L’Irréversible

Tellement atter­ré de la façon
dont tournent les évé­ne­ments et le monde
il aiguillait vers les mots les visions qu’il por­tait
en lui d’une époque en voie d’extinction
Le mot abeille le mot lavande le mot oli­vier
Cigale thym roma­rin mimo­sa tilleul
tuiles romaines tour­te­relles ocre rose 
petite tor­tues vertes pins para­sols 
ports avec leurs poin­tus ali­gnés côte à côte
vieux pêcheurs aux visages ravi­nés
jeunes filles alertes reve­nant des vignes
en dan­sant des che­villes Fanny Mireïo Chantaloun
leur bras frais rete­nant un couf­fin sur l’épaule
Il ferait beau Devant l’entrée du mazet
de pierres sèches sous un chêne-vert la table
de bois tachée d’anneaux de vin où l’aïoli
attend les tra­vailleurs qui posent leurs hottes 
d‘osier une fois vidées dans la benne au rai­sin noir
D’un pas ter­reux ils approchent entre les pampres
Les grives saoules s’envolent, se reposent après
leur pas­sage en piaillant Et voi­ci qu’odorants
d’une sueur de soleil les sai­son­niers s’attablent
font pivo­ter la virole de leur Opinel et coupent dans le pain 
trinquent de leurs fortes mains en plai­san­tant avé l’assent
La grand’tante les sert Ils mas­tiquent tran­quilles
Alentour le monde n’est que lumière paix et sécu­ri­té
Oui – une époque en voie d’extinction qui jonche
ma mémoire de cli­chés nos­tal­giques comme des adieux
vu que – pour nous vivants – le Temps est sans retour…

.

 

 

Pensée démo­gra­phique

.

La plu­part de ces êtres humains
que tu vois à la faveur des publi­ci­tés,
des videos, des films docu­men­taires

.

comme les gens en chair et en os
que tu croises dans tel ou tel lieu 
bien réel et bien ter­restre

.

sois conscient qu’ils ont vécu 
à l’heure qu’il est pas­sa­ble­ment
moins long­temps que toi
(Il se peut – avec davan­tage
de plé­ni­tude !)

 

 

 

 

À Celle qui cajole son labra­dor.

.

Sereine 
son petit poing fer­mé comme la rose des rosées
qui s’évapore en par­fu­mant l’air 
j’imagine Noélie endor­mie
Ses rêves orbitent autour de son front pur
ain­si que des papillons

.

Fillette jolie 
quel sera ton des­tin 
Que deviennent les fleurs flexibles sur leurs tiges
quand le vent avec ses ongles froids
les visite
pour les effeuiller pétale à pétale

.

Ton petit poing fer­mé 
mignonne endor­mie
ne cède pas au vent 
si cruel qu’il soit envers les roses 
car ta paume
tient ser­rées ensemble les lignes

.

et le puis­sante semence d’or d’un ave­nir 
dont je serai l’exclu

 

 

 

Les ans inal­té­rables

.

La confi­gu­ra­tion du marc de café
au fond de la tasse

.

Hors du temps s’y des­si­nait occulte
ton nébu­leux ave­nir

.

Idéogramme de poudre embuant 
de hasard noir la pleine lune en por­ce­laine

.

Depuis long­temps nulle gitane
n’était plus là pour le tra­duire

.

Alors tu es res­té obtus et per­plexe 
face à cette illu­sion de véri­té

 

 

 

 

 

Fleur d’arnica

.

Il n‘avait qu’un an 
le joli petit Ezra quand Nona
lui avait ten­du d’un beau jaune
une fleur d’arnica 
le jour de son anni­ver­saire

.

Il a pris la fleur dans sa main
de bam­bin légè­re­ment pote­lée
l’a contem­plée long­temps
C’était la pre­mière fois qu’il tenait
une fleur

.

Elle absor­bat toute son atten­tion
Captait pas­sion­né­ment son regard
comme quand un astro­nome
découvre avec une étoile nou­velle
le silence des espaces infi­nis…

 

 

 

 

Embrocation ver­bale

.

À force de mau­vaises nou­velles
venues des quatre coins 
de la machine ronde qui n’a pas de coins
l’on se retourne et fai­sant le gros dos
l’on s’acharne à écrire des poèmes 

.

