> Le Trans-Art…et après ?

Le Trans-Art…et après ?

Par |2018-06-18T16:11:57+00:00 3 juin 2018|Catégories : Focus, Rist van Graspen|

Dépasser cet axiome repré­sen­ta­tion objec­tive du réel/​représentation d’une sub­jec­ti­vi­té face au réel, c’est la ques­tion qui res­sort de ce petit entre­tien avec Rist Van Graspen. Dans Trans -Art, l’artiste plas­ti­cien rend compte de ses ten­ta­tives pour échap­per à cette dua­li­té. Cette  pro­blé­ma­tique rythme l’histoire de l’art : la ques­tion de la mimé­sis. Alors, lorsqu’on lui pose cette ques­tion :  « c’est quoi le trans-art ? » l’artiste répond :

C’est l’emprise inexo­rable de la voie numé­rique sur la praxis artis­tique (….).

 

Rist van Graspen, Trans-Art, PhB édi­tions, 2017, 37 pages, 5 €.

Puis il pour­suit :

Tout mon tra­vail plas­tique est d’élaborer l’automatisation d’un art avec des guille­mets pro­duit hors de l’humain, il faut que s’accomplisse la pro­phé­tie du non-art par le trans-art.

Il ajoute enfin que cette absence de l’humain dans les pro­ces­sus de pro­duc­tion de l’œuvre doit s’accompagner d’une évic­tion de l’auteur même de cette œuvre : 

il faut éli­mi­ner l’artiste de la pseu­do-œuvre, d’où la néces­si­té de l’anonymat. 

C’est ce que fera Rist Van Graspen, en ne signant pas ses pro­duc­tions. L’artiste convoque Marcel Duchamp en qua­trième de cou­ver­ture :

Duchamp a fait un pre­mier pas vers le Trans-Art

 

Marcel Duchamp, Ready-Made.

Souvenons-nous des  Ready-made. Marcel Duchamp a ouvert la voie à la désa­cra­li­sa­tion de l’œuvre d’art, entraî­nant dans son sillage Andy Warhol et tant d’autres. On se rap­pelle que Nelson Goodman inter­ro­geait ces mises en pra­tiques artis­tiques, et se deman­dait si l’égouttoir ou la chaise expo­sés dans un musée méri­taient le titre d’œuvre d’art. A ceci, il répon­dait que  « toute chose peut deve­nir une œuvre d’art à par­tir du moment où elle s’inscrit à un moment pré­cis dans un ordre sym­bo­lique déter­mi­né »

Cette remise en ques­tion de l’art comme lieu d’une expres­sion cultu­relle nor­ma­tive est déjà à l’époque de Duchamp dénon­cée par Dubuffet. L’artiste est celui qui échappe à la culture offi­cielle qui serait énon­cia­trice de formes admises. C’est un artiste « brut ». Ce point de vue rejoint celui du socio­logue Pierre Bourdieu qui inter­roge l’origine de l’artiste, per­son­nage recon­nu et offi­ciel, créa­teur de valeurs éco­no­miques et esthé­tiques, auquel il com­pare un artiste pro­duit d’un milieu artis­tique, même s’il invite à rela­ti­vi­ser son auto­no­mie.

Dans le domaine poé­tique, Jean-Michel Maulpoix sou­ligne que le temps des « écoles » est révo­lu. Certes, le tra­vail du vers sub­siste, diverses formes de poèmes en prose, des écri­tures frag­men­taires, des pra­tiques for­ma­listes ou mar­gi­nales… Il éta­blit une dis­tinc­tion entre le “poète du oui”, qui croit au pou­voir du verbe, et “le poète du non”, qui mani­feste une défiance à l’égard de l’emploi de la langue. Il sou­ligne un autre point com­mun entre les poètes contem­po­rains, celui du rap­port au réel.

Antoine Compagnon affirme que le post­mo­der­nisme annonce la “fin de l’avant-garde, […] un art qui n’est jamais défi­ni chro­no­lo­gi­que­ment mais qui com­mence avec Baudelaire et Rimbaud et qui est aujourd’hui encore avec nous”. Le Trans-Art pour­rait bien  être la fin de l’Avant -Garde.

