Comment pré­sen­ter Angèle Paoli ? Elle porte le bel élan de Terres de Femmes, la revue numé­rique de poé­sie et de cri­tique qu’elle a créée en décembre 2004 avec son mari édi­teur Yves Thomas et le pho­to­graphe et archi­tecte Guidu Antonietti di Cinarca ; elle est poète et auteure ; Son acti­vi­té de cri­tique lit­té­raire lui a valu le Prix euro­péen de cri­tique en poé­sie Aristote 2013… Ces élé­ments de bio­gra­phie nous révèlent déjà un par­cours édi­fié dans la constance d’un dévoue­ment sans faille à la poé­sie, à la lit­té­ra­ture ; quant à la richesse et la sub­ti­li­té de cette femme remar­quable, elles sont per­cep­tibles dans cet entre­tien, pour lequel nous la remer­cions.

 

Quelles sont les rai­sons pour les­quelles vous avez créé Terres de femmes ? Quelle a été votre moti­va­tion pre­mière ?
Les rai­sons qui m’ont conduite à créer Terres de femmes (TdF) sont mul­tiples. Elles sont pour beau­coup liées aux modes de com­mu­ni­ca­tion du début des années 2000. Nous étions à l’époque de la créa­tion des « blogs », et au sor­tir de l’expérience du site par­ti­ci­pa­tif Zazieweb, créé et diri­gé par Isabelle Aveline, un site auquel j’ai contri­bué pen­dant trois années consé­cu­tives. Alors qu’était annon­cée la fer­me­ture du site, j’ai sou­hai­té, comme beau­coup d’autres de mes ami(e)s, créer mon propre espace. En décembre 2004. Ce qui m’a conduite à réflé­chir sur ce que je vou­lais entre­prendre (ou ne pas entre­prendre). Mon idée pre­mière était d’ouvrir un espace qui accueille­rait à la fois mes propres écrits et les textes lit­té­raires aux­quels je suis très atta­chée. Pour ce qui est de mes propres écrits, ils étaient majo­ri­tai­re­ment ins­pi­rés par mon tro­pisme corse (je vivais encore en Picardie à ce moment-là) et l’univers des femmes des pré­cé­dentes géné­ra­tions, en l’occurrence mes aïeules corses, à qui je vou­lais rendre une parole qui leur avait été confis­quée par les us et cou­tumes insu­laires. Le titre de Terres de femmes (au plu­riel) joue de ce fait à la fois sur une plu­ra­li­té et sur l’homophonie  « terres »/​« taire ».
Quant aux textes lit­té­raires pro­pre­ment dits, ils conti­nuent d’alimenter mes lec­tures. Dans le même temps, j’ai vou­lu pour­suivre ma « route en poé­sie », en poé­sie contem­po­raine notam­ment. Ce qui m’a inci­tée à décou­vrir des auteurs et des recueils que je n’aurais sans doute pas eu l’occasion de lire et de fré­quen­ter si je m’en étais tenue aux auteurs dits « clas­siques » que j’ai fré­quen­tés lors de ma for­ma­tion lit­té­raire uni­ver­si­taire et tout au long de mes années d’enseignement.
 
Quel serait l’objectif à atteindre si vous deviez un jour vous dire que votre enga­ge­ment a mené à la réa­li­sa­tion de ce pro­jet de longue haleine ?
 À vrai dire, je ne me pose pas la ques­tion des objec­tifs, en tout cas pas dans le sens où sans doute vous l’entendez. Mes objec­tifs sont mul­tiples, eux aus­si. Il y a d’abord celui de mon propre plai­sir. « Le plai­sir du texte », plus pré­ci­sé­ment. Lire, décou­vrir, faire décou­vrir, éven­tuel­le­ment pro­mou­voir, par­ta­ger et tout cela béné­vo­le­ment, en me confor­mant aux règles et équi­libres mis au point avec mon mari et édi­teur-web­mestre Yves Thomas (un ancien direc­teur d’édition d’encyclopédies).
