Littérature et décadence, Etudes sur la poésie de 1804 à 2010

L'histoire de la poésie haïtienne est indissociable de l'Histoire littéraire et de la société haïtienne elle-même. Dans cette petite anthologie dédiée à quelques poètes majeurs et pour certains tout jeunes encore, Dieulermesson Petit-frère dresse un état des lieux de la poésie de son île en souhaitant mettre à l'honneur les plus anciens, oubliés et la génération montante afin qu'elle ne le soit pas. « D'aucuns affirment qu'au cours des deux dernières années, la production littéraire haïtienne a connu un tel rayonnement au-delà des frontières qu'on peut parler de l'âge d'or de notre littérature », nous dit-il,  et c'est sans doute pour dater et inscrire ce rayonnement qu'il s'est employé à  soustraire au silence ces auteurs encore trop méconnus.

Soulignant la prépondérance de la poésie dans le paysage littéraire, il rappelle ce que les auteurs doivent aux modèles de leurs prédécesseurs, s'appuyant en cela sur l'exemple de la littérature française et ce qu'elle sait devoir à l'héritage antique, mais insiste sur la nécessité de s'en  émanciper, car l'histoire est mouvante et chaque période a apporté son lot d'expressions,  engagées le plus souvent.
Une extrême fragilité - politique, économique, sociale, sans parler des « fléaux s'abattant sur l'ancienne Perle des Antilles », perdure depuis son indépendance, renvoyant injustement le pays à sa seule responsabilité face aux épreuves de toutes sortes. Ce pays de paradoxe, résiliant et fragile à la fois - devenu selon l'expression de Christophe Wargny « Perle brisée » - depuis dix ans, ploie sous le poids « d'une occupation voilée qui ne dit son nom, si ce n'est celui de créer des conditions pour maintenir le pays dans un contexte de dépendance continue en vue de freiner son développement ». Mais ne nous y trompons pas. Price-Mars, nous dit Dieulermesson Petit-Frère, définit l'Haïtien comme « un peuple qui chante et qui souffre, qui peine et qui rit, qui danse et se résigne ».
Et « Depestre eut à dire que la littérature haïtienne est au bouche-à-bouche avec l'histoire ».

Parce que la littérature, la poésie et la culture en général sont ce qui reste quand tout tombe, comme dit Dany Laferrière. L'auteur, par cette proposition de périodisation de la littérature haïtienne, souhaite faire un état des lieux en regroupant les auteurs dans une perspective historique, rappelant que celle-ci a bien été tentée sur les bases de critiques esthétiques, mais qu'elle suit vraisemblablement les secousses et l'évolution de l'île depuis son indépendance. Il la divise en quatre tranches ou périodes distinctes correspondant chacune  à un événement majeur suivant cet ordre :

-1804-1915 : pré-classiques, classiques et post-classiques
-1915-1957 : période indigéniste ou culturo-nationaliste
-1957-1986 : renouveau humaniste
-1986 à nos jours : époque contemporaine (post-Duvalier)

Au fil de ce déroulement, force est de constater que si la littérature haïtienne, pendant très longtemps, s'est  largement inspirée de la culture française, allant jusqu'à s'oublier elle-même, oubliant ses propres traditions, aujourd'hui la littérature mais surtout la poésie occupent une place majeure et vouée à une expansion dans le sens d'une réappropriation de son identité.
C'est une poésie engagée socialement, basée sur une forme d'imitation de la littérature française « pâle copie de la littérature française » insiste Dieulermesson citant des auteurs de cette période qu'il appelle « pré-classique » où tels des Dupré, Chanlotte, Dumesne, (et hormis les récits d'Ignace Nau)  s'adonnent à une imitation et une admiration obséquieuse des auteurs français du 17e et du 18e siècle où de l'idée même d'engagement

il n'y avait qu'une exaltation de la liberté et de l'indépendance, qui oubliait de parler de la culture et des traditions populaires d'Haïti.  Même si les écrivains avaient formulé des objectifs plutôt clairs et définis en optant pour une littérature qui exprime les réalités du terroir et prend la défense de la patrie et de la race noire, ils continuaient à patauger dans l'imitation plate et puérile des poètes français. 

Frantz Zephirin.

La seconde période est celle de l'« Indigénisme » ou culturo-nationaliste, avec 1915 comme plaque tournante de la réhabilitation de la culture nègre coïncidant avec l'occupation américaine : elle s'impose alors comme un repère, avec les œuvres de Jean-Price Mars, pour sortir le pays de ce qu'il appelle « le bovarysme collectif » (bovarysme défini comme « la faculté que s'attribue une société à se concevoir autre qu'elle n'est » )
Il s'agissait bien non pas de rejeter la culture française ou celle d'Amérique latine mais d'en continuer l'héritage et de travailler à trouver sa place, produire ses titres et faire ses preuves « travailler à créer l'homme qui vient, le citoyen de l'avenir, le citoyen de l'humanité, une humanité  renouvelée avec la poésie comme « fer de lance du mouvement indigéniste ».
Avec la Revue Les Griots, on voit un retour sur les valeurs africaines, « impliquant une vision du monde différente de la conception européenne » de 1938 à 1940 puis de 1948 à 1950 » dans le sillage de la Revue Indigène « une obsession manifeste pour la quête identitaire, le retour aux origines et le nationalisme culturel. »
La poésie de ces années-là était déjà une poésie engagée dans les problèmes sociaux et raciaux, sur la question du langage et au niveau politique. Le poète Camille Roussan ayant probablement « apporté une contribution considérable à la préparation littéraire de la révolution de janvier 1946 »selon Baridon, une poésie visant à dénoncer la mauvaise qualité de vie des Nègres et de l'homme en général.
Le poète souvent s'engage à dénoncer les injustices et les souffrances mais aussi à rappeler les forces comme dans ce poème de Carl Brouard qui appelle à « l'insurrection, le soulèvement et  la révolte ».
Autre date charnière dans l'histoire d'Haïti, 1957 allait marquer  « la consolidation du règne du pouvoir noir »suite à l'explosion du mouvement de 1946 et l'avènement de Duvalier,  issu des luttes entre Nègres et MulâtresDans ce contexte de fragilité et d'instabilité économique, l'arrivée au pouvoir de Duvalier va voir émerger le mouvement culturel de 1946.
En 1960 naît le mouvement «Haïti littéraire»,  et s'y déploie :

une sensibilité et une esthétique plaçant le sujet au cœur du discours poétique ». C'est « une poésie de résistance et de survie, d'espérance et de lumière, une poésie d'urgence qui marque la rupture avec l'indigénisme et ses implications.

Mais c'est aussi l'année où la dictature de Duvalier va se déployer et se durcir : « la révolution mange ses propres fils, la misère bat son plein et la censure règne en maître ». L'exil devient alors le palliatif à ce mal suicidaire. Les flux migratoires ne sont pas nés, comme on pourrait le croire, de cette période dictatoriale mais ont pris racine bien plus tôt, avec la première occupation américaine d'Haïti. C'est alors que naît une « littérature hors-frontière », littérature en diaspora où l'écrivain-migrant se confine« dans une sorte d'enracinerrance ou de destinerrance »(Jean-Claude Charles) et d'où naîtra le « Spiralisme » fondé par René Philoctète, J.C Fignoli et Frankétienne, « conçu comme une sorte d'esthétique du chaos, le spiralisme est né du refus d'enfermement et de la peur », et la montée en puissance des productions en langue créole.
Enfin, l'époque contemporaine : 1986 à nos jours.

Nasson, VirginMary.

1986 signe la fin du régime Duvalier et la libéralisation de la parole, et voit naître toute une génération d'écrivains, la plupart poètes, une génération appelée « Génération Mémoire », composée de Yanik Lahens, Lyonel Trouillot, Gary Victor, Jean-Yves Métellus, Gary Augustin, Marc Exavier, Marie Célie Agnant, Dany Laferrière, Joubert Satyre, Willems Edouard, et quelques aînés comme Frankétienne et Anthony Phelps, elle est regroupée autour de Rodney St Eloi, poète et directeur des Editions Mémoires,  maison d'édition née dans les année 90 et « ayant survécu sans subvention, avec la complicité des écrivains, et surtout la volonté d'accompagner le livre haïtien » ; réunissant ainsi deux générations qui dominent la scène littéraire haïtienne,  entre rupture et continuité, les générations littéraires se succèdent.
Dans cet essai qui occupe un bon tiers de l'ouvrage, la place des femmes n'est pas oubliée, alors que longtemps cette société patriarcale a surtout fait l'éloge de la gent masculine, reléguant la femme aux oubliettes de l'histoire, la cantonnant à des rôles de nourricières, voire pire de servantes ou de prostituées dans la littérature, et plutôt objet que sujet.  
Beaucoup de femmes cependant occupent le paysage littéraire d'Haïti, et depuis 1990, il y a une éclosion de la parole des femmes et une prise de conscience du fait qu'écrire ou peindre ne relève pas d'une activité genrée.

Parmi ces femmes écrivains,  on trouve Kettly Mars, Yannik Lahens, Margaret Papillon, Evelyne Trouillot, et surtout Edwige Danticat - mieux connue aux Etats-Unis qu'en France,  sans oublier Marie Vieux-Chauvet au roman si subversif Fille d'Haïti.
En conclusion de son avant-propos,  Dieulermesson Petit-Frère s'interroge sur la transmission de cette littérature dans les écoles qui n'incite pas à l'indépendance d'esprit ni à la création.

Ce panorama historique fort intéressant de la littérature et de la poésie haïtienne  permet d'entrevoir ce regard ambitieux et prometteur de Haïti en littérature et en poésie.

L'ouvrage contient également plusieurs essais dont certains ont été publiés ailleurs, essais que Dieulermesson Petit-Frère a consacré à vingt-trois auteurs des différentes périodes. Dans l'ordre d'apparition du volume, les essais concernent :
Coriolan Ardouin (1812-1835), « le poète des âmes mortes » à la sensibilité proche d'un Alfred de Musset ;  Auguste Bonel (1971) et la sensualité de son écriture  ; Gary Augustin ( 1958-2014) et l'écriture du songe ; Jeanie Bogart (1970)  « au cœur de l'intime » ; Roussan Camille (1912-1961) auteur du magnifique Nédjein  Assaut à la nuit, écriture de la douleur des opprimés ; Georges Castera, figure emblématique de la poésie haïtienne aujourd'hui, et de la génération Mémoire,  dont « l'écriture  poétique se veut une invitation au voyage dans les terres de l'orgasme » pour dire la violence et le mal-être de l'homme, le désenchantement du monde ; Pierre-Moïse Célestin(né en 1976) poète comme beaucoup « nés du séisme » auteur de « Le cœur dans les décombres » ;

Jean Watson Charles,« poète au souffle du devant-jour et à l'imagination trempée à l'encre toute chaude de l'été » ; Webert Charles, auteur de poèmes en créole et en français, de  Que l'espérance demeure, entre autres, et de  Pour que la terre s'en souvienne,  co-écrit avec Jean Watson Charles ; Anderson Dovilas (1985) « le poète d'outre-monde » ; Marc Exavier (1962), écrivain de la distance ayant choisi « l'isolement comme mode de vie – en se retitant du monde-il fait du livre son idole et sa raison d'être » -  grand érudit, poète de l'image et du rêve ; Yanik Jean (1946-2000) fait partie de ces femmes que la critique a censurées et dont on ne parle presque pas, bien qu'elle soit une grande figure de la création poétique contemporaine. Son roman La fidélité non plus  (Ed Mémoire d'encrier) est « post-moderne, féministe, transnational et mémoriel » ; Jacques Adler Jean-Pierre (1977) né sous la dictature, auteur d'une « poésie à l'oralité raffinée » : « c'est par la poésie que ce diseur à la voix aigüe fait son entrée dans la littérature » et qui s'interroge sur « les sens (l'essence) »d'Haïti. : « La poésie contemporaine n'est plus rêverie, elle est action, réaction, lutte pour la vie, la liberté » ; Ineda Jeudiné en 1981 présenté comme relève poétique créole, écrit en créole contre l'idée reçue que « en Haïti celui qui écrit dans sa langue maternelle ne peut être considéré comme écrivain à part entière », a publié notamment un hommage au poète Georges Castera ;

