Com­ment présen­ter Angèle Paoli ? Elle porte le bel élan de Ter­res de Femmes, la revue numérique de poésie et de cri­tique qu’elle a créée en décem­bre 2004 avec son mari édi­teur Yves Thomas et le pho­tographe et archi­tecte Guidu Antoni­et­ti di Cinar­ca ; elle est poète et auteure ; Son activ­ité de cri­tique lit­téraire lui a valu le Prix européen de cri­tique en poésie Aris­tote 2013… Ces élé­ments de biogra­phie nous révè­lent déjà un par­cours édi­fié dans la con­stance d’un dévoue­ment sans faille à la poésie, à la lit­téra­ture ; quant à la richesse et la sub­til­ité de cette femme remar­quable, elles sont per­cep­ti­bles dans cet entre­tien, pour lequel nous la remercions.

 

Quelles sont les raisons pour lesquelles vous avez créé Ter­res de femmes? Quelle a été votre moti­va­tion première ? 
Les raisons qui m’ont con­duite à créer Ter­res de femmes (TdF) sont mul­ti­ples. Elles sont pour beau­coup liées aux modes de com­mu­ni­ca­tion du début des années 2000. Nous étions à l’époque de la créa­tion des « blogs », et au sor­tir de l’expérience du site par­tic­i­patif Zazieweb, créé et dirigé par Isabelle Ave­line, un site auquel j’ai con­tribué pen­dant trois années con­séc­u­tives. Alors qu’était annon­cée la fer­me­ture du site, j’ai souhaité, comme beau­coup d’autres de mes ami(e)s, créer mon pro­pre espace. En décem­bre 2004. Ce qui m’a con­duite à réfléchir sur ce que je voulais entre­pren­dre (ou ne pas entre­pren­dre). Mon idée pre­mière était d’ouvrir un espace qui accueillerait à la fois mes pro­pres écrits et les textes lit­téraires aux­quels je suis très attachée. Pour ce qui est de mes pro­pres écrits, ils étaient majori­taire­ment inspirés par mon tro­pisme corse (je vivais encore en Picardie à ce moment-là) et l’univers des femmes des précé­dentes généra­tions, en l’occurrence mes aïeules cors­es, à qui je voulais ren­dre une parole qui leur avait été con­fisquée par les us et cou­tumes insu­laires. Le titre de Ter­res de femmes (au pluriel) joue de ce fait à la fois sur une plu­ral­ité et sur l’homophonie  « ter­res »/« taire ».
Quant aux textes lit­téraires pro­pre­ment dits, ils con­tin­u­ent d’alimenter mes lec­tures. Dans le même temps, j’ai voulu pour­suiv­re ma « route en poésie », en poésie con­tem­po­raine notam­ment. Ce qui m’a incitée à décou­vrir des auteurs et des recueils que je n’aurais sans doute pas eu l’occasion de lire et de fréquenter si je m’en étais tenue aux auteurs dits « clas­siques » que j’ai fréquen­tés lors de ma for­ma­tion lit­téraire uni­ver­si­taire et tout au long de mes années d’enseignement.
 
Quel serait l’objectif à attein­dre si vous deviez un jour vous dire que votre engage­ment a mené à la réal­i­sa­tion de ce pro­jet de longue haleine ? 
 À vrai dire, je ne me pose pas la ques­tion des objec­tifs, en tout cas pas dans le sens où sans doute vous l’entendez. Mes objec­tifs sont mul­ti­ples, eux aus­si. Il y a d’abord celui de mon pro­pre plaisir. « Le plaisir du texte », plus pré­cisé­ment. Lire, décou­vrir, faire décou­vrir, éventuelle­ment pro­mou­voir, partager et tout cela bénév­ole­ment, en me con­for­mant aux règles et équili­bres mis au point avec mon mari et édi­teur-webmestre Yves Thomas (un ancien directeur d’édition d’encyclopédies).
