre du PEN-CLUB inter­na­tio­nal, asso­cia­tion qui sou­tient la liber­té dexpres­sion et des Droits de lHomme. quelle a pré­si­dée pour l’Australie pen­dant deux ans, avant de soccu­per de la news­let­ter et den deve­nir la vice-pré­si­dente durant dix-huit années,  puis élue membre dhon­neur)), elle a toute sa vie mené ce com­bat pour la digni­té et le res­pect des droits humains, quand les plus élé­men­taires sont bafoués dans l’assourdissant silence de nos bonnes consciences. Porter la voix des sacri­fiés, et dénon­cer les atro­ci­tés qui per­durent : peu ont été aus­si constants qu’elle en ceci – et c’est pour­tant l’une des valeurs et l’un des devoirs essen­tiels de la poé­sie.

 

 

VOIX DU BATEAU (BOAT VOICES)

 

tra­duc­tion de Marilyne Bertoncini

 

PALAPA : KAI NOLTE((Kai Nolte était un marin embar­qué sur le navire nor­vé­gien “Tampa” qui recueillit des deman­deurs d’asile, nau­fra­gés du “Palapa”, dans l’Océan Indien. Les ita­liques marquent les phrases tirées d’articles de jour­naux)) 
sau­va le pre­mier sur­vi­vant – un enfant – à 14h 30. Le sau­ve­tage conti­nua tout l’après-midi au rythme de la marée. Nolte décla­ra après coup : ” C’est tout à fait comme la pêche.”

 

Kai Nolte sau­va le pre­mier sur­vi­vant, un enfant,
à 14h 30
Voyez-le donc,
un cran au-des­sus des abysses, ce
pre­mier éche­lon de la chaîne humaine, ange
de la déli­vrance, sa maté­ria­li­té,
exul­tant ! C’est lui qui découvre cette pro­messe
des pro­fon­deurs, le banc scin­tillant des yeux
par-delà la marge des vies pré­vi­sibles.
Le sou­tien de son bras ten­du , la renais­sance assu­rée,
sienne la course en mers. Le sau­ve­tage conti­nua
tout l’après-midi au rythme de la houle.

Les pêcheurs d’hommes, comme ici, dans toute
la force de leur jeu­nesse, gui­dés pour
s’opposer aux pou­voirs, et pen­dant des heures les
sou­le­verl’enfant vers sa seconde vie – des mains
par­tout, mains de la mer,
sai­sies – la femme deve­nue loque de déses­poir,
se dres­sant – et les yeux se ren­contrent, on répond.
Nolte dit après-coup : “C’est tout à fait comme la pêche.”

Une vie entière n’apporte pas à la plu­part des hommes,
et cer­tai­ne­ment pas à toi, marin nor­vé­gien
au plus bas de l’échelle, une autre telle prise.

 

*

 

TAMPA : CAPITAINE ARNE RINAAN 
regar­dait en bas le pont. “On pou­vait le voir depuis la pas­se­relle, ils sont deve­nus inquiets, ils ont com­men­cé à regar­der les étoiles, le vent a chan­gé de direc­tion, tout a chan­gé.”

 

Sur le pont dans le noir
entre les contai­ners,
des familles dorment.
Leur tra­ver­sée assu­rée.
La panique des parias est pas­sée,
et le nau­frage pas­sé.
Le com­pas de Dieu est fixé
sur l’ancienne terre de Beach,
l’Australie.

Du haut de la pas­se­relle
coeur bat­tant du monde
leur dieu peut plon­ger du regard
jusqu’au fond de la fosse.
Sa main qui main­tient
sa volon­té d’accoster
tient ferme, ils dorment.

Jusqu’à ce qu’une ombre
tra­verse les écrans,
une volon­té contraire agrippe
sa main de la sienne –
et eux com­prennent
qui apprirent à bar­rer
avec les étoiles, en humant les vents,
ils savent les cou­rants
qui modi­fient le cap
qui contraignent et condamnent.