Des poèmes sur les choses émou­vantes
et qui font plai­sir
Les sou­ve­nirs heu­reux qui ont pré­cé­dé
l’avalanche des drames
au temps où les plus beaux pins n’avaient pas
encore été abat­tus ou déra­ci­nés
Où les écu­reuils dans les branches
avec la com­pli­ci­té de l’air touf­fu dans leur queue
s’entraînaient à bon­dir à contre-ver­tige
Où les petits enfants de la famille
assis sur un esca­lier jouaient avec leur cha­ton
Où ceux que nous aimions menaient vive­ment 
joyeu­se­ment leurs acti­vi­tés quo­ti­dienne

.

Où l’on avait le sen­ti­ment
(dont on repous­sait la conscience qu’il était éphé­mère)
le sen­ti­ment exal­tant que rien ne man­quait
et que le soleil 
. coeur pal­pi­tant 
clé de la voûte azu­rée du monde
illu­mi­nait ten­dre­ment jus­tice et bon­heur
en nous 
. comme en tout lieu de notre Terre bleue

 

 

Paradoxes

.

Analogue à une len­teur, un ada­gio dans les cordes graves, la musique de ta vie accé­lère celle du monde. Intrigante expé­rience ; l’aube d’une jour­née, à l’époque du jar­din d’enfant sur le pla­teau de Crête, te parais­sait illu­mi­ner un futur d’une durée inter­mi­nable. Tu n’envisageais pas la venue du soir lorsque, dans le bleu du matin, tu pas­sais le por­tail de fer-for­gé, que le sen­tier de gra­viers s’incurvait jusqu’à la sta­tue, cou­ron­née d’étoiles, d’une Vierge de Lourdes sul­pi­cienne, si haute sur son pié­des­tal har­na­ché de roses pom­pon ; contour­nait enfin l’aile gauche du bâti­ment où se trou­vait ta classe. 

.

Mémoire, ter­rible mémoire : cette ligne qu’il fal­lait suivre sans ren­ver­ser le verre d’eau plein à ras bord, dans la « salle de gym ». Les chants pre­nants des filles de quinze ans, les « grandes de pre­mière », dans la cha­pelle au pla­fond étoi­lé. À tes yeux de gamin, toutes sem­blaient admi­ra­ble­ment gra­cieuses et atti­rantes. L’une ou l’autre rem­pla­çait momen­ta­né­ment la maî­tresse. Nous avions alors, nous hauts comme trois pommes, des conver­sa­tions du plus grand sérieux. Elles ne se moquaient jamais des opi­nions auquelles nous avaient menés notre brève expé­rience de la vie. Au fond de mes sou­ve­nirs, pâlit dou­ce­ment le visage de l’une d’elles, mince, grande, brune. Elle s’asseyait sans façons au coin de l’un de nos pupitres. Nous échan­gions sur mille sujets avec ardeur. Le soleil tom­bant par les hautes fenêtres, indis­cret avare de lui-même, cueillait du soleil sur nos têtes joyeuses. En ce temps-là nous avions l’esprit vif. Le monde alen­tour pei­nait à suivre.

.

Aujourd’hui c’est l’inverse. Au pays de l’âge cas­sant, des impres­sions ralen­ties, des gestes mal assu­rés, le monde exté­rieur a pris tel­le­ment de vitesse, que c’est toi qui t’essouffles à vou­loir le suivre après trois quarts de siècle. Sommé de conti­nuer à lire, écrire, guet­ter le sens des choses, agir en somme : alors que l’énergie dont ta jeu­nesse mala­dive t’avait chi­che­ment pour­vu, s’est encore ame­nui­sée depuis. Ce qui te pousse insen­si­ble­ment vers une iner­tie qui fai­sait dire para­doxa­le­ment à Joe Bousquet que l’homme immo­bile est le plus rapide de tous.

 

 

Volet rou­lant rele­vé…

.