 
Ensem­ble nous tra­vail­lons à la con­cep­tion et à la réal­i­sa­tion quo­ti­di­enne du site, à sa mise à jour per­ma­nente… Et à son évo­lu­tion, et ce sur trois volets prin­ci­paux : esthé­tique, typogra­phie, ergonomie…C’est un tra­vail exigeant, que nous accom­plis­sons tous les deux au quo­ti­di­en, cha­cun selon ses com­pé­tences et son savoir-faire. Nous tra­vail­lons en réseau : chaque jour je pro­pose un poème ou une recen­sion ou un extrait d’un texte en prose…et mon édi­teur-webmestre en assure la mise en forme et la mise en ligne. Je suis plongée dans mes livres ; lui a les mains dans le cam­bouis, au cœur d’une  machine énorme, com­plexe, mul­ti­ple. Notre objec­tif est de main­tenir le plus longtemps pos­si­ble cet équili­bre pour beau­coup con­di­tion­né par l’évolution de la san­té de mon con­joint (qui souf­fre d’une sclérose en plaques pro­gres­sive), équili­bre qui est aus­si dépen­dant des aléas infor­ma­tiques du serveur qui nous héberge, sus­cep­ti­bles un jour de grip­per le site, voire de le faire disparaître.
Qu’est-ce qui dif­féren­cie Ter­res de femmes, dans sa con­cep­tion, des sites et revues actuels ? Qu’est-ce que le savoir de votre époux, Yves Thomas, a apporté à la mise en œuvre des con­tenus éditoriaux ?
En pre­mier lieu, une grande atten­tion a été portée aux ques­tions de cir­cu­lar­ité et d’indexation, telles qu’on les retrou­vait dans les ency­clopédies tra­di­tion­nelles et mul­ti­mé­dias. Le site de Ter­res de femmes ne se con­tente pas de pro­pos­er un grand choix de textes d’auteurs et de recen­sions. Il pro­pose égale­ment un grand nom­bre d’outils qui facili­tent l’accès immé­di­at à ces textes.
D’abord des som­maires détail­lés étab­lis jour après jour (et tous acces­si­bles de manière sim­pli­fiée) et trois index prin­ci­paux qui sup­pléent aux lacunes de l’outil de recherche plein texte : un index des auteurs, un index chronologique et un index thématique.
L’index alphabé­tique est un index nominum « raison­né » et inter­ac­t­if, mais aus­si un index bib­li­ographique. Pour cha­cun des auteurs (classés alphabé­tique­ment par patronymes), un lien  hyper­texte a été établi en direc­tion des arti­cles, notices et /ou extraits con­cernés de la total­ité du site.
L’index chronologique per­met d’entrer et de nav­iguer, mois par mois, année après année, dans l’éphéméride cul­turelle de TdF.
L’index thé­ma­tique ren­voie à des textes classés sous l’intitulé « mes Top­iques », com­prenant un grand nom­bre d’écrits per­son­nels, dont cer­tains ont fait l’objet d’une pub­li­ca­tion papier.
Chaque note com­prend un encadré où sont réper­toriés en pre­mier lieu les textes de TdF en rela­tion directe avec l’auteur choisi ; cet encadré com­prend égale­ment une zone de cor­rélats (« Voir aus­si ») au mod­èle de ce qui existe dans le the­saurus de l’Ency­clopae­dia Uni­ver­salis.  Les liens pro­posés sont des liens internes et des liens externes qui vien­nent enrichir l’information et qui font l’objet d’une sélec­tion rigoureuse selon des critères de « pri­or­i­tari­sa­tion » hiérar­chisés, et qui nous sont personnels. 
Le lecteur peut ain­si cir­culer à sa guise à l’intérieur de la revue ou bien s’en échap­per pour pour­suiv­re son chem­ine­ment à l’extérieur sur des itinéraires sug­gérés. Notre volon­té pre­mière est de ne pas enfer­mer le lecteur, de ne pas l’emprisonner.