 
Ensemble nous tra­vaillons à la concep­tion et à la réa­li­sa­tion quo­ti­dienne du site, à sa mise à jour per­ma­nente… Et à son évo­lu­tion, et ce sur trois volets prin­ci­paux : esthé­tique, typo­gra­phie, ergonomie…C’est un tra­vail exi­geant, que nous accom­plis­sons tous les deux au quo­ti­dien, cha­cun selon ses com­pé­tences et son savoir-faire. Nous tra­vaillons en réseau : chaque jour je pro­pose un poème ou une recen­sion ou un extrait d’un texte en prose…et mon édi­teur-web­mestre en assure la mise en forme et la mise en ligne. Je suis plon­gée dans mes livres ; lui a les mains dans le cam­bouis, au cœur d’une  machine énorme, com­plexe, mul­tiple. Notre objec­tif est de main­te­nir le plus long­temps pos­sible cet équi­libre pour beau­coup condi­tion­né par l’évolution de la san­té de mon conjoint (qui souffre d’une sclé­rose en plaques pro­gres­sive), équi­libre qui est aus­si dépen­dant des aléas infor­ma­tiques du ser­veur qui nous héberge, sus­cep­tibles un jour de grip­per le site, voire de le faire dis­pa­raître.
Qu’est-ce qui dif­fé­ren­cie Terres de femmes, dans sa concep­tion, des sites et revues actuels ? Qu’est-ce que le savoir de votre époux, Yves Thomas, a appor­té à la mise en œuvre des conte­nus édi­to­riaux ?
En pre­mier lieu, une grande atten­tion a été por­tée aux ques­tions de cir­cu­la­ri­té et d’indexation, telles qu’on les retrou­vait dans les ency­clo­pé­dies tra­di­tion­nelles et mul­ti­mé­dias. Le site de Terres de femmes ne se contente pas de pro­po­ser un grand choix de textes d’auteurs et de recen­sions. Il pro­pose éga­le­ment un grand nombre d’outils qui faci­litent l’accès immé­diat à ces textes.
D’abord des som­maires détaillés éta­blis jour après jour (et tous acces­sibles de manière sim­pli­fiée) et trois index prin­ci­paux qui sup­pléent aux lacunes de l’outil de recherche plein texte : un index des auteurs, un index chro­no­lo­gique et un index thé­ma­tique.
L’index alpha­bé­tique est un index nomi­num « rai­son­né » et inter­ac­tif, mais aus­si un index biblio­gra­phique. Pour cha­cun des auteurs (clas­sés alpha­bé­ti­que­ment par patro­nymes), un lien  hyper­texte a été éta­bli en direc­tion des articles, notices et /​ou extraits concer­nés de la tota­li­té du site.
L’index chro­no­lo­gique per­met d’entrer et de navi­guer, mois par mois, année après année, dans l’éphéméride cultu­relle de TdF.
L’index thé­ma­tique ren­voie à des textes clas­sés sous l’intitulé « mes Topiques », com­pre­nant un grand nombre d’écrits per­son­nels, dont cer­tains ont fait l’objet d’une publi­ca­tion papier.
Chaque note com­prend un enca­dré où sont réper­to­riés en pre­mier lieu les textes de TdF en rela­tion directe avec l’auteur choi­si ; cet enca­dré com­prend éga­le­ment une zone de cor­ré­lats (« Voir aus­si ») au modèle de ce qui existe dans le the­sau­rus de l’Encyclopaedia Universalis.  Les liens pro­po­sés sont des liens internes et des liens externes qui viennent enri­chir l’information et qui font l’objet d’une sélec­tion rigou­reuse selon des cri­tères de « prio­ri­ta­ri­sa­tion » hié­rar­chi­sés, et qui nous sont per­son­nels. 
Le lec­teur peut ain­si cir­cu­ler à sa guise à l’intérieur de la revue ou bien s’en échap­per pour pour­suivre son che­mi­ne­ment à l’extérieur sur des iti­né­raires sug­gé­rés. Notre volon­té pre­mière est de ne pas enfer­mer le lec­teur, de ne pas l’emprisonner.