Charles Moravia (1875-1936), une poésie qui atteint à l'universel et déborde le seul paysage haïtien ; Mackenzy Orcelné en 1983 dit l'attachement à sa terre et écrit  « pour la dignité de son peuple »selon les termes de son éditeur Rodney St-Eloi ; Emmelie Prophète (1971) « poète de la ville, de l'espace et du bâti »,« poète aux marges de la nuit et du silence des corps » ; Magloire St-Aude (1912-1971), une des figures majeures de la poésie contemporaine, a collaboré à la revue Les Griots, « écriture qui fascine et émerveille » - lire son Dialogue des lampes ; Rodney St-Eloi« le passeur de mémoire », écrit le réel pour « atteindre à l'indicible »selon la formule de Juarroz ;  Georges Sylvain (1866-1925), écriture de l'intime, poésie subjective et sensible, nostalgie et souvenirs ; Marie-Alice Théard, galeriste et historienne de l'art, « poésie fièvre ardente » ;  Lyonel Trouillot (1956) « le bien-aimé, le dieu adulé de la littérature haïtienne », poésie riche en images, amoureux des grands espaces, des immensités ; Etzer Vilaire (1872-1951) poète trop méconnu, révélé par J.C Fignolé en 1970, enseigné depuis dans les écoles - a publié une œuvre majeure de grande portée politique, historique et littéraire. Lire son long poème : Les dix hommes en noir, et son récit poétique en 1659 vers  Le Flibustier.

Un essai passionnant, une découverte ou des retrouvailles à chaque page, pour notre plus grand plaisir, un ouvrage important dans son intention première.




Sotto voce pour les variations lacrimosa de Michèle Finck

Variation poétique, d’après le recueil  de Michèle Finck
(Arfuyen, 2017)

 

chair qui fut royale déchue
depuis l’origine sans retour
le mûrissement de la pourriture
en nous n’est pourtant pas
de notre fait nous qui suivons
las et aveugles ne le répétez
pas à nos oreilles intègres
nous qui suivons l’Indestructible
l’étoile supérieure à toutes
enseigne notre frère pragois

chair peut-être pas pourrie
mais mûre y avez-vous pensé
Michèle Finck amie chère
certainement que oui diable
chair ou corps plus pudique
comme mûri par les éclats pâles
de la lune qui nous garde notre
étoile à nous la destructible
car même la lune est luisante
même elle émet des rayons
qui tiédissent la peau glacée
des cheveux qu’on s’est fait blancs
depuis la prime enfance ô malheur
à la nuque rompue à l’arrachement
du sarment irascible au nerf vif
du dos cave à l’armoire des reins
de la déchirure aux rets des pieds

de bien faibles consolations
mais qui font tout notre bien
notre plus grand bien
ariston anthrôpou khtèma
car ils portent avec eux le sort
humain depuis son émergence
la douleur c’est le savoir absolu

là-bas derrière la fosse orchestrale
les feux roses brûlent impatients
qu’ils sont de révéler l’aube aimée
dans la gloire immature insouciante
vous en souvenez-vous pour ma part
il ne me reste en bouche qu’un crissement
de sable de corne évasée par les averses
si courantes en automne hiver en Alsace
et même alors je me réjouissais de la richesse
des schistes et des micas aux reflets lapis
des feldspaths délicats aux éclats lazuli
leur histoire ancestrale est éblouissante
quelque part oui ça mérite je ne sais ça
mérite considération du moins respect

ce onze octobre deux mille dix-sept
nous nous sommes écrits avons je crois
pensé l’un à l’autre ça se produit entre amis
je vous ai dis que je lisais votre livre je m’excuse
j’ai menti lui me lisait votre livre comment
pouvais-je vous le dire à ce moment c’est lui
qui me lisait oui lu par votre livre qui
ne raconte pas mon histoire il ne raconte
rien que le chemin d’une recherche
une certaine image de votre chemin
et ce soir les voix tapant de l’intérieur
de mon armoire ô siège antique de l’âme
le souffle tapait désirait sortir mais pas
demain non ce soir même alors j’ai
ouvert ses deux battants bouche ouverte
mon souffle a commencé à sortir
et c’était naturel et bien consolant déjà
pour celui qui est aux prises avec le temps
ses rudiments de frustration
et ce texte est né ainsi en écho au vôtre
pousse modeste au pied de votre arbre
poussée grotesque du printemps en plein
automne on se rappellera cette lumière

lu par votre livre j’y opposais au livre
Connaissance par les larmes c’est le
nom de ce livre qui est vôtre devenu mien
par la magie de la lecture de l’amitié
et du sel venu de l’Indestructible et déposé
fardeau de la lune dans le bac d’eau glacée
sur notre langue en gage de survie
l’empathie la sensibilité le cri humain le cri tu
lu par lui donc je lui ai opposé des notes
directement écrites au crayon sur lui
le livre papier pas le livre image ou le Livre
oui borner les vers et les phrases
déjà bornés par les pages les marges
et les syntaxes pesées et déposées
par vous dans ce lieu étroit des feuilles
comme présents lunaires au temple vide
mais c’est ainsi que je suis rentré
en lui que le vôtre est devenu mien
à mon humble mesure de scribe nubile

il est une lumière blême reflet opaque
de l’océan qui jadis fut indigo
jaillie des abysses jusqu’aux maisons
de petits villages méditerranéens
elle les encadre comme des peintures
d’un bras de bronze d’un œil émeraude
fait de leur blancheur lumineuse
un appel alarmant à la déchirure
plus bas bien plus bas sur les récifs
parmi le bouillon tourmenté des algues
le bris terrible des brisants aiguisés
appel doublement alarmant fascinant
il n’intime guère il chante comme sirènes
à l’oreille un chant doux comme le miel
tendre comme une brise apaisée
partition radicale d’une consolation impossible

que peut-on opposer à ce cri
alors que nous sommes nus démunis
et qu’il n’est que l’écho d’un chœur dense épais
comme la rangée des vagues du large
chevauchant jusqu’à nous misérables
que peut-on opposer à l’écho de l’écho à
l’épiphénomène de l’eau à l’épi fait noumène
les maisons blanches sont devenues
par lui seul des chaudrons vif-argent
implacables des agents de la rage animale
la nature s’est faite paysage comme encadrée
dans un bord duplice une toile tendue
les couleurs survivent mal dans le pays
devenu monochrome elles ne sont plus
que les soubresauts les résidus d’un monde
vaporeux lisse comme une soie lisible comme
la lisse lavande des environs de Grignan
où l’air l’eau la pierre se mêlent en même vapeur

dans un tel pays de plomb les beautés
ne sont pas plus rares mais plus brutales
les rouges suintent des angles des pierres
d’aigres verts perlent des chemins poussiéreux
quant aux jaunes ils brûlent les commissures
gouttes acides presque transparentes
du moins c’est l’impression qui nous saisit
lorsque tout s’effondre alors que tout continue
et au même rythme sans nous tout simplement

cette ivresse polyphonique porte
un nom ou deux que je tairai ici

que peut-on opposer à l’effondrement
sinon l’effroi pied tâtonnant courageux
devant le chemin inconnu la piste chaude
le sol tremblant sur la lave du mercure
que peut-on donc y opposer sinon
ce parcours doublement incertain
par son biais comme sa visée
en direction de l’Indestructible
regard dans le lointain l’ouverture
insurrection des algues lacrymales
qui dansent quelque part dans
notre œil aveugle de l’intérieur
œil sans paupière à laquelle
il manque les cils

parcours mystique bien sûr
harassement sur des chemins qui
nous appartenant croit-on
se dérobent sous les pieds les mains
tendues vers les morts qu’on a aimés
les vivants qu’on a perdus désolés
expérience gnostique connaissance
rhénane méditerranéenne universelle
impalpable de la vie par la douleur
je le disais savoir humain absolu
fil d’Ariane tenu envers et contre rien
d’autre que notre soi tout entier contenu
dans ce que j’ai toujours nommé la Source
un grand bassin de larmes accumulées
en soi depuis l’origine larmes contenues
sans issues sans sorties possibles
comment supporter cette double peine
mais l’intuition la confiance seule
est salvatrice elle nous mène alors
avec la main de Béatrice la voix de Virgile
dans la spirale de la révélation consolante

l’or brille quelque part sous le
champ de couleur de Nasser Assar
allons-y voir allons vers l’aube

avec des pattes de mouches insignifiantes
des grilles à peine des filets de paroles sur
votre livre autour de votre bouche d’abord close
j’ai ajouté aux vôtres à vos châteaux mes briques
de sables au milieu de la marée montante
de la mer mariée au chagrin mêlant
sel et larmes que rien n’endigue

là-bas le large dit-on son bruit son silence
l’effroi de ses apnées tropicales
là-bas en coulisses le large investit
la chambre sonore de Neptune
y gronde comme cent mille hommes
ou dix mille tritons venus pour frayer
de là où nous sommes en bout
de course sur la plage de nos heures
comme les enfants réduits à des traits
s’éloignant sur la bande de sable
dans le poème d’Yves intitulé Le nom perdu
ces mélismes inquiètent jusqu’à nos pleurs
qui roulent en nous par chariots entiers
chariots charrient nos chairs filandreuses
sans que l’issue ne soit barrée Michèle
l’issue rêvée aux larmes contenues
dans le bassin éternel de la Source

l’issue le large l’issue le large
se répète-t-on sans fin abandonnant
ainsi l’œuvre du cheminement
le cheminement sur la plage infinie
de Dunkerque des Landes
de Vendée de l’Érèbe
vers l’issue l’issue c’est le chemin le pas
qui accroche la plante des pieds au sable

et la mer alors c’est le miroir
que fabriquait notre père à tous
y baigner notre blessure saignant
dans la Blessure originelle
petit trou au côté du néant
le geste d’y baigner seul fragile blessé
thalassothérapeutique
devient la mer de larmes qui submerge

court-circuit circuit coupé court
canal lacrymal sectionné
par le choc indicible par la
somme impitoyable des chocs
addition des peines coupe la langue
chemin triplement coupé
chemin de la vie des larmes de la poésie
triple peine paix péniblement empêtrée
dans les jalons sans gloire des sanglots
court-circuit demande alors
quel est le plus court chemin
entre deux point entre
nous poussière minuscule et
Dieu point culminant
que dire laissé sans voix
sous le joug du silence sotto voce
les larmes sont faites pour
les chagrins pas les ruines

canal coupé court-
circuité ne put plus
pleurer depuis lors
dit-elle à peine retenue
par les cristaux de sel
en elle par la mer déposée
cri alors retenu en arrière
de la bouche du cœur du bassin