Véri­fiés et mis à jour en per­ma­nence, les liens internes ren­voient aus­si bien à des textes récents qu’aux textes les plus anciens de TdF (ceux-ci étant eux-mêmes mis à jour et mis en liens retour – rétroliens – avec les textes les plus récem­ment mis en ligne). Le sys­tème mis en place par Yves Thomas (une cir­cu­la­tion rétic­u­laire par cir­cu­lar­ité) per­met d’éviter « l’empilement » rétro-chronologique non raison­né des arti­cles pro­posés. Ce qui est con­forme à l’expérience ency­clopédique de mon mari.
Autre point car­ac­téris­tique de l’esprit dans lequel nous tra­vail­lons : les notices bio-bib­li­ographiques des auteurs présents au sein de la revue sont régulière­ment véri­fiées et mis­es à jour. Ce qui est rarement le cas des revues en ligne, même les plus prestigieuses.
Il existe par ailleurs une rubrique « Actu­al­ités » qui ren­voie au « scoop.it » de TdF (une plate­forme en ligne de cura­tion de con­tenu). Cet out­il per­met au lecteur d’entrer de plain-pied dans l’actualité cul­turelle. Cette rubrique est élaborée jour après jour à par­tir des infor­ma­tions que nous recevons : avis de lec­tures, d’expositions, de ren­con­tres, de con­certs, de pub­li­ca­tions… de France et d’ailleurs. Là encore, nous procé­dons à des choix et des pri­or­i­tari­sa­tions con­formes à notre sen­si­bil­ité pro­pre et à l’esprit de la revue TdF.
Pour ce qui con­cerne la mise en forme des textes, ceux-ci font l’objet d’une pré­pa­ra­tion de copie selon les normes typographiques des pays con­cernés, mais aus­si en con­for­mité avec la charte typographique de la revue.
Telle qu’elle est élaborée, la revue Ter­res de femmes est l’équivalent pour moi d’une immense bib­lio­thèque, et aus­si une mémoire con­sid­érable. Qui vient pal­li­er mes pro­pres défi­ciences (mes « trous de mémoire »). Je m’y réfère con­tin­uelle­ment. C’est ain­si que chaque fois que j’ai une recherche à effectuer sur un auteur, mon pre­mier geste est de con­sul­ter l’index des auteurs de mon site. Ce qui me per­met de véri­fi­er immé­di­ate­ment si le livre qui m’est néces­saire est présent dans les ray­on­nages de nos bib­lio­thèques. Je pré­cise par ailleurs que tous les extraits qui sont en ligne sont dûment véri­fiés à par­tir des ouvrages en ma possession.
 
La poésie est depuis plus d’un siè­cle un genre délais­sé, relégué au dernier rang d’une lit­téra­ture qui a hissé le roman au pina­cle des caté­gories lit­téraires. Quelle place peut-elle occu­per de nos jours ? Pensez-vous qu’elle puisse être con­sid­érée à nou­veau comme un vecteur artis­tique capa­ble de don­ner forme et voix à des prob­lé­ma­tiques con­tem­po­raines indi­vidu­elles ou col­lec­tives ? Et, pour vous, est-ce là son rôle ? 
Je ne suis pas sûre que le roman en tant que genre lit­téraire jouisse d’un regain d’intérêt aus­si impor­tant que ce que vous en dites. Ce qui occupe les têtes de gon­do­le des librairies courantes et des maisons de la presse, ce sont davan­tage des ouvrages qui n’appartiennent à aucune caté­gorie pro­pre et qui présen­tent rarement de réelles qual­ités lit­téraires. De sorte que je ne suis par cer­taine que l’opposition ou la rival­ité roman/poésie puisse être tenue pour un véri­ta­ble critère de per­ti­nence. Je ne suis pas non plus con­va­in­cue que la poésie ait con­nu par le passé un engoue­ment qui lui aurait per­mis d’accéder à une place aujourd’hui perdue.