Vérifiés et mis à jour en per­ma­nence, les liens internes ren­voient aus­si bien à des textes récents qu’aux textes les plus anciens de TdF (ceux-ci étant eux-mêmes mis à jour et mis en liens retour – rétro­liens – avec les textes les plus récem­ment mis en ligne). Le sys­tème mis en place par Yves Thomas (une cir­cu­la­tion réti­cu­laire par cir­cu­la­ri­té) per­met d’éviter « l’empilement » rétro-chro­no­lo­gique non rai­son­né des articles pro­po­sés. Ce qui est conforme à l’expérience ency­clo­pé­dique de mon mari.
Autre point carac­té­ris­tique de l’esprit dans lequel nous tra­vaillons : les notices bio-biblio­gra­phiques des auteurs pré­sents au sein de la revue sont régu­liè­re­ment véri­fiées et mises à jour. Ce qui est rare­ment le cas des revues en ligne, même les plus pres­ti­gieuses.
Il existe par ailleurs une rubrique « Actualités » qui ren­voie au « scoop​.it » de TdF (une pla­te­forme en ligne de cura­tion de conte­nu). Cet outil per­met au lec­teur d’entrer de plain-pied dans l’actualité cultu­relle. Cette rubrique est éla­bo­rée jour après jour à par­tir des infor­ma­tions que nous rece­vons : avis de lec­tures, d’expositions, de ren­contres, de concerts, de publi­ca­tions… de France et d’ailleurs. Là encore, nous pro­cé­dons à des choix et des prio­ri­ta­ri­sa­tions conformes à notre sen­si­bi­li­té propre et à l’esprit de la revue TdF.
Pour ce qui concerne la mise en forme des textes, ceux-ci font l’objet d’une pré­pa­ra­tion de copie selon les normes typo­gra­phiques des pays concer­nés, mais aus­si en confor­mi­té avec la charte typo­gra­phique de la revue.
Telle qu’elle est éla­bo­rée, la revue Terres de femmes est l’équivalent pour moi d’une immense biblio­thèque, et aus­si une mémoire consi­dé­rable. Qui vient pal­lier mes propres défi­ciences (mes « trous de mémoire »). Je m’y réfère conti­nuel­le­ment. C’est ain­si que chaque fois que j’ai une recherche à effec­tuer sur un auteur, mon pre­mier geste est de consul­ter l’index des auteurs de mon site. Ce qui me per­met de véri­fier immé­dia­te­ment si le livre qui m’est néces­saire est pré­sent dans les rayon­nages de nos biblio­thèques. Je pré­cise par ailleurs que tous les extraits qui sont en ligne sont dûment véri­fiés à par­tir des ouvrages en ma pos­ses­sion.
 
La poé­sie est depuis plus d’un siècle un genre délais­sé, relé­gué au der­nier rang d’une lit­té­ra­ture qui a his­sé le roman au pinacle des caté­go­ries lit­té­raires. Quelle place peut-elle occu­per de nos jours ? Pensez-vous qu’elle puisse être consi­dé­rée à nou­veau comme un vec­teur artis­tique capable de don­ner forme et voix à des pro­blé­ma­tiques contem­po­raines indi­vi­duelles ou col­lec­tives ? Et, pour vous, est-ce là son rôle ?
Je ne suis pas sûre que le roman en tant que genre lit­té­raire jouisse d’un regain d’intérêt aus­si impor­tant que ce que vous en dites. Ce qui occupe les têtes de gon­dole des librai­ries cou­rantes et des mai­sons de la presse, ce sont davan­tage des ouvrages qui n’appartiennent à aucune caté­go­rie propre et qui pré­sentent rare­ment de réelles qua­li­tés lit­té­raires. De sorte que je ne suis par cer­taine que l’opposition ou la riva­li­té roman/​poésie puisse être tenue pour un véri­table cri­tère de per­ti­nence. Je ne suis pas non plus convain­cue que la poé­sie ait connu par le pas­sé un engoue­ment qui lui aurait per­mis d’accéder à une place aujourd’hui per­due.