quelle forme de vie demeure
pour l’humain privé de larmes
ou bien
survit-on vraiment à l’excès de chagrin
ou bien
garde-t-on visage certes
on ne meurt de rien dit-on
la grande question sans réponse
l’énigme de la douleur
sans cesse posée par la poésie
la connaissance jamais acquise
toujours recherchée par les larmes
leurs méandres traçant sur nous
la carte le delta de notre humanité

atterrée d’être née
atterré d’être né
atterrés d’être nés

je connais si bien cette joie folle
de ressentir enfin les larmes
reprendre le chemin des joues
confirmer notre humanité
indicible bénédiction des larmes
n’est-ce pas je sais la
joie de la quête mystique
de la connaissance par elles

chœur bouche fermée
le cri est initial pas le silence
né de cet atterrement
faire d’emblée silence
comme si ça n’était pas imposé
se taire pour s’élever
construction verticale du
poème initial
initiumou initium
les maîtres lecteurs du Livre
ne peuvent trancher
verticale au mot unique
un mot par vers
mot-vers vers-mot
pourtant l’Unique pur est dédoublé
car deux fois apparaît Dieu
en troisième place trinitaire
et antépénultième place trinitaire
dans une parfaite symétrie
quinze vers d’un mot-vers
deux fois sept vers-mots
dans chacun Dieu double face
Christ punitif et Christ rédempteur
Dieu tout-puissant et Dieu fait homme
tel le Christ Pantocrator
du couvent Sainte-Catherine
deux fois sept mots autour
de la connaissance autour de
l’arme ultime de l’humanité autour des
larmes

poème Hors
douleur totale
douleur motrice de l’écriture
écriture est poésie
écriture chemin de connaissance
poésie est connaissance
poème est larme
voix est regard

plus de larmes
sont brûlées
plus de larmes
sont gelées
dites-vous
identiquement

à l’époque je n’avais pas
de plus vif désir que celui de pleurer
joie mariale liquéfiée
j’entends de pleurer dehors
plus à l’intérieur de soi
pour accroître inutilement
le volume du bassin des larmes
douleur non coulée non dites
autoraugmenter le volume
et plus le bassin de larmes

poème Soif
vie nue exposée sacer
père mère ami laissés
dans la laisse de mer
échoués ensemble
trop tôt avant le point
de fuite de la plage étirée

singbarer Rest
quel est-il
une variation Lacrimosa

cherchant un chemin
à emprunter
on y progresse les étapes
du calvaire se succèdent
un second chœur bouche fermée
un troisièmeet cetera
à chacun à chaque station
chaque tableau la couleur
et la parole anamorphosées
la vérité qui se resserre
moins lointaine
anonyme et universelle
l’anonyme est universelle

l’énigme demeure mais
la parole lentement se
libère des amarres
analusislançaient les capitaines
dans les ports hellènes
la mer devient praticable
le large regardable
l’œil l’affronte avec l’oreille
la musique fredonne elle
est née du silence elle
ne s’éteindra pas on ne
meurt de rien voyez-vous
isométrie polyphonie
mélomanie symphonie

le poème questionne
encore et toujours
les mêmes énigmes
s’y confond comme on nage
dans la mer sans y avoir pied
le poète questionne
encore et toujours
les mêmes borborygmes
oui c’est ce qui se produit
le chanoine devient chaman
explore les différentes voies
d’accès à la connaissance
nage entre les dimensions
du rêve de la réalité
de la rêvalité ose
le voyage spatio-temporel
à l’extérieur de soi

chef dessaisi de sa baguette
et de son orchestre
oser vraiment la musique
laurier-rose et laurier-rouge
exactement dit construit
o i é o é o i é ou
fêtes les voyelles comme
fit notre jeune père
fêter la consonne
et délivrer la consonance
sans séparer l’eau du sel
poète penseur et panseur
poète alchimiste et animiste

chanter chanter encore
ce droit
à tous les orchestres
musée musique sont le même
disent encore les Anciens
de Vivaldi à Verdi
de Masaccio à Picasso
en veillant toujours
à passer par le silence

une bouche mi-close
avec sa bouteille bue
un jour renait le printemps
de la mort nait la vie
suggère cette fois le bon sens
avec sa bouteille pleine
la bouche en fleur
n’appartenant à personne
redevient nôtre et refleurit
anonyme universelle
nourrie par la terre d’exil
sur notre souche
morte de sécheresse
jusqu’au prochain hiver
qu’on passera lui aussi
sans assez de larmes
qu’importe nous
nous retrouverons au large
portés par l’esquif
de nos frêles musiques

 

 




Le Trans-Art…et après ?

Dépasser cet axiome représentation objective du réel/représentation d’une subjectivité face au réel, c’est la question qui ressort de ce petit entretien avec Rist Van Graspen. Dans Trans -Art, l’artiste plasticien rend compte de ses tentatives pour échapper à cette dualité. Cette  problématique rythme l’histoire de l’art : la question de la mimésis. Alors, lorsqu’on lui pose cette question :  « c’est quoi le trans-art ? » l’artiste répond :

C’est l’emprise inexorable de la voie numérique sur la praxis artistique (….).

 

Rist van Graspen, Trans-Art, PhB éditions, 2017, 37 pages, 5 €.

Puis il poursuit :

Tout mon travail plastique est d’élaborer l’automatisation d’un art avec des guillemets produit hors de l’humain, il faut que s’accomplisse la prophétie du non-art par le trans-art.

Il ajoute enfin que cette absence de l’humain dans les processus de production de l’œuvre doit s’accompagner d’une éviction de l’auteur même de cette œuvre : 

il faut éliminer l’artiste de la pseudo-œuvre, d’où la nécessité de l’anonymat. 

C'est ce que fera Rist Van Graspen, en ne signant pas ses productions. L’artiste convoque Marcel Duchamp en quatrième de couverture :

Duchamp a fait un premier pas vers le Trans-Art

 

Marcel Duchamp, Ready-Made.

Souvenons-nous des  Ready-made. Marcel Duchamp a ouvert la voie à la désacralisation de l’œuvre d’art, entraînant dans son sillage Andy Warhol et tant d’autres. On se rappelle que Nelson Goodman interrogeait ces mises en pratiques artistiques, et se demandait si l’égouttoir ou la chaise exposés dans un musée méritaient le titre d’œuvre d’art. A ceci, il répondait que  « toute chose peut devenir une œuvre d’art à partir du moment où elle s’inscrit à un moment précis dans un ordre symbolique déterminé »

Cette remise en question de l’art comme lieu d’une expression culturelle normative est déjà à l’époque de Duchamp dénoncée par Dubuffet. L’artiste est celui qui échappe à la culture officielle qui serait énonciatrice de formes admises. C'est un artiste « brut ». Ce point de vue rejoint celui du sociologue Pierre Bourdieu qui interroge l’origine de l’artiste, personnage reconnu et officiel, créateur de valeurs économiques et esthétiques, auquel il compare un artiste produit d’un milieu artistique, même s’il invite à relativiser son autonomie.

Dans le domaine poétique, Jean-Michel Maulpoix souligne que le temps des « écoles » est révolu. Certes, le travail du vers subsiste, diverses formes de poèmes en prose, des écritures fragmentaires, des pratiques formalistes ou marginales... Il établit une distinction entre le "poète du oui", qui croit au pouvoir du verbe, et "le poète du non", qui manifeste une défiance à l’égard de l'emploi de la langue. Il souligne un autre point commun entre les poètes contemporains, celui du rapport au réel.

Antoine Compagnon affirme que le postmodernisme annonce la "fin de l'avant-garde, […] un art qui n'est jamais défini chronologiquement mais qui commence avec Baudelaire et Rimbaud et qui est aujourd'hui encore avec nous". Le Trans-Art pourrait bien  être la fin de l'Avant -Garde.

Certaines voies sont ouvertes. Des artistes, qu’ils soient poètes, plasticiens, musiciens, dépassent les catégories génériques et artistiques. Le réel est donné à voir dans une transfiguration qui en révèle le caractère immanent. Opérant un syncrétisme artistique et générique, certains expriment une vision qui révèlent les contours d'une autre réalité. Loin d'être évincée de la représentation, la réalité est donnée à voir dans toutes ses dimensions.

Les outils numériques permettent le travail de l'image, et le poème revêt des formes qui transcendent les catégories génériques. Image et textes s'entrecroisent, poèmes et musique se côtoient à l'occasion de véritables mises en scène.

Pourtant, à l’opposé de cette praxis, prônant la soumission de l'acte artistique au numérique,  faisant disparaîtrait toute trace physique de l'artiste, des plasticiens résistent : ainsi Wanda Mihuleac  propose des performances qui sont – comme l'indique le mot dans l'anglais d'origine  - des réalisations, des actes ancrés dans l'ici/maintenant – des actions individuelles ou conjointes, susceptibles de créer une oeuvre unique.  Par exemple, à partir des mots du poète et de l'intervention physique et matérielle de la plasticienne, la création de cet instant unique où se perçoit l’émotion, la puissance et la portée des mots qui construisent et déconstruisent la matière textuelle, lors de  la performance réalisée pour pour célébrer l'Effacement – durant le Printemps des Poètes, à la galerie du Buisson sur le poème Sable, de Marilyne Bertoncini. La conjonction de la voix de l'une écrivant le texte sur les gravures de l'autre, sous le filet de sable couvrant l'écriture - trace matérielle qui formera le livre-souvenir de l'événement.(Wanda Mihuleac a créé les Editions Transignum et organise régulièrement des actions autour de la poésie  http://www.transignum.com))

 

La dune mime l'océan
les nuages y  dessinent de fuyants paysages
dont l'image s'épuise dans l'ombre vagabonde
d'un récit ineffable

et femme Sable nage dans un ciel de centaures
à l'envers
où sa robe poudreuse ondoie dans les nuages

sa bouche ouverte dans le sable
crache la cendre de ses mots
flocons arrachés au silence
dans la mer
peut-être

puis se noie et se perd en rumeur indistincte

Commencements

Wanda Mihuleac et Marilyne Bertoncini, extrait de la performance réalisée à partir du poème de Marilyne Bertoncini, Sable, à paraître chez Transignum Editions.