Perdus ou sau­vés,
tour­nant dans leur som­meil
dans le ventre de la baleine
le rou­lis du bateau
les réveille, ils savent
tout, leur uni­vers
retourne dans les eaux
et les conti­nents reviennent
les englou­tir –

Le rivage éclai­ré
par la volon­té du capi­taine de les sau­ver
lance un feu puis s’estompe
saigne une trace
dans des vides de haine
a dis­pa­ru –

Ils se lèvent, ils bon­dissent –

Autour d’eux s’agitent les puis­sances – des marées
de légis­la­tion montent
sur les pieds luxueu­se­ment chaus­sés et exer­cés
des hommes poli­tiques
dans la piste de ska­te­board du cer­veau
des hommes poli­tiques
se fai­sant un nom
gar­dant leurs appuis
sau­vant leurs peaux
inter­pré­tant les ten­dances
de la chi­cane élec­to­rale
polis­sant leurs trucs
et arti­cu­lant en pro­fes­sion­nels
le mot famille
psal­mo­diant sécu­ri­té
pei­gnant un beau tableau
à pro­pos de dif­fé­rence

Et quoique les gens
s’insurgent, réclament un cap
et quoique le capi­taine avec hon­neur
main­tienne son cap
ils sont per­dus sur ces mers
et ce sable

et long­temps, long­temps encore
bat­tus par le des­tin
ils res­te­ront sans asile
échoués dans un contai­ner
aus­si long­temps que dure­ra
le mépris des com­man­dants
en Australie.

 

*

 

WILLIAM STREET((William Street est une artère impor­tante dans le centre des affaires de Melbourne))  : ERIC VADARLIS 
pleu­ra. “La sai­son de la chasse aux réfu­giés est ouverte. S’ils s’approchent de nos côtes, le gou­ver­ne­ment les repous­se­ra, les remor­que­ra au large, les traî­ne­ra au large. Je n’arrive pas à croire que ceci arrive dans notre pays”.

 

La sai­son de la chasse aux réfu­giés est ouverte
et cer­tains sont un meilleur gibier que d’autres.
Leur avo­cat pleure à William Street.

On ne peut pas vrai­ment attendre d’un ministre qu’il accueille
un musul­man, un lati­no ou un black comme ses frères.
Illégal, c’est le mot pour les réfu­giés.

Le ministre nous dit, atten­dez-vous à une marée
d’indigents ter­ro­ristes cachés par­mi eux.
Ils feront sau­ter votre quar­tier rue après rue.

Des fugi­tifs empri­son­nés au nord par nos mers
tac­tiques élec­to­rales pour ceux qui
gou­vernent, sur­di­té de Canberra aux réfu­giés.

Et les avant-cou­reurs qu’ils pour­raient ren­con­trer ?
« Plus aucun ne doit venir » – c’est une mère bos­niaque
en sécu­ri­té depuis douze ans dans sa rue de Melbourne.

 

Tromper les sans-papier est une stra­té­gie.
Afrique, Asie, etc. – Pourquoi s’en faire ?
La sai­son de la chasse aux réfu­giés est ouverte
et les cœurs saignent à William Street.

 

*

 

A BRISBANE, JOHN HOWARD,  
a convo­qué une confé­rence de presse :  « Tout a été mené en res­pec­tant scru­pu­leu­se­ment la légalité…Il n’y pas eu de vio­lence. Nous avons appor­té une aide huma­ni­taire… ; nous avons appor­té une assis­tance médi­cale : nous avons été par­ti­cu­liè­re­ment atten­tifs à la per­sonne qui avait l’enfant. » « Colis et ser­vices » – Scott Morrison, Ministre de l’Immigration.

 

Respect scru­pu­leux de la léga­li­té –
L’armure des grands cri­mi­nels –
désor­mais l’abri des gou­ver­ne­ments.

Vous pou­vez raser un vil­lage avec vos bombes
avec votre res­pect scru­pu­leux de la léga­li­té
vous pou­vez réduire des foules à la misère.

En citant le res­pect scru­pu­leux de la léga­li­té
vous pou­vez enfer­mer un homme pour des décen­nies
trans­for­mer des enfants en débiles men­taux pous­ser
un homme sain d’esprit à s’immoler.

Vous pou­vez être un homme d’état à la retraite
vous pou­vez conser­ver vos pri­vi­lèges
arbo­rer les bre­loques de pays
étran­gers vous pou­vez mou­rir sans perdre votre cré­dit.
Car qui par­le­ra pour le der­nier d’entre eux  ?

 

*

Aucune vio­lence, voi­là des mots
à éva­luer en tenant compte des piques à bes­tiaux
et des pho­tos de mains brû­lées.

A notre époque poli­ti­cienne
le dis­cours public est un code
que tout le monde peut vou­loir ne pas com­prendre.