Il a certes exis­té de grandes voix, celles que nous connais­sons tous à ce jour, mais sommes-nous vrai­ment sûr(e)s qu’elles aient à ce point mar­qué les lec­teurs de leur géné­ra­tion ? Je crois pour ma part qu’il y a tou­jours eu des lec­teurs-de-poé­sie et un très grand nombre de non-lec­teurs-de-poé­sie. La poé­sie a tou­jours été consi­dé­rée comme un genre à part et c’est peut-être cela qui en fait sa spé­ci­fi­ci­té et qui lui donne sa part de mys­tère.
En ce qui concerne la poé­sie contem­po­raine, ce qui me paraît évident, c’est qu’elle répond, pour la plu­part des poètes, à un véri­table enga­ge­ment. Les véri­tables poètes non seule­ment écrivent mais lisent les poètes. Il en résulte cette éner­gie consi­dé­rable qui cir­cule dans le micro­cosme qu’est celui que nous défen­dons. Les poètes se battent non seule­ment pour faire entendre leurs voix mais aus­si pour faire entendre une sym­pho­nie du monde.
Ceci dit, il y a autant de formes de poèmes que de poètes, de formes d’écriture que de sen­si­bi­li­tés. Mais ce que j’attends des ouvrages de poé­sie que je lis vrai­ment c’est qu’ils me trans­portent. Très régu­liè­re­ment, je découvre des voix d’une force vitale inouïe, d’une richesse exal­tante. Je suis per­sua­dée que cette exal­ta­tion est trans­mis­sible à d’autres. C’est sans doute le rôle qu’ont à jouer les pas­seurs qui gra­vitent dans le monde de la poé­sie. Entre les lec­tures, les ren­contres, les per­for­mances, les festivals…on ne peut pas dire qu’il ne se passe rien en poé­sie. Dans ma vie, la poé­sie est une force under­ground, une sorte de « basse conti­nue », avec par­fois des voix solistes domi­nantes qui me sub­juguent.
Je suis convain­cue que la poé­sie est à même d’apporter au monde, non pas des réponses (il y a beau temps que je n’y crois plus vrai­ment ! ) mais un regain d’énergie. Une façon aus­si de vivre, un regard dif­fé­rent autour de soi. Une façon aus­si d’écouter, de se mettre à l’écoute. Il faut bien sûr pour cela une cer­taine déter­mi­na­tion ; et de la per­sé­vé­rance. Rien n’est acquis d’avance. Il y a toute une démarche inté­rieure à entre­prendre, tout un tra­vail sur soi. Car se mettre à l’écoute de l’autre, cela demande aus­si de se mettre soi-même à dis­tance. C’est peut-être ce qui décou­rage le lec­teur ordi­naire. Les temps n’étant pas vrai­ment favo­rables à ce type d’effort. Et puis il faut bien recon­naître que la poé­sie n’est pas tou­jours très aisée d’accès pour les lec­teurs /​auditeurs qui fonc­tionnent prio­ri­tai­re­ment sur l’affect. Sur l’immédiateté de l’émotion. Si cette émo­tion n’est pas d’emblée au ren­dez-vous, la poé­sie peut être reje­tée. Je crois à ce sujet qu’il fau­drait relire Brecht. Et remettre l’accent sur la notion d’identification.
Jugée trop com­plexe par les uns, trop lyrique par d’autres, trop intel­lec­tuelle ou pas suf­fi­sam­ment… la poé­sie décou­rage plus sou­vent qu’elle n’attire. Et pour­tant, force est de consta­ter que de nou­velles voix s’élèvent régu­liè­re­ment, qui font fi des modes, des mou­ve­ments, des cou­rants – et, si j’ose dire, des clans – qui font entendre leur émo­tion, leur colère. Je pense à l’instant au très beau texte de Claude Ber « Célébration de l’espèce » dans Il y a des choses que non. Un texte puis­sant por­té par une voix puis­sante. Ce qui y est dit, énon­cé, nous concerne tous (de mon point de vue). Au point que je viens de le recom­man­der à une amie suisse qui me deman­dait de l’aider à trou­ver un texte sur vio­len­ce/­non-vio­lence… Elle n’avait en tête que des voix d’hommes. Je lui ai sug­gé­ré ce ouvrage de Claude Ber. J’aurais pu tout autant lui pro­po­ser le OUI de Jeanine Baude.