Il a certes existé de grandes voix, celles que nous con­nais­sons tous à ce jour, mais sommes-nous vrai­ment sûr(e)s qu’elles aient à ce point mar­qué les lecteurs de leur généra­tion ? Je crois pour ma part qu’il y a tou­jours eu des lecteurs-de-poésie et un très grand nom­bre de non-lecteurs-de-poésie. La poésie a tou­jours été con­sid­érée comme un genre à part et c’est peut-être cela qui en fait sa spé­ci­ficité et qui lui donne sa part de mystère.
En ce qui con­cerne la poésie con­tem­po­raine, ce qui me paraît évi­dent, c’est qu’elle répond, pour la plu­part des poètes, à un véri­ta­ble engage­ment. Les véri­ta­bles poètes non seule­ment écrivent mais lisent les poètes. Il en résulte cette énergie con­sid­érable qui cir­cule dans le micro­cosme qu’est celui que nous défendons. Les poètes se bat­tent non seule­ment pour faire enten­dre leurs voix mais aus­si pour faire enten­dre une sym­phonie du monde.
Ceci dit, il y a autant de formes de poèmes que de poètes, de formes d’écriture que de sen­si­bil­ités. Mais ce que j’attends des ouvrages de poésie que je lis vrai­ment c’est qu’ils me trans­portent. Très régulière­ment, je décou­vre des voix d’une force vitale inouïe, d’une richesse exal­tante. Je suis per­suadée que cette exal­ta­tion est trans­mis­si­ble à d’autres. C’est sans doute le rôle qu’ont à jouer les passeurs qui gravi­tent dans le monde de la poésie. Entre les lec­tures, les ren­con­tres, les per­for­mances, les festivals…on ne peut pas dire qu’il ne se passe rien en poésie. Dans ma vie, la poésie est une force under­ground, une sorte de « basse con­tin­ue », avec par­fois des voix solistes dom­i­nantes qui me subjuguent.
Je suis con­va­in­cue que la poésie est à même d’apporter au monde, non pas des répons­es (il y a beau temps que je n’y crois plus vrai­ment ! ) mais un regain d’énergie. Une façon aus­si de vivre, un regard dif­férent autour de soi. Une façon aus­si d’écouter, de se met­tre à l’écoute. Il faut bien sûr pour cela une cer­taine déter­mi­na­tion ; et de la per­sévérance. Rien n’est acquis d’avance. Il y a toute une démarche intérieure à entre­pren­dre, tout un tra­vail sur soi. Car se met­tre à l’écoute de l’autre, cela demande aus­si de se met­tre soi-même à dis­tance. C’est peut-être ce qui décourage le lecteur ordi­naire. Les temps n’étant pas vrai­ment favor­ables à ce type d’effort. Et puis il faut bien recon­naître que la poésie n’est pas tou­jours très aisée d’accès pour les lecteurs /auditeurs qui fonc­tion­nent pri­or­i­taire­ment sur l’affect. Sur l’immédiateté de l’émotion. Si cette émo­tion n’est pas d’emblée au ren­dez-vous, la poésie peut être rejetée. Je crois à ce sujet qu’il faudrait relire Brecht. Et remet­tre l’accent sur la notion d’identification.
Jugée trop com­plexe par les uns, trop lyrique par d’autres, trop intel­lectuelle ou pas suff­isam­ment… la poésie décourage plus sou­vent qu’elle n’attire. Et pour­tant, force est de con­stater que de nou­velles voix s’élèvent régulière­ment, qui font fi des modes, des mou­ve­ments, des courants – et, si j’ose dire, des clans – qui font enten­dre leur émo­tion, leur colère. Je pense à l’instant au très beau texte de Claude Ber « Célébra­tion de l’espèce » dans Il y a des choses que non. Un texte puis­sant porté par une voix puis­sante. Ce qui y est dit, énon­cé, nous con­cerne tous (de mon point de vue). Au point que je viens de le recom­man­der à une amie suisse qui me demandait de l’aider à trou­ver un texte sur vio­lence/non-vio­lence… Elle n’avait en tête que des voix d’hommes. Je lui ai sug­géré ce ouvrage de Claude Ber. J’aurais pu tout autant lui pro­pos­er le OUI de Jea­nine Baude.