Certaines voies sont ouvertes. Des artistes, qu’ils soient poètes, plas­ti­ciens, musi­ciens, dépassent les caté­go­ries géné­riques et artis­tiques. Le réel est don­né à voir dans une trans­fi­gu­ra­tion qui en révèle le carac­tère imma­nent. Opérant un syn­cré­tisme artis­tique et géné­rique, cer­tains expriment une vision qui révèlent les contours d’une autre réa­li­té. Loin d’être évin­cée de la repré­sen­ta­tion, la réa­li­té est don­née à voir dans toutes ses dimen­sions.

Les outils numé­riques per­mettent le tra­vail de l’image, et le poème revêt des formes qui trans­cendent les caté­go­ries géné­riques. Image et textes s’entrecroisent, poèmes et musique se côtoient à l’occasion de véri­tables mises en scène.

Pourtant, à l’opposé de cette praxis, prô­nant la sou­mis­sion de l’acte artis­tique au numé­rique,  fai­sant dis­pa­raî­trait toute trace phy­sique de l’artiste, des plas­ti­ciens résistent : ain­si Wanda Mihuleac  pro­pose des per­for­mances qui sont – comme l’indique le mot dans l’anglais d’origine  – des réa­li­sa­tions, des actes ancrés dans l’ici/maintenant – des actions indi­vi­duelles ou conjointes, sus­cep­tibles de créer une oeuvre unique.  Par exemple, à par­tir des mots du poète et de l’intervention phy­sique et maté­rielle de la plas­ti­cienne, la créa­tion de cet ins­tant unique où se per­çoit l’émotion, la puis­sance et la por­tée des mots qui construisent et décons­truisent la matière tex­tuelle, lors de  la per­for­mance réa­li­sée pour pour célé­brer l’Effacement – durant le Printemps des Poètes, à la gale­rie du Buisson sur le poème Sable, de Marilyne Bertoncini. La conjonc­tion de la voix de l’une écri­vant le texte sur les gra­vures de l’autre, sous le filet de sable cou­vrant l’écriture – trace maté­rielle qui for­me­ra le livre-sou­ve­nir de l’événement.(Wanda Mihuleac a créé les Editions Transignum et orga­nise régu­liè­re­ment des actions autour de la poé­sie  http://​www​.tran​si​gnum​.com))

 

La dune mime l’océan
les nuages y  des­sinent de fuyants pay­sages
dont l’image s’épuise dans l’ombre vaga­bonde
d’un récit inef­fable

et femme Sable nage dans un ciel de cen­taures
à l’envers
où sa robe pou­dreuse ondoie dans les nuages

sa bouche ouverte dans le sable
crache la cendre de ses mots
flo­cons arra­chés au silence
dans la mer
peut-être

puis se noie et se perd en rumeur indis­tincte

Commencements

Wanda Mihuleac et Marilyne Bertoncini, extrait de la per­for­mance réa­li­sée à par­tir du poème de Marilyne Bertoncini, Sable, à paraître chez Transignum Editions.

De son côté, Jean-Jacques Oppringils ouvre lui aus­si la voie à une mise en oeuvre inédite du texte et de l’image. L’exposition en plein air “L’Anneau du Premier Art” est un hom­mage à l’architecture et aux grands bâtis­seurs. Le récit, inti­tu­lé “L’Écho du Premier Art”, écrit par Lucie Delvigne à par­tir des œuvres expo­sées, accom­pagne le par­cours du visi­teur. Les mises en abîme per­mettent une démul­ti­pli­ca­tion du sens. Le pro­me­neur est ame­né à per­ce­voir ce qu’il voit  autre­ment, car Jean-Jacques Oppringils lui dévoile  ce qui, imper­cep­tible, pour­rait coexis­ter avec ce qu’il appré­hende  au pre­mier abord, en se pro­me­nant dans le parc. Double lec­ture donc, qui s’enrichit de la por­tée des textes qui accom­pagnent les toiles. Cette démul­ti­pli­ca­tion séman­tique opé­rée par la double mise en abîme de ce dis­po­si­tif révèle alors un uni­vers, qui, dans le même temps, offre une lec­ture inédite et plu­rielle de la réa­li­té.11

 

 

L’Anneau du Premier Art ; par­cours Art & Lettres, Parc com­mu­nal de Tertre – Site de l’administration com­mu­nale – rue de Chièvres 17 – 7333 TERTRE – Belgique (accès gra­tuit)