Ai-je répon­du à votre ques­tion ? En par­tie, sans doute…Du moins, je l’espère.
Vous évo­quez une évo­lu­tion de la place des femmes au sein du pay­sage poé­tique, et vous sou­li­gnez le rôle que jouent les revues de poé­sie en ligne. Pensez-vous que la pré­sence de ces lieux, qui pro­posent aux lec­teurs un accès à des auteur(e)s qu’ils n’auraient par ailleurs peut-être jamais ren­con­trés, ait modi­fié les habi­tudes de fré­quen­ta­tion de la poé­sie et ses moda­li­tés de récep­tion ?
Il fau­drait, pour répondre avec pré­ci­sion à cette ques­tion, se livrer à une enquête sérieuse, atten­tive, four­nie, de l’ensemble des sites de poé­sie actuel­le­ment dis­po­nibles et actifs. Ce qui n’est pas de mon res­sort, ni de ma com­pé­tence. Cependant, d’après ce que je peux lire et voir ici ou là, il me semble pou­voir répondre que les sites consa­crés à la poé­sie – Terre à ciel ; Ce qui reste ; Les Découvreurs… et Recours au poème, aus­si, bien sûr –ont pro­fon­dé­ment modi­fié le rap­port des lec­teurs à la poé­sie. Et que par ailleurs cela a entraî­né une pra­tique réelle d’écriture.  La fré­quen­ta­tion de la Toile et la pré­sence des réseaux sociaux a éga­le­ment modi­fié les com­por­te­ments et levé les inhi­bi­tions. De sorte que nom­breux sont celles et ceux qui se lancent, pro­po­sant leurs propres textes. Il me semble que la poé­sie n’est pas la seule à pro­fi­ter de cette éner­gie créa­trice. On la trouve éga­le­ment sous les formes artis­tiques qu’attestent les livres d’artistes ou les livres pauvres…Dans ce contexte très ouvert, cha­cun peut trou­ver son compte, choi­sir la poé­sie qu’il aime, se lan­cer sans plus avoir besoin de pas­ser par les édi­teurs tra­di­tion­nels. Sauf que, au bout d’un cer­tain temps, cha­cun aspire à être publié, lu et dif­fu­sé en ver­sion papier. C’est là un ter­rible para­doxe.  C’est là aus­si que com­mencent les dif­fi­cul­tés. Car les édi­teurs ont cha­cun leur cahier des charges, leurs exi­gences, qu’il n’est pas aisé de cer­ner. Le mar­ché de l’édition poé­tique est un laby­rinthe et on s’y perd plus sou­vent que l’on ne s’y retrouve. Les décon­ve­nues sont sou­vent au ren­dez-vous lorsque les auteurs de plus en plus nom­breux à publier sur la toile se heurtent au refus des édi­teurs papier.  C’est une expé­rience dif­fi­cile à vivre et à affron­ter.
 Pensez-vous qu’il existe une « poé­sie fémi­nine » ?
 Je ne sais pas s’il existe une « poé­sie fémi­nine ». L’affirmer aga­ce­rait bon nombre de poètes de sexe mas­cu­lin.  Et ferait sans doute bon­dir nombre de leurs homo­logues fémi­nins, celles en par­ti­cu­lier pour qui sont deve­nus au fil du temps pri­mor­diaux (voire prio­ri­taires) le tra­vail sur la forme, la mise en page et /​ou espace du poème, la répar­ti­tion des blancs et des silences.  Sans par­ler de celles pour qui il est urgent de réduire le vers, de le dépe­cer, de le res­treindre jusqu’à n’obtenir qu’un « essen­tiel » qui se résume à peu de mots. Une réduc­tion à l’os qui exclut tout sen­ti­men­ta­lisme ou toute forme enflam­mée de l’expression du moi. Ainsi de cer­tains poèmes de la poète argen­tine Alejandra Pizarnik. Ou encore, plus près de nous et dans les sphères actuelles les plus ori­gi­nales, Laure Gauthier dont les der­niers recueils illus­trent par­ti­cu­liè­re­ment selon moi cette ten­ta­tive et cette néces­si­té. Outre une réflexion sur la poé­sie en paral­lèle à une réflexion sur la musique. Sur leur mise en réso­nance. Est-ce que tout ceci est propre à la « poé­sie fémi­nine » ? Je ne le crois pas. Je crois que les femmes explorent des champs poé­tiques de plus en plus vastes et de plus en plus diver­si­fiés. Mais elles le font avec leur voix propre, où la pro­blé­ma­tique (et la per­ti­nence) du fémi­nin /​masculin est dépas­sée.