Ai-je répon­du à votre ques­tion ? En par­tie, sans doute…Du moins, je l’espère.
Vous évo­quez une évo­lu­tion de la place des femmes au sein du paysage poé­tique, et vous soulignez le rôle que jouent les revues de poésie en ligne. Pensez-vous que la présence de ces lieux, qui pro­posent aux lecteurs un accès à des auteur(e)s qu’ils n’auraient par ailleurs peut-être jamais ren­con­trés, ait mod­i­fié les habi­tudes de fréquen­ta­tion de la poésie et ses modal­ités de réception ?
Il faudrait, pour répon­dre avec pré­ci­sion à cette ques­tion, se livr­er à une enquête sérieuse, atten­tive, fournie, de l’ensemble des sites de poésie actuelle­ment disponibles et act­ifs. Ce qui n’est pas de mon ressort, ni de ma com­pé­tence. Cepen­dant, d’après ce que je peux lire et voir ici ou là, il me sem­ble pou­voir répon­dre que les sites con­sacrés à la poésie – Terre à ciel ; Ce qui reste ; Les Décou­vreurs… et Recours au poème, aus­si, bien sûr –ont pro­fondé­ment mod­i­fié le rap­port des lecteurs à la poésie. Et que par ailleurs cela a entraîné une pra­tique réelle d’écriture.  La fréquen­ta­tion de la Toile et la présence des réseaux soci­aux a égale­ment mod­i­fié les com­porte­ments et levé les inhi­bi­tions. De sorte que nom­breux sont celles et ceux qui se lan­cent, pro­posant leurs pro­pres textes. Il me sem­ble que la poésie n’est pas la seule à prof­iter de cette énergie créa­trice. On la trou­ve égale­ment sous les formes artis­tiques qu’attestent les livres d’artistes ou les livres pauvres…Dans ce con­texte très ouvert, cha­cun peut trou­ver son compte, choisir la poésie qu’il aime, se lancer sans plus avoir besoin de pass­er par les édi­teurs tra­di­tion­nels. Sauf que, au bout d’un cer­tain temps, cha­cun aspire à être pub­lié, lu et dif­fusé en ver­sion papi­er. C’est là un ter­ri­ble para­doxe.  C’est là aus­si que com­men­cent les dif­fi­cultés. Car les édi­teurs ont cha­cun leur cahi­er des charges, leurs exi­gences, qu’il n’est pas aisé de cern­er. Le marché de l’édition poé­tique est un labyrinthe et on s’y perd plus sou­vent que l’on ne s’y retrou­ve. Les décon­v­enues sont sou­vent au ren­dez-vous lorsque les auteurs de plus en plus nom­breux à pub­li­er sur la toile se heur­tent au refus des édi­teurs papi­er.  C’est une expéri­ence dif­fi­cile à vivre et à affronter.
 Pensez-vous qu’il existe une « poésie féminine » ? 
 Je ne sais pas s’il existe une « poésie fémi­nine ». L’affirmer agac­erait bon nom­bre de poètes de sexe mas­culin.  Et ferait sans doute bondir nom­bre de leurs homo­logues féminins, celles en par­ti­c­uli­er pour qui sont devenus au fil du temps pri­mor­diaux (voire pri­or­i­taires) le tra­vail sur la forme, la mise en page et /ou espace du poème, la répar­ti­tion des blancs et des silences.  Sans par­ler de celles pour qui il est urgent de réduire le vers, de le dépecer, de le restrein­dre jusqu’à n’obtenir qu’un « essen­tiel » qui se résume à peu de mots. Une réduc­tion à l’os qui exclut tout sen­ti­men­tal­isme ou toute forme enflam­mée de l’expression du moi. Ain­si de cer­tains poèmes de la poète argen­tine Ale­jan­dra Pizarnik. Ou encore, plus près de nous et dans les sphères actuelles les plus orig­i­nales, Lau­re Gau­thi­er dont les derniers recueils illus­trent par­ti­c­ulière­ment selon moi cette ten­ta­tive et cette néces­sité. Out­re une réflex­ion sur la poésie en par­al­lèle à une réflex­ion sur la musique. Sur leur mise en réso­nance. Est-ce que tout ceci est pro­pre à la « poésie fémi­nine » ? Je ne le crois pas. Je crois que les femmes explorent des champs poé­tiques de plus en plus vastes et de plus en plus diver­si­fiés. Mais elles le font avec leur voix pro­pre, où la prob­lé­ma­tique (et la per­ti­nence) du féminin /masculin est dépassée.