Il y a encore un matin, ce matin. Orné d’un jet de soleil qui trans­forme les parois de la chambre en ocre et or. Les cor­beaux sont venus du bois de Vincennes assis­ter du haut des pins, si pai­sibles, et des peu­pliers blancs, à l’irradiation de l’aube. Ici, pour rivaux ils n’ont que les pies ; les merles ni les pas­se­reaux ne sont de taille. Le jar­din à dis­tance est enca­dré d’immeubles, les ani­maux qui le connaissent sont sûrs de n’être pas déran­gés. Les chats qui le tra­versent, rare­ment, dans la jour­née, sont bien four­rés, gros et gras. Ils font peut-être la chat­te­mitte, comme disait le Poète, mais cer­tai­ne­ment pas la chasse, mythe pour eux péri­mé ! Leur non­cha­lant effort est d’aller, du pas élas­tique et désa­bu­sé des aven­tu­riers qui se savent les princes de la rue, sur un coin de ter­rasse au béton attié­di. Mais ils ne se laissent appro­cher, cares­ser à peine, qu’à leur heure. C’est-à-dire lorsque une per­sonne du genre fada des chats leur apporte en offrande un reste de pou­let, voire un pou­let entier cui­si­né pour eux. Quant au reste de la jour­née, le pro­gramme en est simple : se toi­let­ter lon­gue­ment, soi­gneu­se­ment, assis au-milieu de sa queue, en se léchant le revers d’une patte qu’on se passe der­rière les oreilles. Petite langue rose-aurore ! Ensuite, s’affaissant d’un mou­ve­ment volup­tueux, se pré­pa­rer à s’assoupir la tête sur les pattes avant, non sans sur­veiller d’un œil fixe, mais vague, le monde envi­ron­nant. Jusqu’à ce qu’un sou­pir éteigne la lueur des pru­nelles fen­dues, que ral­lume en sur­saut, comme un bref coup de vent ranime un feu de camp, le frois­se­ment d’un bat­te­ment d’ailes de tour­te­relle dans les feuillages… « Tu as vu ? Sur le mur il y a mon chat gris et blanc au pelage de nuage.. » Aïlenn dit que c’est « son chat » mais elle ne l’a jamais appro­ché. Comme le soleil, ce chat-là est signe qu’il y a encore un matin ce matin ! À cha­cun ses dieux.

 

Callisto
.
Celle qui jamais ne touche
à la sur­face de la mer
vers toi tour­née te menace
D’elle des­cendent les sept dieux
.
Par les marches de l’arc-en-ciel
ils viennent jusqu’à la cabane
du Sage sur la ter­rasse du Pic Perdu
Une tasse de thé puis ils se fondent
à nou­veau par­mi les mar­gue­rites
des éthers – effroi et silence !
.
Ah comme font médi­ter les fables
mys­té­rieuses des Taoïstes
Ce qu’on y apprend du pré­sent
est juste comme un son de flûte

 

Amorce du désêtre
.
Il m’arrive de plus en plus sou­vent
d’être dans la posi­tion d’une abeille
qui aurait peur d’une rose
.
Ou encore d’un pas­se­reau
qui aurait le ver­tige face à l’immensité
de l’azur et de ses hauts pèle­rins vapo­reux
.
Il me semble qu’une trop forte lumière intime
a tant réduit mon corps en cendres
qu’il n’en reste que l’enveloppe
.
mince, dia­phane, falote
comme un fan­tôme de cel­lo­phane
dont l’illusion ne dure­rait que par miracle

 

Antimonde
.
Un paral­lé­lo­gramme de lumière
sur le par­quet ver­ni
tombe de la fenêtre à treize heures
.
Soudain ton monde s’obsède
d’abstractions géo­mé­triques
et sa rigi­di­té te devient insup­por­table
.
Tu déploie en esprit les souples
ramages d’une gly­cine aux grappes
mauves qui embaument
.
ou les blondes volutes de cer­taine
che­ve­lure aux sen­teurs de fou­gères
qu’Éros recon­naît de loin

 

Reconditionnement

.

Comme le dia­blo­tin qui sans per­mis­sion
esca­lade l’échelle en bois aus­si maigre
qu’une arête de pois­son pour gagner
la pénombre mys­té­rieuse du gre­nier
sous le toit que fait cra­quer le poids
du soleil d’août friand d’insérer entre
les tuiles romaines ses doigts radieux,
.
je fouille dans le fatras de mes anciens
poèmes – ces reliques du temps facile
où j‘écrivais sans fatigue les textes
que j’aurais aimé lire dans les livres
des autres – et je rafis­tole les moins
déglin­gués ain­si que des Pinocchios
marion­nettes retrou­vés tout au fond
.
d’un coffre à jouets dont les cou­leurs
s’écaillent par­mi les albums de pho­tos
jon­chés de parents sépia et d’aïeux 
incon­nus Je renoue les ficelles cas­sées
Je lave la patine de crasse due aux petits
doigts qui ont jadis tri­po­té sans égards
le naîf per­son­nage en buis arti­cu­lé
.
S’il le faut j’en redes­sine le regard
avec un pin­ceau très fin Je recouds
son pan­ta­lon bouf­fant Je fais tout
pour qu’il retrouve un aspect si neuf,
si pim­pant que celui ou celle à qui
je l’offrirai jamais ne se dou­te­ra
qu’il n’a pas été façon­né la veille !