Parmi les poètes femmes qui me touchent aujourd’hui (mais pas néces­sai­re­ment sur le plan émo­tion­nel), je peux citer Esther Tellermann. Mais aus­si Isabelle Lévesque ou Sylvie Fabre G. Toutes deux pour­tant ont une écri­ture à l’opposé l’une de l’autre. Mais je les recon­nais l’une et l’autre, j’oserais presque dire les yeux fer­més. Qu’ont-elles en com­mun en dehors d’être femmes ? Justement, elles sont poètes. Et en cha­cune d’elles il y a quelque chose de pro­fond qui échappe et qui ne se laisse pas appré­hen­der par la seule ques­tion du fémi­nin et du mas­cu­lin. À dire vrai, lorsque je m’immerge dans un nou­veau recueil de poé­sie, je ne m’interroge pas sur cette ques­tion. La ren­contre a lieu ou elle ne se fait pas. Elle peut avoir lieu de mul­tiples façons. Tout aus­si oppo­sées les unes aux autres. Chaque recueil est une énigme. Chaque poète a son fonc­tion­ne­ment et son mode d’écriture propres. Et, à chaque lec­ture, je dois me dépos­sé­der de moi-même, de mes propres cli­vages, de mes attentes de lec­ture, de mes cli­chés, sonores ou visuels…Me déles­ter de ma propre archéo­lo­gie, de ma propre mytho­lo­gie ; me dépouiller de mes pré­sup­po­sés. Chaque recueil est un « monde en soi » et cha­cun d’eux m’attire par un biais ou par un autre qui n’a rien à voir avec le pré­cé­dent. D’où mon impos­si­bi­li­té à répondre à sem­blable ques­tion. J’aime tout autant la poé­sie de Jean-Claude Caër, de Jean-Pierre Chambon, de Jacques Moulin ou d’Emmanuel Merle (je ne peux les citer tous) que celle de Cécile A. Holdban ou de Claudine Bohi.  Je n’ai pas de préa­lable quand j’ouvre un livre.
J’ai bien conscience que la ques­tion qui m’est posée est une ques­tion com­plexe et inson­dable. À chaque fil tiré sur­git une réponse pos­sible qui annule la pré­cé­dente. Ce que je crois savoir, c’est qu’il y a des sen­si­bi­li­tés dif­fé­rentes, des modes d’expression qui échappent à toute ten­ta­tive d’enfermement, à tout déter­mi­nisme. Il n’y a pas d’univocité. Il y a des natures dif­fé­rentes, les unes baroques – dont je pense faire par­tie – les autres au contraire frap­pées du sceau du mini­ma­lisme ou de l’économie de moyens. Les ter­reaux d’inspirations dif­fèrent aus­si. Qui four­nissent une matière où pui­ser qui appar­tient à cha­cun, même si tous peuvent s’y recon­naître à un moment ou un autre.
En défi­ni­tive, s’il est un point com­mun, il se trouve dans le sen­ti­ment d’une néces­si­té abso­lue d’écrire. Une autre réponse me vient à l’instant à l’esprit, et c’est Alejandra Pizarnik qui me la four­nit :
« Écrire, c’est don­ner un sens à la souf­france. »  (Alejandra Pizarnik, Journal, novembre 1971).
 
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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions​.et en 2019, A part l'élan, avec Jean-Jacques Tachdjian, aux Editions La Chienne. Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l'agneau, Décharge, Passage d'encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.