De son côté, Jean-Jacques Oppringils ouvre lui aussi la voie à une mise en oeuvre inédite du texte et de l'image. L'exposition en plein air "L'Anneau du Premier Art" est un hommage à l'architecture et aux grands bâtisseurs. Le récit, intitulé “L’Écho du Premier Art”, écrit par Lucie Delvigne à partir des œuvres exposées, accompagne le parcours du visiteur. Les mises en abîme permettent une démultiplication du sens. Le promeneur est amené à percevoir ce qu’il voit  autrement, car Jean-Jacques Oppringils lui dévoile  ce qui, imperceptible, pourrait coexister avec ce qu’il appréhende  au premier abord, en se promenant dans le parc. Double lecture donc, qui s’enrichit de la portée des textes qui accompagnent les toiles. Cette démultiplication sémantique opérée par la double mise en abîme de ce dispositif révèle alors un univers, qui, dans le même temps, offre une lecture inédite et plurielle de la réalité.1((Exposition organisée à Tertre, du 30 avril au 30 septembre 2018 de 9h à 20h et du 1er octobre au 30 octobre 2018 de 9h à 18h, Page Facebook : https://www.facebook.com/TheRingOfTheFirstArt/Site Internet : http://www.oppringils.info))

 

 

L'Anneau du Premier Art ; parcours Art & Lettres, Parc communal de Tertre - Site de l'administration communale - rue de Chièvres 17 - 7333 TERTRE - Belgique (accès gratuit)

On pense également à Adrienne Arth  : cette artiste travaille elle aussi  à partir de photographies, en prise directe et surimpression photographique, parvenant à à leur donner une profondeur inégalée. Elle met  en scène les éléments du réel qui  racontent une histoire ou laissent entrevoir toute la puissance des archétypes dévoilés par son travail. Dans Paysages de cerveau ses photographies sont accompagnées de textes de Claude Ber, qui, de son côté, ouvre la voie à une nouvelle poésie : mêlant prose et vers, éléments anecdotiques et universaux, fiction et poésie, ses textes mènent à un au-delà de l'imaginaire. Elle invite le lecteur à se regarder, à trouver sa place dans ces lignes qui revêtent immanquablement une portée symbolique, à laquelle fait écho Adrienne Arth.((La prochaine exposition d'Adrienne Art, “Gens dans le temps” aura lieu à Arles, Du 1er au 15 juillet et du 16 au 31 juillet de 11h à 13h et de 16h à 20h au Musée-Galerie Gaston de Luppé 19 rue des Arènes, www.adriennearth.com , www.claude-ber.org))

 

je plie le poignet j'allonge le pas
des immeubles de verre piègent des simulacres
tombeaux solaires et glacés tous même ment muets pour leurs
gisants
figés dans le reflet d'eux-mêmeês comme on se noie

Où porte la parole plus loin que son ressassent et sa
complaisance
dans l'érosion des chairs son labeur obstiné jusqu'où
la chair quitte les membres ?

aucun ici qui ne soit au tu-c'est une donnée de nous sur le cadastre
et de n'importe qui dans la même disposition amoureuse-mais
rien non plus de nous dans ce compact de transparence condensé
à taille de goutte

même si le regard s'amenuise jusqu'à l'infime et quête une parole
qui rassemble
le bord à bord de tout se disjoint comme à ne déduire de ce jour
qu'un éraillé de pluie déchirant les façades
leur arrière immobile

les yeux basculent dans d'autres pupilles et la tombée d'un bras
verse à sa pente l'éboulis d'une histoire effondrée d'elle

 

 

Claude Ber, Paysages de cerveau, Photographies d'Adrienne Art, Fidel Anthelme X, collection "La Motesta", 53 pages, 7 €.

On le devine, cet entretien, paru aux Editions PhB,  est un tout petit livre, mais d'une actualité percutante. Il pose à sa façon des  questions fondamentales. Le lecteur est amené à s'interroger : qu'est-ce que cette post-modernité qui semble, d'après l'auteur, laisser place à un renouveau. Si  l’éviction de toute représentation, de l’artiste lui-même, peut être le point d'orgue de cette post-modernité,  ouvrirait-elle la voie à un syncrétisme artistique et générique ? L'Art pourrait-il alors dépasser cette problématique qu’est la représentation du réel, pour mener vers une transfiguration  révélatrice des son immanence ?

Entre abstraction et représentation, à partir  des éléments de notre quotidien, tout juste palpables, suggérés, Adrienne Arth  parvient bien à exprimer l'être et le nombre, la solitude suggérée par la foule, cette modernité glacée, et dans ses portraits, le questionnement et la puissance des âmes qui habitent nos corps. Alors l'Art continue.




RUINES, de Perrine Le Querrec : L’éblouissement

Unica Zürn (Berlin 6 juillet 1916 – Paris 19 octobre 1970) est une plasticienne et poète. Elle rencontra Hans Bellmer (Kattowice 13 mars 1902 – Paris 23 février 1975) en 1953 ; Bellmer l’introduisit dans les milieux artistiques parisiens, notamment auprès du groupe surréaliste. De leur union fusionnelle, de leur relation sado-masochiste, l’œuvre d’Hans Bellmer, répétant à l’envi des poupées désarticulées, des représentations d’Unica dans l’enfermement du corps, a trouvé sa substance. Au détriment d’Unica ?

Les amants vécurent un enfer programmé de 1957, date de la première hospitalisation d’Unica, dépressive, dans l’univers psychiatrique, à 1970, date d’une dernière hospitalisation suivie du suicide d’Unica se jetant par la fenêtre de l’appartement parisien de Hans Bellmer (devenu hémiplégique en 1969 et profondément mutique depuis). C’est cette relation perturbée que décrit Perrine Le Querrec dans Ruines.

Voyage impossible et pourtant. Unica Zürn et Hans Bellmer ne voyagent pas ensemble dans l’ouvrage de Perrine le Querrec. Non, pas ensemble, séparés, amants régurgités, l’un à côté de l’autre mais séparés. Deux histoires qui se cognent ; seul le corps d’Unica souffre. L’autre ne souffre pas et se contente d’éjaculer une œuvre d’art. Éjaculer, est-ce voyager ensemble ? Le Querrec écrit : « Le trou violet foré jusqu’à l’os / Une blessure sans cesse à combler / Et Hans aura beau manipuler… » Il manipule Hans Bellmer, en pervers narcissique, clope au bec, jamais il ne voyage. Manipulateur. Il distrait les voyeurs immobiles avec le corps violé d’Unica criant de vérité, saucissonné, assaisonné. « Unica assise dans un silence de presque morte. », « Unica la vicieuse / Hans sodomise… » L’histoire morte d’Unica contée par Perrine le Querrec pénètre la bouche foireuse d’Hans Bellmer, lui fait un linceul de mots (car Unica est poète et Perrine Le Querrec est grosse de ces mots ; une femme peut en ensemencer une autre, le transfert s’établit), lui mord la langue, lui arrache la langue.

Hans Bellmer, la bête aimée aux mille postures, regarde de travers la belle Unica, jamais de face. Hans

 

jamais ne désherbe / Les racines du mal qui / Soulèvent Unica, la fendent, la ruinent… 

 

La poésie de Perinne Le Querrec, qui ose s’attaquer au monstre formé par Unica et Hans, un monstre en ruines, est à chaque ligne une blessure. Aucune fécondation n’émerge cependant de ce livre absolu (contenu dans le temps contenu), le plus beau, le plus laid, tant le geste laid d’Hans Bellmer vient polluer le sexe vivant, les lèvres petites et grandes d’Unica que Perrine Le Querrec berce au creux de sa plume.

Il est un moment ou l’extrême vérité du corps révélé au jour, le martyre du corps rabouté, ficelé, devient éblouissement de l’âme, la grande lumière noire effaçant l’idée de beauté même. C’est ce que raconte Perrine Le Querrec dans Ruines, le livre de l’éblouissement.

 




“En remontant l’histoire” du Journal des Poètes

Avec constance, dans chaque livraison, le Journal des Poètes offre à ses lecteurs un consistant dossier consacré aux poésies du monde : après deux volets sur la poésie féminine des Roms, puis sur la Moldavie, la Grèce, et un numéro consacré aux voix contemporaines israéliennes, dans un dossier dont nous parlons dans la revue des revues, c'est la poésie croate qui fait l'objet d'un double dossier dont la première partie inaugure l'année.

Ce premier numéro 2018 du JDP - dénomination par sigle équivalant pour moi aux diminutifs affectueux et autres appelations hypocoristiques qui témoignent de la familiarité avec un vieil ami toujours retrouvé avec plaisir - inaugure une nouvelle rubrique consacrée à son histoire. C'est vrai : on ignore bien souvent, quand on lit une publication, le cheminement de sa croissance – et le secret, ici, de sa longévité. En effet, la revue, belge, aujourd'hui animée par Yves Namur, Philippe Mathy et Jean-Marie Corbusier, est née le 4 avril 1931 – "entre deux guerres", sous un format "journal" de quatre pages à déplier (bien loin de la publication élégante sous son actuelle couverture crème au logo noir et rouge, ornée d'une oeuvre en frontispice. Le premier numéro affichait comme ambitieux slogan "Notre programme? Poésie" et le désir ainsi formulé de créer

un lieu de débat, sans autre consensualité de principe que ce service du fait poétique" et donc "d'accueillir toute la poésie sans exclusives, explorer, ne pas refuser le débat, mais tourner la page des avant-gardes et des guerres esthétiques."

Combien de mots il faudrait souligner tant ils nous "parlent" ! Combien ce projet - toujours vivant, presqu'un siècle plus tard, alors que, changé le millésime, l'Histoire se retourne, dans d'inquiétants soubresauts - nous rappelle à la vigilance la plus vive : la lucidité poétique. On n'acccepte pas de s'occuper d'une revue brandissant fièrement comme un étendard le titre de Recours au Poème sans être sensible à cette fraternité de pensée ! C'est ce même projet de résistance qui inspira, en mai 2013, la création de notre revue par Gwen Garnier-Duguy, dans une version exclusivement numérique – à laquelle nous tenons - choisie pour atteindre à moindre coût un maximum de lecteurs, et diffuser la poésie vivante de notre époque comme ultime recours contre la médiocrité, la dissolution des valeurs, la merchandisation globale et de l'humain aussi. La poésie, "les poésies, sans exclusives", dans l'union de la lutte contre la perdition de notre humanité : voilà le projet, la voie que nous suivons.

Oui, le vénérable Journal des Poètes est notre frère en poésie – et ce dès le premier numéro, dont nous sont proposés trois textes, selon un dispositif qui sera celui de cette rubrique d'anamnèse de la revue;

Le premier est un écrit critique de Pierre Bourgeois, intitulé "Plaidoyer pour la poésie impure". Philippique enflammée aux formules qui claquent, où je relève deux phrase à méditer. D'abord :

L'homme étant une combinaison plus ou moins variable de lucidité et d'inconscience, que la poésie accepte de s'affirmer simultanément sur le double plan de l'obscur ravissement et de la clarté mystérieuse

puis cette conclusion :

Ainsi la poésie est le système D appliqué à la pacification provisoire des choses éternelles.

un poète belge – ici Maurice Carême, et un poète étranger, Witold Wandurski pour ce premier numéro, complétent le dispositif. Le Belge autant que le Polonais présentaient dans ces pages des poèmes "engagés"- assez surprenant pour le premier dont les écoliers apprennent des vers où l'on ne rencontre pas ce "Dieu (qui) regarde couler / Le limon noir / des ouvriers."

Le second, "Poète-prolétaire", décrit une journée de meetings et de luttes, qui se clôt par ces deux vers magnifiques de réalisme ET de spiritualité :

L'orteil gelé brûle en ses souliers béants.
Mais l'espoir, ce filament chauffé à blanc, couve sous la cendre.

En ce mois de fleurs et de luttes, il me semblait évident de mettre en exergue de ce numéro de Recours au Poème le numéro mémoriel du  Journal des Poètes, en formant le voeu que l'union de toute notre volonté poétique maintienne vive la flamme de l'humain en nous, aiguise le regard sur les violences et les injustices, offre un horizon aux âmes désespérées.




Giovanni Pascoli, une traduction inédite : Le 10 Août (élégie)

Jean-Charles Vegliante nous offre la première traduction française de Pascoli depuis 1925 (Editions Mimésis). Voici une occasion unique de revisiter l’œuvre d'un annonciateur de notre modernité. Poète du début du vingtième siècle, grâce à son travail sur la forme, il offre au lyrisme de nouvelles voies d’expression. Une traduction sensible qui rend compte de la musicalité de la langue, des emplois syntaxiques et du vocabulaire propres à Pascoli. Jean-Charles Vegliante restitue la particularité de l’œuvre de ce précurseur de la poésie moderne, autant pour ce qui concerne la forme que la nature des sujets abordés. Découvrir l’œuvre de ce grand poète et la version française de ses vers est  aussi l’occasion de considérer le travail du traducteur, qui, lorsqu’il s’inspire de l’esprit de l’auteur absorbe la singularité de son style et participe de la création poétique.