Par­mi les poètes femmes qui me touchent aujourd’hui (mais pas néces­saire­ment sur le plan émo­tion­nel), je peux citer Esther Teller­mann. Mais aus­si Isabelle Lévesque ou Sylvie Fab­re G. Toutes deux pour­tant ont une écri­t­ure à l’opposé l’une de l’autre. Mais je les recon­nais l’une et l’autre, j’oserais presque dire les yeux fer­més. Qu’ont-elles en com­mun en dehors d’être femmes ? Juste­ment, elles sont poètes. Et en cha­cune d’elles il y a quelque chose de pro­fond qui échappe et qui ne se laisse pas appréhen­der par la seule ques­tion du féminin et du mas­culin. À dire vrai, lorsque je m’immerge dans un nou­veau recueil de poésie, je ne m’interroge pas sur cette ques­tion. La ren­con­tre a lieu ou elle ne se fait pas. Elle peut avoir lieu de mul­ti­ples façons. Tout aus­si opposées les unes aux autres. Chaque recueil est une énigme. Chaque poète a son fonc­tion­nement et son mode d’écriture pro­pres. Et, à chaque lec­ture, je dois me dépos­séder de moi-même, de mes pro­pres cli­vages, de mes attentes de lec­ture, de mes clichés, sonores ou visuels…Me délester de ma pro­pre archéolo­gie, de ma pro­pre mytholo­gie ; me dépouiller de mes pré­sup­posés. Chaque recueil est un « monde en soi » et cha­cun d’eux m’attire par un biais ou par un autre qui n’a rien à voir avec le précé­dent. D’où mon impos­si­bil­ité à répon­dre à sem­blable ques­tion. J’aime tout autant la poésie de Jean-Claude Caër, de Jean-Pierre Cham­bon, de Jacques Moulin ou d’Emmanuel Mer­le (je ne peux les citer tous) que celle de Cécile A. Hold­ban ou de Clau­dine Bohi.  Je n’ai pas de préal­able quand j’ouvre un livre.
J’ai bien con­science que la ques­tion qui m’est posée est une ques­tion com­plexe et insond­able. À chaque fil tiré sur­git une réponse pos­si­ble qui annule la précé­dente. Ce que je crois savoir, c’est qu’il y a des sen­si­bil­ités dif­férentes, des modes d’expression qui échap­pent à toute ten­ta­tive d’enfermement, à tout déter­min­isme. Il n’y a pas d’univocité. Il y a des natures dif­férentes, les unes baro­ques – dont je pense faire par­tie – les autres au con­traire frap­pées du sceau du min­i­mal­isme ou de l’économie de moyens. Les ter­reaux d’inspirations dif­fèrent aus­si. Qui four­nissent une matière où puis­er qui appar­tient à cha­cun, même si tous peu­vent s’y recon­naître à un moment ou un autre.
En défini­tive, s’il est un point com­mun, il se trou­ve dans le sen­ti­ment d’une néces­sité absolue d’écrire. Une autre réponse me vient à l’instant à l’esprit, et c’est Ale­jan­dra Pizarnik qui me la fournit :
« Écrire, c’est don­ner un sens à la souf­france. »  (Ale­jan­dra Pizarnik, Jour­nal, novem­bre 1971).
 
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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste et per­formeuse. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum dirigées par Wan­da Mihuleac.