 

*

Assistance huma­ni­taire – entrer en enfer, man­ger tant qu’on est en mer ?
Assistance médi­cale – contrôle de la ten­sion et ser­viettes hygié­niques ?
Colis, ser­vices, des opé­ra­teurs sans fin et sans affect,
comme la des­cen­dance d’Eichmann, ser­viables, sans visage,
cher­chez un fidèle voué à l’efficience.
Mise en œuvre ? Pas de sou­ci
pour ces auto­mates, dont l’impensable cruau­té
se fonde exclu­si­ve­ment
sur une infor­ma­tion minis­té­rielle.

 

*

La per­sonne qui avait l’enfant
a un nom.

L’enfant a un nom.
L’enfant a une mère (qui est pro­ba­ble­ment cette per­sonne)
et peut-être un père. Les per­sonnes ont des pères.
L’enfant pour­rait être un fils ou peut-être une fille.

On espère que vous avez pris soin de l’enfant comme de la per­sonne,
De la petite fille, disons, autant que de la femme.
Et peut-être du père aus­si ?

Des mar­tiens atter­ris­sant en pleine mer
des mar­tiens se repro­dui­sant par par­thé­no­ge­nèse
les deux sexes (ou indé­ter­mi­nés) por­tant leurs enfants (pro­ba­ble­ment aus­si indé­ter­mi­nés)
conçus dans leur glandes pen­so­rielles ou dans leur bling-bling spa­tial
pour­raient ain­si décrire l’événement
tou­chant une femme les yeux fiè­vreux, jolies san­dales, haillons trem­pés de sueur, dos dou­lou­reux, l’utérus en sang,
de menus sou­ve­nirs de son vil­lage cachés dans son sac tis­sé par elle-même,
des pho­tos soi­gneu­se­ment enve­lop­pées de ses frères assas­si­nés et
de sa mère qu’elle n’a pu emme­ner avec elle (la rever­ra-t-elle jamais ? )
une femme qui espère contre toute espé­rance de voir son enfant (la fille ou
le gar­çon) cou­rir par­mi les arbres dans le vent criant de joie une femme qui a peur d’être noyée –
des mar­tiens asexués rela­tant cette expé­di­tion pour­raient la voir comme
La per­sonne qui a eu l’enfant
à laquelle il faut être par­ti­cu­liè­re­ment atten­tif –
Enfermée ? Séparée du mari ? Placée là où per­sonne ne parle
sa langue ?

Pas de réponse.
On ne doit pas savoir
ce qu’on fait en notre nom.

Car qui peut se pré­va­loir pour le der­nier d’entre eux ?

 

*

SIEV X : UN SURVIVANT
Partout les enfants se noyaient… Ceux qui vivaient encore voyaient des cadavres autour d’eux, ils recou­vraient la mer. Où qu’on regarde, dit un sur­vi­vant, « vous voyiez des enfants morts comme des oiseaux flot­tant sur l’eau »

 

Comme des oiseaux flot­tant sur l’eau
Les enfants noyés sont reje­tés
sur les rivages de l’esprit. Partout
des enfants se noyaient

et les poli­tiques trou­vaient
une prière pour la nou­velle morale :
sau­vez-nous des enfants morts
qui débarquent en silence.

La mer relâche ses inno­cents.
Ensevelis ou non,
sans récon­fort, sans nom,
ils dérivent vers l’intérieur,

Bien à l’abri sous notre soleil, nous
les sur­vi­vants, endu­rons la mort
des enfants comme des oiseaux flot­tant

comme des espaces autour de nous.

Ces nou­veaux aus­tra­liens-là
ne vien­dront jamais à notre table,
ne gran­di­ront pas en mar­chant dans nos villes.
Ils n’ont pas de monu­ment

sinon l’amour qui n’a pu les rete­nir
et le soin qui leur était dû.
Chaque nuit recouvre nos rivages
de leurs ailes détrem­pées.

SIEV X : A SURVIVOR
Everywhere chil­dren were drow­ning … Those still alive saw bodies all around them, they lit­te­red the water. Wherever you loo­ked, said one sur­vi­vor, ‘you see dead chil­dren like birds floa­ting on the water’.

 

Like birds floa­ting on the water  
the drow­ned chil­dren wash up
on the mind’s beach. Everywhere
chil­dren were drow­ning

and the poli­ti­cians fin­ding
a prayer for the new mora­li­ty :
save us from the dead chil­dren
and their silent land­fall.

The sea gives up its inno­cents.
Buried or not buried,
uncom­for­ted, unna­med,
they drift on inland.

Secure in our sun­light, we
sur­vi­vors endure the dead
chil­dren like birds floa­ting
 as spaces among us.

These the new Australians
will never draw up to our table,
will never walk tall in our cities.
They have no memo­rial

but the love that could not hold them
and the care that was their due.
Each night floods our shores
with their sod­den wings.