 

 

                    X Agosto

 

San Lorenzo, io lo so perché tanto
     di stelle per l’aria tranquilla
arde e cade, perché sì gran pianto
     nel concavo cielo sfavilla.

Ritornava una rondine al tetto:
     l’uccisero: cadde tra spini:
ella aveva nel becco un insetto:
     la cena de’ suoi rondinini.

Ora è là, come in croce, che tende
     quel verme a quel cielo lontano;
e il suo nido è nell’ombra, che attende,
     che pigola sempre più piano.

Anche un uomo tornava al suo nido:
     l’uccisero: disse: Perdono;
e restò negli aperti occhi un grido:
     portava due bambole, in dono...

Ora là, nella casa romita,
     lo aspettano, aspettano, in vano:
egli immobile, attonito, addita
     le bambole al cielo lontano.

E tu, Cielo, dall’alto dei mondi
     sereni, infinito, immortale,
oh! d’un pianto di stelle lo inondi
     quest’atomo opaco del Male!

 

                                G. Pascoli, “Elegie”, Myricae, 1897    

        

 

                    10 août

 

Saint Laurent, moi je sais pourquoi tant
    d'étoiles parmi l'air tranquille
brûlent, tombent, pourquoi pleur si grand
    dans le ciel concave étincelle.

Une hirondelle au toit revenait :
    tuée, tomba dans les épines ;
elle avait dans son bec un insecte :
     assez pour que ses petits dînent.

La voilà, comme en croix, or qui tend
    ce vermisseau au ciel lointain ;
et son nid est dans l'ombre, il attend,
    pépiant toujours mais pour rien.

Un homme revenait à son nid :
    on le tua ; il dit : Pardon ;
dans ses yeux grand ouverts reste un cri
     il avait deux poupées en don…

Or là, dans la maison solitaire,
    on l'attend, on l'attend en vain ;
droit immobile il montre la paire
    de poupées à ce ciel lointain.

Et toi, Ciel, qui surplombes les mondes
    sereins, infini, immortel,
oh ! d'un pleur d'étoiles tu l'inondes
    cet opaque atome du Mal !

 

Pascoli, Myricae (éd. 1897, 30 ans après l'assassinat de son père)

 

 

 

Traduction non comprise dans L’impensé la poésie, Jean-Charles Vegliante, éd. Mimésis 2018.
Sur l’élégie de Pascoli, voir aussi sur Poezibao

 

 

Présentation de l’auteur




Les cahiers de PAUL VALÉRY

« ...Et je jouis sans fin de mon propre cerveau » faisait dire Paul Valéry au locuteur de son sonnet intitulé Solitude. C’est ce qui amène Michel Deguy, dès la page 26 de sa préface, à souligner que « La grande affaire, la «grande chose» valéryenne, fut celle de l’intellect. », et ce constat implicite, qui constitue à la fois comme la nappe phréatique où aura puisé toute la réflexion de l’auteur du Cimetière Marin et de la Jeune Parque, et ce qui aura inspiré ici son préfacier, ce constat de l’essentiel souci de « l’esprit » chez un Paul Valéry qui cependant ne se voulait pas « philosophant », c’est ce qui permet à Michel Deguy d’ajuster sa focale concernant le contenu des cahiers.

En effet, Valéry, grâce à cette préface, est à la fois relié à nous, lecteurs d’aujourd’hui, mais aussi distancié de nous par diverses analyses qui démontrent de quelle manière le monde tel que se le figurait Valéry réfléchissant (éventuellement avec spéculations anticipatives), et le monde « homonyme » tel que nous le vivons, appréhendons, recevons actuellement, sous les apparences de la quasi-ressemblance, en profondeur diffèrent au point que même la signification-ressemblance de ces apparences est un mirage. Par exemple, relever à la lumière de notre pensée actuelle ce qui semblerait des traits « annonciateurs », « prophétiques », en ce que Valéry a développé comme idées diverses dans ses textes, les officiels, ou les, jusqu’à notre époque, non-officiellement édités des Cahiers (qu’il avait cependant toujours projeté d’éditer comme une œuvre majeure), serait une erreur de perspective du même genre que celle qui nous fait interpréter un texte de Platon avec les outils de la philosophie contemporaine.

PAUL VALÉRY – Cahier 1894-1914 Volume XIII – Préface de Michel Deguy (NRF – Gallimard).

Entre les formules de Valéry, et les nôtres actuelles identiques, un glissement de réalité, une « substitution de substrat », se sont produits avec le siècle qui a passé : de 1871 (naissance de P.V.) à 1945 (sa mort), passablement de métamorphoses historiques se sont produites en 74 ans, la technique notamment a commencé à prendre de l’importance (à cause des guerres et de l’industrie). Mais de 1945 à 2018, c’est-à-dire une période à peu près équivalente, « l’imperium technologicum » si j’ose dire, a remplacé à grande allure le règne de l’Homme, entendons « de ce qu’il y avait d’humain » dans l’Humanité. Je n’entends pas évoquer les cyborgs, les robots, les transhumains, non plus qu’entrer dans les détails sur cette affaire du « déshumanisme », de « l’antigrandeur », points que la préface éclaire subtilement et nettement. Ce que je voudrais mettre en lumière, en revanche, c’est ce qu’il y a de profitable à retirer des écrits quotidiens de ce philosophe qui refusait de l’être, de ce mathématicien amateur épris de précision, de netteté, de ce poète pour qui poétiser n’était qu’un « exercice », comme il l’écrit à André Gide en dédicace. En effet, à le lire, j’ai ressenti une certaine fascination. Non que la pensée de Paul Valéry soit impressionnante à chaque page, certes ; non qu’elle n’apparaisse pas en divers endroits comme périmée ; mais parce qu’il y a entre elle et nous, en relativisant certes la comparaison, la même différence/proximité qu’on éprouve lorsqu’on travaille sur – mettons – un texte latin, par rapport à la traduction « moderne » qu’on voudrait en faire : quelque chose qui est à la fois de l’ordre d’une proximité qui efface l’abîme temporel, mais aussi de l’ordre du radicalement distant, d’historicisé, de vaguement démodé. Et cela oblige le lecteur curieux de Valéry et de sa pensée - sans cesse en train de s’aventurer, telle qu’elle apparaît dans les Cahiers -, à s’aventurer lui-aussi, en s’obligeant à une gymnastique assouplissante qui a pour effet la prise de conscience de ce que devient notre temps : car rien de tel qu’une similitude en apparence, hérissée de différences en réalité, pour retirer de la confrontation entre le monde de Valéry et les nôtres (du « monde fini » valéryen l’on est retourné à une multiplicité plus ou moins indéfinie de mondes contemporains), une lucidité nouvelle, un panorama en relief, une « vision stéréoscopique » propre à nous faire évaluer ce que j’appellerais le « site » d’où se parle et s’écrit la littérature, spécialement la poésie, de notre XXI ème siècle…

 

                                                                                                    




André Velter, N’importe où

Etre ou devenir poète ? Telle a été la question – peut-être absurde - que je me suis d’abord posée en ouvrant ce recueil de poèmes d’André Velter, mais ensuite - et surtout - en consultant ce qui est hors du champ poétique (les humains avides, les propos d’une rationalité outrancière, etc.).

 

Comment ces non-poètes et leur non-poésie peuvent-ils cotoyer ou secréter des mots ou des esprits… poétiques. D’où émerge la fragile capacité d’élaborer un univers distinct ? Est-ce un « voyage » de l’esprit qui s’élabore peu à peu, tout en engendrant ou en s’enrichissant de « résonances » diverses avec le monde et les autres, comme le suggère l’auteur? Et ma vraie question, la poésie précède-t-elle ces mots pour la dire ? Se trouve-t-elle déjà dans la nature (l’élan de cimes d’Himalaya) ou la conjonction nature-culture (puissance des fresques de la grotte Cosquer)? Ces derniers jours de neige ont engendré tant de photos émues de ville ou de paysage magnifié par le blanc… Etait-ce une démarche poétique? pré-poétique ? Bref, serions-nous tous poètes, attendant seulement l’heure de le manifester, de le devenir ? Je poiêsis, tu poiêsis, il….

André Velter, N’importe où, Livre-récital + CD avec Jean-Luc Debattice et Philippe Leygnac, dessins Ernest Pignon-Ernest, Le castor astral, 118 pages, 18 euros, 2017

André Velter, N’importe où, Livre-récital + CD avec Jean-Luc Debattice et Philippe Leygnac, dessins Ernest Pignon-Ernest, Le castor astral, 118 pages, 18 euros, 2017

De certains êtres, il est dit qu’« ils sont poètes ». Certains l’affirment eux-mêmes : « Je suis poète ». Une telle assurance impressionne. Etre ou ne pas être poète ? Qu’est-ce à dire ? Comment avouer son âme poétique ? André Velter propose – une nouvelle fois - dans cette publication de croiser les mots et les sons (musique et lecture par des comédiens-musiciens, Jean-Luc Debattice et Philippe Leygnac), tout en y adjoignant les esquisses amies d’Ernest Pignon-Ernest((L’une propose une version sublime de L’origine du Monde de Courbet.)). Telle est sa façon de vivre la poésie, mêlant le sens (au sens de signification) de ses propres mots aux délices des sens (au sens de sensations) auditifs (diction, chant et musique) et visuels (dessins). Corps et esprit entremêlés donc, cherchant en toute amitié ici des correspondances, là un dialogue, partout des échos. Comme si son propre pouvoir de création - vraiment créatif - cessant d’être individuel, s’élaborait désormais à plusieurs, en une indistinction originelle. La poésie nait-elle de cet ensemble artistique ou devient-elle l’œuvre impulsée par le poète Velter? Une poésie chantée, rythmée, modulée, sculptée sur la musique et accompagnée de dessins (visages et corps). Une poésie autre, mobile, « à voix haute », une sorte de lente caravane – en devenir - sur la route d’une soie poétique. Peut-être. En recherche. Faut-il inscrire dans le choix métrique cette légère préférence du poète pour des quatrains, dont le refrain – on sent qu’il a été lu et relu mille fois à voix haute - cadence certains poèmes. Il est un leitmotiv qui sonne parfois comme un point d’orgue de son discours ou de sa sensibilité. De même, la rareté des ponctuations révèle sans doute la puissance primordiale d’un souffle inspirateur.

Le titre du présent opuscule N’importe où s’inscrit dans le vertige de Rimbaud : « Au revoir, ici, n’importe où (….) En avant, route. » (Démocratie, Illuminations). Un tel salut a-t-il été emprunté subrepticement à Baudelaire (« N’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde », Le spleen de Paris) ? Qui sait ? Tant et si bien que la démarche de Velter s’inscrit cahin-caha dans une généalogie secrète de la pensée poétique Baudelaire-Rimbaud-Velter: une sorte de cheminement qui mène n’importe où (c'est-à-dire quelque part !) au risque de mener nulle part (un quelque part dissout en quelque sorte). Le poète, quant à lui, estime s’être « délivré d’Arthur » par la compagnie de Guillaume Apollinaire. Pourquoi pas ? C’est sans doute celle de l’Apollinaire du poème Mai (Alcools).