On pense éga­le­ment à Adrienne Arth  : cette artiste tra­vaille elle aus­si  à par­tir de pho­to­gra­phies, en prise directe et sur­im­pres­sion pho­to­gra­phique, par­ve­nant à à leur don­ner une pro­fon­deur inéga­lée. Elle met  en scène les élé­ments du réel qui  racontent une his­toire ou laissent entre­voir toute la puis­sance des arché­types dévoi­lés par son tra­vail. Dans Paysages de cer­veau ses pho­to­gra­phies sont accom­pa­gnées de textes de Claude Ber, qui, de son côté, ouvre la voie à une nou­velle poé­sie : mêlant prose et vers, élé­ments anec­do­tiques et uni­ver­saux, fic­tion et poé­sie, ses textes mènent à un au-delà de l’imaginaire. Elle invite le lec­teur à se regar­der, à trou­ver sa place dans ces lignes qui revêtent imman­qua­ble­ment une por­tée sym­bo­lique, à laquelle fait écho Adrienne Arth.2

 

je plie le poi­gnet j’allonge le pas
des immeubles de verre piègent des simu­lacres
tom­beaux solaires et gla­cés tous même ment muets pour leurs
gisants
figés dans le reflet d’eux-mêmeês comme on se noie

Où porte la parole plus loin que son res­sassent et sa
com­plai­sance
dans l’érosion des chairs son labeur obs­ti­né jusqu’où
la chair quitte les membres ?

aucun ici qui ne soit au tu-c’est une don­née de nous sur le cadastre
et de n’importe qui dans la même dis­po­si­tion amou­reuse-mais
rien non plus de nous dans ce com­pact de trans­pa­rence conden­sé
à taille de goutte

même si le regard s’amenuise jusqu’à l’infime et quête une parole
qui ras­semble
le bord à bord de tout se dis­joint comme à ne déduire de ce jour
qu’un éraillé de pluie déchi­rant les façades
leur arrière immo­bile

les yeux bas­culent dans d’autres pupilles et la tom­bée d’un bras
verse à sa pente l’éboulis d’une his­toire effon­drée d’elle

 

 

Claude Ber, Paysages de cer­veau, Photographies d’Adrienne Art, Fidel Anthelme X, col­lec­tion “La Motesta”, 53 pages, 7 €.

On le devine, cet entre­tien, paru aux Editions PhB,  est un tout petit livre, mais d’une actua­li­té per­cu­tante. Il pose à sa façon des  ques­tions fon­da­men­tales. Le lec­teur est ame­né à s’interroger : qu’est-ce que cette post-moder­ni­té qui semble, d’après l’auteur, lais­ser place à un renou­veau. Si  l’éviction de toute repré­sen­ta­tion, de l’artiste lui-même, peut être le point d’orgue de cette post-moder­ni­té,  ouvri­rait-elle la voie à un syn­cré­tisme artis­tique et géné­rique ? L’Art pour­rait-il alors dépas­ser cette pro­blé­ma­tique qu’est la repré­sen­ta­tion du réel, pour mener vers une trans­fi­gu­ra­tion  révé­la­trice des son imma­nence ?

Entre abs­trac­tion et repré­sen­ta­tion, à par­tir  des élé­ments de notre quo­ti­dien, tout juste pal­pables, sug­gé­rés, Adrienne Arth  par­vient bien à expri­mer l’être et le nombre, la soli­tude sug­gé­rée par la foule, cette moder­ni­té gla­cée, et dans ses por­traits, le ques­tion­ne­ment et la puis­sance des âmes qui habitent nos corps. Alors l’Art conti­nue.


Notes

  1. Exposition orga­ni­sée à Tertre, du 30 avril au 30 sep­tembre 2018 de 9h à 20h et du 1er octobre au 30 octobre 2018 de 9h à 18h, Page Facebook : https://​www​.face​book​.com/​T​h​e​R​i​n​g​O​f​T​h​e​F​i​r​s​t​A​rt/Site Internet : http://​www​.opprin​gils​.info[]
  2. La pro­chaine expo­si­tion d’Adrienne Art, “Gens dans le temps” aura lieu à Arles, Du 1er au 15 juillet et du 16 au 31 juillet de 11h à 13h et de 16h à 20h au Musée-Galerie Gaston de Luppé 19 rue des Arènes, www​.adrien​nearth​.com , www​.claude​-ber​.org[]

mm

Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

X