.
.

*

 

S.S TOBRUK : UN VIEIL OFFICIER DE MARINE Deux écou­tilles sont ouvertes, et il fait chaud. Par l’une d’elles, j’ai pu voir une cen­taine de per­sonnes allon­gées sur des civières. J’ai pen­sé, « c’est comme un bateau négrier », j’ai pen­sé « mon dieu, je pen­sais que nous étions aus­tra­liens. Je pen­sais que nous étions un fou­tu bon pays ». 

Je marche sur le pont en uni­forme blanc. Une car­rière
de tra­di­tions, de ser­vice et de dis­ci­pline,
et rien que la mer pour tout hori­zon.
C’est ma façon de pen­ser, c’est simple et clair,

Sauf qu’il y a des abysses. Vous vivez cette vie
et une autre s’ouvre par- des­sous,
Comme aujourd’hui, par l’écoutille de caverne, j’ai vu en bas
ce que je pen­sais être une ruche vivante

Mais toutes les ran­gées de visages levés
inquiets et sans espoir, avec la pri­son à venir –
c’était bien ça, une gra­vure étu­diée autre­fois,
sur l’histoire des négriers trans­at­lan­tiques.

On fai­sait de très pré­cis sché­mas des bateaux négriers.
Le maxi­mum de charge utile sous les écou­tilles
pré­vu avec les mesures, les moyennes de
taille et de lar­geur. Maladie, mor­ta­li­té,
régime maigre. Naissances ? S’ils mou­raient en route
ils libé­raient des places. On sur­char­geait,
tout s’arrangerait d’ici le déchar­ge­ment,
Pertes, pro­fits – oui, c’était du com­merce.

Mais nous, nous four­nis­sons des civières – nous sommes humains.
Ouvrir les écou­tilles sous le cli­mat tro­pi­cal
c’est bon aus­si pour la san­té. On est tous sur le même bateau
sauf que je suis sur le pont rumi­nant le cha­grin

d’une énigme immé­mo­riale : pour­quoi moi, pour­quoi eux ?
Ils sont un scan­dale poli­tique,  du bétail qui a
bri­sé ses clô­tures, ten­tant de s’égailler
échap­pant au besoin, au mal­heur, vers un rêve

d’appartenance. Mon propre grand-père vint
dans un bateau, avec un seul cos­tume de rechange, une Bible.
En quoi était-il dif­fé­rent de cette plèbe ?
Il était blanc, et bri­tan­nique. Il venait de la Patrie

et pas par déses­poir ; c’était une sorte d’aventure
construire un empire, avec peut-être la chance
d’une bonne vie fon­dée sur un tra­vail hon­nête –
leur espoir à ces familles en route vers l’enfer

entre nos mains, sur ordre de l’Australie. Je reçus
de Papa un sou­hait de bon voyage et maman dit cou­rage.
Pour un pays neuf et libre, pas un mau­vais départ.
C’est ce que je pen­sais de nous. Et main­te­nant, regar­dez.

 

*

 

IL N’Y A PAS DE MOTS POUR CELA

 

Que le jeune homme se pende.
Que les enfants perdent la foi.
Qu’ils déses­pèrent et deviennent fous.
Et qu’on les ren­voie chez eux.

Que la femme ne retrouve pas son enfant
sur les flots, par­mi les corps iden­ti­fiés.
Que l’océan prenne comme épaves
ces vies.

1853 : un capi­taine – sau­vé, lui –
aban­donne son bateau, char­gé de femmes,
englou­ti au large de Boulogne, pas une
sur­vi­vante, res­ca­pée (?) –

ses ordres étant de les débar­quer
en Nouvelle Galle. Quelle dif­fé­rence ?
Que l’océan les prenne, ou les négriers.
Que les années les damnent.

C’est simple : ils sont dif­fé­rents. Et de plus
illé­gaux, ils ont choi­si leur des­tin :
il y a des mots pour ça – gâchis humain.
Et les mots pour nous ?

 

*

la ver­sion ori­gi­nale est extraite de The Feather Boy, & Other Poems, (Puncher & Wattmann ed. NSW, 2018)
 une ver­sion anté­rieure avait été publiée dans A Country Too Far : Writings on Asylum Seekers,  edi­ted by Rosie Scott and Tom Keneally (Penguin Viking, 2013)
Ce livre fait l’objet de l’entretien de Judith Rodriguez avec Di Cousens, dans l’émission radio “Spoken words” :