Comment se déploie le voyage en ses écrits ? A-t-il un commencement conduisant vers une fin ? Le départ du poète est autonome : « encore naître de son propre élan ». Il est emporté par un mouvement : « changer en griffes les marques du vent ». Le promeneur passe à l’acte en grande liberté : « j’ai appris en marche la mappemonde ». Pour découvrir cet « univers-là », il lui suffit de « tourner le coin de la rue » et de « partir soleil en tête ». Il se laisse conduire pour aller « où que ce soit ». Il circule sur la « main road » où tracteurs et bétonnières progressent « au pas des dromadaires », une vraie « coulisse de l’enfer ». Il parcourt les villes d’un « Cities blues » (Aden, Zanzibar, Samarkand, Tombouctou, etc.) qui « chantent dans nos mémoires ». Il approche l’Atlantique réel, là « où Tanger marque la fêlure du grand océan » en proie « au ressac incessant des vagues et des songes ». Il frôle des lieux mythiques et progresse en «  galère pour Cythère », un galère qui « a pris l’eau/on ne va pas toucher la terre de si tôt ». Ainsi est vécu ce « galop tonique de mots et d’échos » (4e de couv.). Et pourtant « il ne suffit pas de reprendre la route », répète le poète ensorcelé. Qu’advient-il ?

Une telle excursion dans l’espace n’est pas celle d’un solitaire, mais celle d’un allié des arts (chant, musique, etc. ): « à l’oreille, il faut courir le monde ». Les chants de femmes entendus y sont frangés de tristesse : d’abord celui de Georgina Smolen, chantant Le saule((Georgina, dont Musset dit qu’elle est « un jeune rossignol pleurant au fond des bois »)). Puis celui de Billie Holiday, « Lady Day affligée » ou « Bad Billy perdue », qui avance seule lors de son « ténébreux » et « impossible voyage ». Le seul homme, Louis Amstrong, chante un hôpital, Saint James, en une « marche immobile ». Le son du «piano-bar » remplace ensuite les complaintes, pour dire que « la vie n’est plus que le frisson d’un doux désastre ». De l’instrument, le poète passe aux danses. Au swing d’abord, cette danse « aux chevilles folles » : « encore un swing/poussé au blues/au bas du ring » qui est l’équivalent musical du spleen. (Ce poème semble un écho de La mort des amants de Baudelaire avec ses miroirs/ange/tombeau ?). Au tango ensuite, ce tango d’amour qui se danse avec « une robe calcinée » sur des « cuisses de feu » (réminiscence de Lorca, La femme infidèle ?).

Au terme de cette errance, se trouve la mort : « l’amour à mort/en avalanche ». On entend le « cri du Minotaure » : « ici le cœur sonne/au corps à corps de nos défis ». Il y a ce cri ultime de celui qui a entendu l’écho de la voix aimée et a touché ses songes : « Tournons, veux-tu/au coin de cet univers-là : qui avec du sol, des mélodies, et des cendres/a fait de l’infini le dernier rendez-vous ». On découvre Nada cette « femme du néant », car nada est le rien en espagnol (mais nahda est aussi la renaissance en arabe, pourquoi le lecteur ne ferait-il pas aussi voyager le son?). On écoute alors cette prière pour le repos des morts « requiem express », lors d’une cinquième saison « hors calendrier » «  pour finir en beauté ». Nous, on ne peut plus que se taire à voix haute aussi, oublier même la présence attentive à d’autres morts du 61 rue de Richelieu((où Stendhal écrivit ses Promenades dans Rome)) ou de toute autre rue parisienne.

n.b. Une question : qu’est le « fuel incomburé » (p. 66) tributaire « du pas des dromadaires » ?




Les 101 Livres-ardoises de Wanda Mihuleac

Une épopée des rencontres heureuses des arts

Artiste inventive, Wanda Mihuleac s’est proposé de produire des livres-objets, livres d’artiste, livres-surprise, de manières diverses et inédites où la poésie, le visuel, le dessin ou les formes des objets se combinent afin de donner une autre perspective et une autre dynamique aux textes des écrivains. Mais Wanda Mihuleac n’est pas qu’une glaneuse de livres-objets, elle n’est pas seulement leur éditrice mais aussi leur co-créatrice par les thèmes proposés ou l’espace préfabriqué offert à l’écriture, par les réflexions sur le support graphique et la modalité grâce à laquelle celui-ci devient une source d’inspiration.

101 Livres-Ardoises & Wanda Mihuleac rassemble divers livres-objets, livres-ardoises aux graffitis et graphismes variés, livres sur lesquels on écrit au marqueur blanc sur fond noir, de façons différentes.

Les ardoises, à leur tour, acquièrent des formes variées qui vont de la plus sage – celle de l’écolier – aux assemblages et constructions de toutes sortes, en forme de boite, de mur.

Aux livres-ardoises s’ajoutent les livres-rubans, ou boomerang, les livres- bouteilles de Werner Lambersy, les bâtonnets de mikado portant l’écriture du poète vietnamien Pham, la chaise longue minuscule où repose le texte de Jean-Marc Couvé, un rouleau cylindrique à picots pour piano mécanique offert par Wanda au musicien Jean-Yves Bosseur, un rouleau torsadé comme une bande Moebius, les cubes, les pièces de domino d’Alain Jouffroy…

Puisque 101 Livres-Ardoises & Wanda Mihuleac est un véritable gros livre, une sorte de bibliothèque condensée dans une multitude de tablettes et autres formes diverses et insolites, comme il a été déjà mentionné, je vais m’arrêter, subjectivement, bien sûr,à ce qui m';a retenu l’œil.

Le livre comporte aussi un dossier de l’ardoisier comprenant des réflexions, des témoignages relatifs à l’expérience de l’écriture sur l’ardoise, évoquant l’enfance, ainsi que l’expérimentation des écritures en blanc sur noir, tout comme la contrainte de l’espace imposé, lequel, paradoxalement, s’avère innovatrice, créatrice. En 2016, Laurent Grison, poète, critique d’art et essayiste remarquait le fait que ces livres-ardoises sont plutôt des « livres-architectures », « architectures construites, déconstruites ensuite reconstruites », « une sorte de cité utopique ».

double page d'Alain Jouffroy, "Dominos"

Le livre musical de Jean-Yves Bosseur, réalisé sur un rouleau de piano mécanique (2011, 28,5 x 160 cm : deux exemplaires originaux) correspond à quelques mesures du Songe d’une nuit d’été de Felix Mendelssohn-Bartholdy. Sur le bord perforé, le musicien a écrit sa propre partition Songe nocturne… et rare, pour saxophone contrebasse, qui conduit vers plusieurs lectures possibles. La partition a été conçue pour être interprétée par Daniel Kientzy.

Un autre livre écrit sur un rouleau de piano mécanique est A mesure que je t’aime de Sarah Mostrel

(2015, livre-objet, 30 x 120 cm, dans une boite de 8 x 9 x 1 cm; deux exemplaires numérotés originaux, tirage facsimilé de 25 exemplaires numérotés et signés). Un poème d’amour intense, écrit comme une partition musicale.

Le livre sonore cartonné de Laure Cambeau, activé par deux piles électriques (26 x 21,8 x 1 cm, deux exemplaires signés) : La fille peinte en bleu attente est un livre instrument de musique comportant un clavier-solfège.

Non loin du hamac - haïkus de Dominique Chipot (2016, livre-objet, deux ardoises sur chevalet, 32 x 16 cm, et entourées par neuf autres tablettes de bois, 6 x 8,5 x 4 cm, deux exemplaires originaux, signés, non commercialisés), est un arrangement similaire à celui d’une photo de groupe.

Chaises hier de Jean –Marc Couvé (2012, livre-objet : une chaise longue en bois et toile, 41,5 x 15,5 x 15 cm, texte écrit sur les deux côtés du tissu ; deux exemplaires originaux signés) est une chaise longue en miniature qui invite à la rêverie, au voyage, à une autre manière de passer le temps que le terre à terre, selon les dires de l’artiste. C’est aussi « une madeleine-dirigeable », une espèce de machine à explorer le temps retrouvé de l’enfance.

Le livre-affiche de Jean-Luc Despax, Plus Street que Wall (265 x 54 cm; deux exemplaires originaux signés). Merveilleux texte en jeux de mots et couché sur l’ardoise comme des murs en briques nuances gris-cendre et gris-violet clair.

Les poèmes cubes / dés d’Evelyne Bennati Escarpin (2015, livre-objet à neuf cubes, 3,5 x 3,5 x 3,5 cm ; 2 feuilles, 10,5 x 10,5 cm, dans une boite de 12 x 12 x 4 cm ; deux exemplaires originaux, signés, non commercialisés), crées sur un thème suggéré par Wanda Mihuleac, rappelle à l’artiste le jeu oulipien mais aussi les contes, les chansonnettes et les proverbes. Il s’impose une lecture du regard qui parcourt des facettes multiples pour y découvrir des vers masqués, dissimulés, comme dans une partie de cache-cache. Une lecture que peut composer le spectateur, de plusieurs façons, en reconstruisant le texte aléatoire, en générant d’autres compositions en fonction des vers inscrits sur les cubes/dés.

double page de Serge Pey, "Hommage à Zénon d'Elée"

C’est bon de Dan Bouchery (2010, livre cartonné et découpé, 17 x13 x0,8 cm, 10 pages, deux exemplaires originaux numérotés et signés) est un livre-objet, un assemblage surréaliste, dont l’intérieur en relief est pareil aux livres pour enfants. Un Bugs Bunny légèrement humanisé, sur lequel est écrit, comme une continuation du titre « À deux »... deux yeux, l’un parait féminin, l’autre masculin, des yeux yin & yang. Sur le côté de la figure, un D, comme une machine à écrire, sur lequel est inscrit le nom de l’artiste.

À la tombée de la nuit de Michel Butor (2011, livre cartonné, 20 x 26,5 x 1 cm, 14 pages, deux exemplaires numéroté et signés) a l’air des paysages à formes géométriques noir et blanc où le texte trouve sa place sur les diverses parties de la page, tantôt en haut, tantôt en bas, tantôt sur le côté, ressemblant à des tableaux noirs qui se répondent par des fragments de texte.

Le livre de Magda Cârneci Roue, rubis, tourbillon (livre cartonné et découpé dont les carreaux mobiles cachent des chiffres de 1 à 10 ; 23 x 21 cm, 10 pages ; deux exemplaires originaux, numérotés et signés, tirage facsimilé de 25 exemplaires numérotés et signés) est une œuvre d’art graphique et poétique. « L’exercice scriptural » auquel s’est adonnée la poétesse suppose le retour à l’écriture au tableau noir de l’enfance mais aussi une relation nouvelle avec les outils linguistiques et graphiques. Dans ses réflexions sur ce livre, Magda Cârneci avoue avoir découvert « un nouveau rapport entre l’écriture et son support, entre la parole et le signe visuel (…) entre le dicible et l’indicible ». L’écriture à l’encre blanche dans les espaces réservés (chaque page ayant été conçue comme un art graphique, avec des structures abstraites ou géométriques-constructivistes, évoquant des collages cubistes) a représenté une véritable mise à l’épreuve car chaque page lui paraissait un « abîme sophistiqué ». Mais cela a été également une occasion de revivre les sentiments de l’enfance, une joie de voir émerger, du tréfonds de son être, l’écriture.

Géométrie(s) du chat de Francine Caron (2011, livre cartonné, 20,5 x 20,5 x 1,5 cm, 18 pages, deux exemplaires originaux, numérotés et signés; tirage facsimilé de 120 exemplaires numérotés). Ce sont des poèmes inspirés par un chat, des formes géométriques d’un chat noir surpris en diverses attitudes, debout sur ses pattes, le dos rond, en boule ou bien allongé paresseusement. Ces géométries félines-poétiques s’harmonisent très bien du point de vue visuel- textuel et génèrent même d’autres figures. Par exemple, le chat allongé paresseusement avec le poème écrit dessus peut être un sextant et le chat en boule une pleine lune.

Le livre Frou-frou (2010, livre-affiche, 52 x 223 cm, deux exemplaires originaux, numérotés et signés) de Guy Chaty est une espèce de tapis couvert de bulles renfermant des onomatopées qui rappelle la trame d’un textile noir et blanc mais aussi les bulles des BD genre Pif le chien ou Tintin. Un livre-affiche couvert d’onomatopées comme un poème d’amour, joué devant le public aux Halles St. Pierre à Paris, en mars 2012. Une sorte de danse amoureuse des bulles noires sur fond blanc, avec de brefs inserts de dessins rappelant des tapisseries, parsemés, de façon postmoderne, d’émoticons souriants.

Jeux de l’être de Daniel Daligand (2010, livre cartonné, avec 13 pièces mobiles, 22,5 x 22,5 x 0,6 cm, 8 pages, deux exemplaires originaux, numérotés et signés) est un livre avec des aimants qui se déplacent sur une plaque métallique noire démontrant l’attraction, l’attraction universelle. Une attraction entre les êtres, une attraction des mots entre eux, sous forme de poèmes. Ce sont des poèmes à multiples facettes, une sorte de poèmes-caléidoscopes sur l’attraction entre les amoureux et sur le ludique poétique.

Le livre-boomerang de Slobodan Despot, Keisaku boomerang (2015, livre-leporello, 18 pages, 41 x 120 cm, déplié, couverture en carton avec un boomerang en bois, deux exemplaires originaux, numérotés et signés; tirage facsimilé de 10 exemplaires numérotés) est une sorte d’accordéon déplié où des poèmes sont écrits sur les formes de boomerang et sur les ardoises carrées, noires sur le fond blanc des pages. Noir sur blanc et blanc sur noir, c’est cela le jeu visuel boomerang.

Alphabet somnambule, livre de Renaud Ego (2016, livre cartonné, avec des lambeaux de voile et une montre, 26,5 x 21 x1,3 cm, 12 pages, deux exemplaires originaux numérotés et signés) est une montre-globe voilée, autour de laquelle, comme dans un rêve surréaliste, les mots s’accumulent sur des bandelettes noires. On peut y voir aussi des flèches d’écritures pareilles aux aiguilles d’une montre visant le lecteur-spectateur. Ce sont des poèmes qui tournent autour du thème « l’extrême délicatesse de l’horlogerie de la vie » et du rêve consistant à rendre au langage un verbe plus créatif.

Dans l’air de Pascale Evrard (2012, livre-objet, palette de ping-pong en bois, 38 x 22,5 x 0,7, avec 47 trous remplis de rouleaux en papier noir couvert de textes ; deux exemplaires originaux, numérotés et signés, non commercialisés) rappelle les vieux papyrus mais aussi les petits mots oracle, petits mots surprise.

Le livre-puzzle de Mireille Fargier-Carouso, Ce serait un dédale (2011, livre cartonné avec de pièces de puzzle détachées, 16 x 16 x1,6 cm, 10 pages, deux exemplaires originaux numérotés et signés) suppose un art poétique combinatoire et apporte le ludique enfantin du jeu d’assemblage. Les pages gardent l’écriture poétique blanc sur noir, en figures géométriques blanc et noir.

Le train de Françoise Favretto (2014, livre cartonné et découpé, Ø=11 cm, dernière couverture d’un cm d’épaisseur, 10 pages, deux exemplaires numérotés et signés) est un livre-objet qui représente un train-poème, avec le texte écrit sur les roues dentelées, roues portant des bandelettes noires ou des figures géométriques.

Puits ardésien de Şerban Foarţa (2011, livre cartonné, 20 x 16 cm, 10 pages, deux exemplaires numérotés et signés) est un puits des lettres espiègles, écrites, évidemment, toujours blanc sur noir, d’inspiration ludique, fournie par le support offert, « ardoise rare », d’une « modestie immémoriale ».

Un beau poème parlant de l’écriture, nous le trouvons dans le « Dossier de l’ardoisier ».

Um mapa de palavras de Nuno Judice (2017, 4 in-folio, un étui de carton, 22 x 16 x 0,6 cm, texte en portuguais, deux exemplaires originaux, numérotés et signés; tirage facsimilé de 25 exemplaires numérotés) contient des poèmes écrits à côté des cartes et sur l’espace d’une carte, espace toujours blanc et noir.

Jetunousvous de Werner Lambersy (livre-objet en forme de bouteille, dans une boite en carton noire, 31 x 9,3 x 7 cm, 12 pages, deux exemplaire originaux, numérotés et signés) est un poème-bouteille en l’honneur de François Rabelais. Ces « Dives bouteilles » sont en même temps destinées aux pliage et dépliage de ce Jetunousvous.

Intéressante la Mondrianisation de Jan H. Mysjkin (2012, livre cartonné avec des collages de papier coloré, 20,4 x 20,4 x 2 cm, 24 pages, deux exemplaires originaux, numérotés et signés), jeu lexical partant du nom de Mondrian où les lettres changent de place entre elles, lettres peintes avec des collages rappelant la Composition With Red Blue and Yellow mais en d’autres nuances.

La fable à l’envers de Bernard Noël (livre-mobile composé de 10 disques de carton, collages, dans une boite en métal, Ø=9 cm, deux exemplaires originaux, numérotés et signés) est comme une danse tourbillonnante des disques blanc et noir et blanc et bleu essayant d’attraper le fil de cette fable à l’envers.

Journal en mikado de Minh-Triêt Pham (2015, livre-objet, 30 bâtonnets-crayons de mikado, 58 x Ø=0,6 cm, dans un tube de 63 cm x Ø= 0,7 cm, deux exemplaires originaux, numérotés et signés, tirage facsimilé de 50 exemplaires numérotés et signés) est un véritable art du minimalisme mais aussi un jeu combinatoire-aléatoire inventif qui génère divers sens et formes géométriques.

Un assemblage tenant de la poésie et du matériel, Sans titre, d’après un texte de Laurence Vielle (2017, livre-assemblage : 20 flèches, une tête en verre, 35 x 25 x 25 cm, un exemplaire original) réunit des objet divers qui peuvent prendre des formes de flèches (des ciseaux entrouverts) ou mettre des fléchettes de texte sur un flacon de parfum Magie noire, or sur un révolver. C’est plutôt une installation poétique, un peu trop chargée.

Si tout a un commencement de Matei Vişniec (2012, livre cartonné, papier collant noir et jaune, 20 x 16 cm, dix pages, deux exemplaires originaux, numérotés et signés) forme des poèmes-zigzag noir et jaune, entre lesquels se glissent des dessins blancs. Poèmes qui invitent à réfléchir sur le commencement, la fin, sur la parole et les langues étrangères.

D’autres livres-ardoises se dirigent vers l’abstraction géométrique, vers le constructivisme, le lettrisme, ou bien sont disposés de manière ludique dans un jeu labyrinthique. Le livre-objet parcourt plusieurs étapes : du matériau brut à l’objet préfabriqué, qui ne se contente pas d’attendre son texte mais devient un espace suggestif-créateur pour une écriture plastique, jusqu’à la combinaison visuelle et la perspective d’ensemble, jusqu’à son placement dans un contexte de lecture-visualisation.

Et il y aurait encore beaucoup à dire et à écrire sur ce livre-album riche, dense, surprenant qui réunit toutes sortes de livres-objets, livres-ardoises, livres-assemblages.
Bref, 101Livres-Ardoises & Wanda Mihuleac peut être considéré une épopée des rencontres heureuses des arts, ainsi qu’une aventure réussie du jeu imaginatif avec le texte, les formes et les objets. Un livre spécial qui mérite toute l’attention.

Et il l’a déjà acquise car beaucoup de ces livres-objets sont parvenus dans l’exposition de Wanda Mihuleac « Contextualizări » (Musée National d’Art Contemporain, Bucarest, Roumanie, 23 novembre 2017 – premier avril 2018. Curatrices : Magda Cârneci, Mica Gherghescu ; Coordonnatrice MNAC : Malina Ionescu ; design de l’exposition : skaarchitects).

Une exposition des plus inventives comprenant trois axes thématiques : « le Mur », « le Miroir » et « l’Écriture », avec des mises en contexte et des remises en contexte ingénieuses visuellement et bien conçues, qui prouvent encore une fois qu’il existe des rencontres heureuses des arts, des créateurs, artistes plasticiens, écrivains, compositeurs de musique expérimentale, chorégraphes.

 

Texte publié dans la revue roumaine Observator cultural nr.907 (649) 25-31 janvier 2018.
Traduction : Carmen Vlad

Marilyne Bertoncini, "AEencre de Chine"

Marilyne Bertoncini, Æncre de Chine




La Passerelle des Arts et des Chansons de Nicolas Carré

Une fois n'est pas coutume – encore qu'il y aurait à y penser, et que la perspective des fêtes de fin d'année y invitent – nous allons parler de chanson, ici. Et d'un interprète sensible de la chanson française, auteur discret de poésie aussi, et créateur d'un lieu culturel qui promet, sur le port de Nice, près de la Place de l'Ile de Beauté – ça ne s'invente pas : la beauté, en effet, La Passerelle en promet ! A commencer par la magnifique exposition des créations en céramique de Sophie Bayeux qui jouent du fragment et de la couture en technique raku.

Espace bien nommé en ce qu'il permet de tendre des ponts entre les arts : expositions, théâtre (en cours ce trimestre, un extraordinaire hommage à Bobby Lapointe, biographie imaginaire à partir de ses chansons, sur un scénarion de Miran, interprétée avec brio par la troupe en résidence permanente1) musique, cabaret-chanson et poésie, mais aussi ouverture aux arts visuel, du spectacle... à travers des résidences, des ateliers, des formes à trouver... Un lieu à peine ouvert, qui se cherche encore, mais qui regorge de possibilités.

Nicolas Carré

Cette Passerelle, Nicolas Carré en rêvait depuis longtemps... Depuis l'adolescence peut-être même, quand jeune lycéen, il se rendait compte qu'il préférait être chanteur plutôt que comédien. Depuis qu'il animait un lieu similaire à La Gaude, dans l'arrière-pays... Un rêve qu'il a transporté avec lui au fil de ses voyages, aux USA et ailleurs... Et qu'il peut enfin fonder, aménager, créer, avec son complice, Eric Aubertin, propriétaire du lieu, une ancienne menuiserie sur 200 m2, qu'ils ont entièrement transformée en un espace multifonctionnel, coloré, moderne et chaleureux. Le spectacle de Bobby Lapointe était en quête d'un théâtre où programmer et jouer tant que le spectacle marchait, et non pour quelques représentations, comme lors de la première en 1998 ; tout local vide à louer devenait ainsi support d'une rêverie – qui a rencontré le rêve d'Eric, d'ouvrir une galerie...

Sophie Bayeux - artiste céramiste

 

A l'origine de ce projet, aussi, la fascination de Nicolas pour le Lapin Agile et son ambiance de cabaret convivial, qu'il tente de retrouver dans sa fraîcheur initiale, à l'époque de Mac Orlan, de Max Jacob, puis de Ferré ou Nougaro – loin du spectacle muséal pour touriste vers lequel tendrait  désormais, comme tant d'autres, ce lieu montmartrois historique.

Le répertoire du cabaret, Nicolas Carré l'a "hérité" de Miran - auteur de théâtre dont il interprète donc le "Tu la tires ou tu Lapointe"  avec des représentations qui continuent jusqu'aux fêtes, après une interruption musicale liée au festival de jazz de La Gaude -  et de Bernard Bettenfeld, chanteur populaire auquel il rend hommage : ces chansons faisaient partie des spectacles de Miran. Avec le pianiste Bruno Mistrali, son complice, Nicolas proposait d'abord au public de choisir le spectacle parmi une centaine de chansons, qui constituent le coeur de leur répertoire, formule qui évolue sans cesse : il n'y a jamais deux soirées identiques - les invités sont bienvenus, les surprises aussi.

Si le retour du public joue aussi un rôle dans la composition de ce répertoire, Nicolas Carré juge que ce retour est "son affaire" : "c'est à moi de faire aimer la chanson, dit-il, parce que je sais qu'elle est belle, qu'elle mérite d'être présentée, d'être entendue, d'être défendue." Il donne en exemple "Le Chemin des forains" d'Edith Piaf, que Bruno Mistrali et lui ne présentent plus depuis longtemps, bien qu'ils l'adorent, mais qui ne passe pas avec le public : "elle est trop belle cette chanson, s'il y a quelque chose qui cloche, c'est qu'il y a quelque chose qu'on fait de travers... En y réfléchissant, je me rends compte que les fois où je l'ai chantée, je venais de l'apprendre, et je la chantais en ayant un doute sur le texte – forcément, on ne peut pas chanter comme ça. Je ne peux pas "lire" une chanson : je me souviens d'un chanteur au Blue Street à Saint-Laurent du Var qui avait des dossiers, des classeurs énormes sous son piano, avec des centaines de chansons, dans toutes les langues, et qui t'interprétait ce que tu lui demandais... Il ouvrait le cahier, il avait la chanson, avec la partition, l lisait les paroles qu'il chantait – il ne se trompait pas, par contre - mais c'est un autre métier. Moi, je suis 'en mission'."

C'est vrai, Nicolas porte les chansons, et fait "entrer" le public dans celles qu'il nous offre : il ne présente pas des chansons, il nous amène à l'intérieur, et c'est assez extraordinaire."Avec le public, c'est un partage, dit-il, c'est un mot que j'aime bien." Le mot "mission" me semble aussi pertinent : Nicolas Carré permet à des chansons de survivre. Pas toutes peut-être, car il ajoute malicieux :

"Il y a un détail, que je faisais remarquer à Bruno, alors que nous envisagions d'interpréter une chanson de Maxime Leforestier : aucune de celles que nous présentons n'est construite sur le modèle couplet/refrain où le refrain est toujours le même. Les chansons que j'interprète ont parfois un refrain, mais il fait évoluer l'histoire. Les chansons que j'aime racontent des histoires. Je ne chante pas non plus de chansons "qui ne finissent pas" – il y a une histoire, et il y a une chute. On est là – on raconte des histoires : c'est un bon passe-temps".

Tu n'aimes pas le côté ritournelle des chansons?

Non, au contraire,  le côté ritournelle musicale, j'adore – cet air qui revient, la rengaine, j'adore... mais il faut que l'histoire avance. Je chante d'ailleurs une chanson qui s'appelle "La Ritournelle" qui est de Jean-Roger Caussimon, et qui fait partie des chansons qu'il n'a pas enregistrées.

Tu te rattaches à la lignée des chanteurs réalistes?

Non, elle peut être fantastique l'histoire – il faut qu'il y ait aussi une vraie musique derrière – pour Bruno, il doit avoir plaisir à jouer au piano, même s'il arrive à enrichir des mélodies, et qu'il ne joue jamais deux fois la même chose.

Et, Jean-Roger Caussimon, dont tu parles beaucoup lors du spectacle...

C'est l'un des paroliers de Léo Ferré, il était aussi comédien, il écrivait des poèmes et il a rencontré Ferré au Lapin Agile. Ferré lui a demandé s'il pouvait mettre en musique La Seine, je crois... Il a très peu chanté, mais il y a plein d'albums enregistrés par lui – il n'est pas vraiment chanteur... Moi, j'aime bien parler de lui parce que ça résume bien l'esprit de ma soirée. Il a écrit des chansons si belles qu'on peut les chanter les yeux fermés devant un public qui ne les connaît pas, en se disant que de toute façon, ça va plaire, à la première écoute. C'est le pari que je prends – je crois qu'on ne peut pas ignorer la beauté de certaines choses. Et ce que je dis en riant, c'est aussi que j'adore dire son nom. Il résume bien mes soirées, mais nous avons aussi "Sans Bagages" de Barbara, parce que c'est une chanson peu connue, et qu'elle est trop belle. D'Yves Montand, on fait "Casse-tête" – personne ne connaît "Casse-tête". On essaie de faire redécouvrir des pépites qui m'ont été offertes comme sur un plateau par Miran et par Bernard. C'est comme "Ostende", de Caussimont, avec une musique de Ferré, je l'ai toujours entendue, comme "Le Poseur de rails" de Laforgue... personne ne connaît cette chanson, et pourtant elle est magnifique !

Vous couvrez un grand arc temporel dans votre répertoire.

Encore que j'aie des lacunes dans les 30 dernières années – la chanson la plus récente, c'est "Living-room" de Paris Combo – elle doit avoir une petite vingtaine d'années, quand même... et avant ça, c'était "Tombé du ciel", qui est de 89.

C'est un voyage dans le temps que tu nous proposes... une petite bulle...

Oui, mais c'est une incidence, ce voyage dans le temps, ce n'est pas un prétexte. Moi, je veux faire voyager dans la beauté. La chanson, c'est l'objet qui m'intéresse, qui me plaît, qui me fascine, je trouve ça incroyable de pouvoir mettre autant de choses dans si peu de mots.Il n'y a rien, trois couplets, une mélodie qui tient à pas grand-chose, et ce sont des objets que tout le monde connaît, et ça voyage, et ça ne fait aucun doute pour personne que ça, là, c'est beau. Et ça tient dans rien! Et si je trouvais des belles chansons qui ont six mois, je serais ravi de les chanter, je n'ai pas de chapelle ! La chanson de Paris Combo, on me l'a présentée, et je l'ai adoptée parce qu'elle est belle.

 

Nicolas Carré avoue enfin modestement qu'il écrit aussi et que l'un de ses textes est devenu chanson avec la musique d'une amie. Il aime écrire, il aime les moments où il écrit, des moments très agréables, dit-il. De petits formats, ajoute-t-il – une tentative jadis d'écrire un journal  lors de ses voyages se limitant à une page unique...  Alors, pour clore ce portrait, voici trois petits formats de Nicolas, dont on espère qu'il seront un jour des chansons : 

 

Pour une livre de bonheur 28/01/16

Écoute...

 Derrière les portes qu'on ferme, il n'y a jamais rien à offrir... ça se saurait !

 Il paraît que le bonheur s'achète, sans blague !... Vous m'en mettrez 500 grammes, merci... et un peu de mou pour le chat, oui.
Je vous dois ? D'après toi... combien pour 500 grammes de bonheur ? J'en sais rien, j'ai jamais su compter. Il paraît que c'est grave. Je sais pas. Je sais combien j'ai d'enfants... Je sais quand j'ai soif, quand j'ai faim, quand j'ai mal et quand j'ai froid. Je sais quand j'ai peur... et je sais quand j'aime aussi... je crois.
Alors combien ? On s'en fout, tiens donne moi le mou et garde ta livre, garde la bien !
T'en veux ? Viens avec moi, je vais te faire voir.
Regarde... non pas où, comment ! Regarde comment font les enfants. Regarde comme ils regardent. Quelles que soient les circonstances qui font qu'aujourd'hui tu arrives à croire que le bonheur s'achète, le véritable coupable ne peut pas être un enfant. Les enfants ne sont jamais coupables. Le véritable coupable c'est toi... et moi aussi parfois quand je fais pas gaffe... ça m'arrive. C'est l'adulte qui renonce, l'adulte qui croit que le bonheur existe. Je veux dire qu'il existe ailleurs que dans sa tête. Le bonheur n'existe pas ! Il s'invente !
Et il s'invente pour s'offrir, pas pour se vendre.
Si les gens avaient vraiment quelque chose d'intéressant et de désintéressé à offrir, ils ne fermeraient jamais leurs portes qu'à cause des courants d'air... et certainement pas à double tour.
Tu t'es déjà retrouvé à lire un poème, à entendre une chanson, ou à voir une sculpture, une photo, un tableau pour la première fois de ta vie et à te rendre à l'évidence que tu connais cette œuvre... que tu l'as toujours connue !
Le bonheur c'est ça, c'est savoir reconnaître la beauté des choses.

Prends ton argent et jette le ! Avec lui, tu ne pourras jamais t'offrir que l'illusion que ta livre de bonheur n'a coûté de larmes, de sang et d'espoir à personne.

Allez viens, je t'emmène... la poésie, tu connais ? La poésie ça fait rêver ceux qui sont assez tarés pour l'écrire... et toi, toi qui es assez taré pour être encore là, à m'écouter, à me lire. Et je salue ta folie. Je suis poète et toi aussi. La poésie, c'est comme le bonheur... ça s'invente... ça s'invente et ça s'offre !
... tu vois cette plume ?
Eh bien...
Cette plume mon cher, laisse moi te le dire, elle est tout ce que j'ai d'Amour et de passion, toute ma vie d'ici, toute ma construction et si tu sais la voir... moi, je veux te l'offrir

 

 

Destins croisés

J'aime ce rendez-vous où dans notre silence
Ma main et ta conscience s'inventent des mots doux
Des mots d'un autre temps, d'une autre ressemblance
Ou de cette évidence des âmes qui se nouent.

 Là-bas y'a des envies de bien faire, de beauté.
Quand je t'écris "La Vie", tu sais lire l'Amour,
La peur, ma douce amie qu'est ma sincérité,
Ma foi en toi... et en tout ce qu'il y'a autour !

 J'y vais ouvrir les portes de nos univers
Celles de ton salon et de mes fantaisies
Ces mondes différents où l'on voit à travers
Tes joies dans mon stylo et tes peines aussi

 Nos chemins sont les mêmes, où qu'ils aillent, d'où qu'ils viennent.
Ta vie est dans la mienne, je l'ai vu dans ton rire
Et puisqu'il faut choisir, mais qu'à cela ne tienne !
À toi le verbe "Faire", à moi celui d'"Écrire"

*  *  *

Le mec dans le miroir

Dans le silence de ma vie
Où il fait déjà tard
Je me suis fait un ami
... il vit dans mon miroir

 Je pensais qu'on se connaissait
En fait non, pas vraiment
On s'était juste croisé
Comm' ça, en coup de vent

C'est un garçon original
Il dit qu'il est artiste
Ça le rend presque banal
Moi j'aime bien les artistes

 Ce silence dont je vous parle
A la légèreté
Des rêves et des départs
Aux airs de volupté

 Au fond du cœur il a une tache
Un truc qu'il veut pas dire
J'ai l'impression que ça gâche
Un peu tous ses plaisirs

 Je vais tenter de lui parler
J'aime pas le voir comme ça
Ça doit pouvoir s'arranger
C'est rien de grave, je crois

 Je crois oui, que je veux lui plaire
Au mec dans le miroir
On a deux, trois trucs à faire
Avant qu'il soit trop tard.

*  *  *