> Gwen Garnier-Duguy, Alphabétique d’aujourd’hui

Gwen Garnier-Duguy, Alphabétique d’aujourd’hui

Par |2018-11-09T11:57:27+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Critiques, Gwen Garnie-Duguy|

Il s’agit de l’Avenir, Alphabétique d’Aujourd’hui. Il s’agit d’Amour, d’Absolu, mot gal­vau­dé qui retrouve ici toute sa dimen­sion, car ce recueil est habi­té par une Ame, celle de Gwen Garnier-Duguy. Un livre pré­cieux à bien des égards…

Abécédaire où les mots recen­sés par le poète font sens : il faut voir dans cette énu­mé­ra­tion un par­cours, ini­tia­tique, celui de l’homme, offert comme pré­sent, toutes accep­tions du mot confon­dues. C’est aus­si une voie ouverte sur demain, ce que devra deve­nir demain…

 

Gwen Garnier-Duguy, Alphabétique d’aujourd’hui,
L’Atelier du Grand tétras, Paris, 2018, 64 pages, 12 €.

Annonciation

 

Conduit par la seule éner­gie du poème, sans idée
pré­con­çue, sans idée, avec rien à dire d’autre que la
pré­sence des mots,

dans un mou­ve­ment de spon­ta­néi­té, ni rature ni
repen­tir, jaillis­se­ment simple, jaillis­se­ment

    non pas écri­ture auto­ma­tique mais sorte de per­for­mance

    sans manière, sans cal­cul, fai­sant confiance, aux sons,
aux lettres,

    éprou­ver la capa­ci­té poé­tique de celui qui se dit
poète, la mesu­rer à l’aune de ce qui se pré­sente, quitte
à decou­vrir

    n’avoir pas l’aptitude à faire lever le pain des images
marié aux sens du rythme

    jouer debout dans la véri­té.,…

 

Tel est Gwen Garnier-Duguy, ” debout dans la véri­té “. Il nous invite à le suivre dans ce poème limi­naire, dans la confiance en notre intui­tion, seule guide à laquelle il confie sa poé­sie. Elle trans­pa­raît au fil des Versets d’un nou­vel âge qui com­posent le recueil, sur des pages denses. Et, comme il est d’usage pour ce poète, le tra­vail de la langue est d’une sen­si­bi­li­té et d’une jus­tesse rare­ment éga­lées. Il évoque notre monde “moderne” grâce à des champs lexi­caux révé­la­teurs de toute la dimen­sion vision­naire de ces lignes. Et si Gwen Garnier-Duguy convoque Arthur Rimbaud, à l’instar de beau­coup, le “voyant” se voit res­ti­tuée la jus­tesse d’une voix qu’on a trop sou­vent gal­vau­dée. Il en fait une lec­ture juste et entière , hors des sen­tiers rebat­tus d’une révolte post-ado­les­cen­tine par trop sou­li­gnée.

 

Web

 

    Tu avais lu dans l’avenir, Arthur Rimbaud, quand tu
par­las d’horreur éco­no­mique fin dix-neu­veème voyant

    le poten­tiel que l’ère indus­trielle inves­tis­sait, enta­mant
la matière humaine, il y a

    l’économie de l’amour, l’économie du plai­sir, 
l’économie du loi­sir, celle du ren­de­ment, bref, l’économie
de l’argent.

    C’est elle dont tu avais fait la syn­thèse dans ta boule
d’absinthe sans pou­voir mesu­rer dans le concret les
mani­fes­ta­tions de cet ima­gi­naire de l’avoir,

    espace binaire à deux dimen­sions, deux points zéro, 
quand on n’utilise que le zéro et le un, l’ère

    numé­rique ne numé­rise que jusqu’à un qu’elle appelle
deux un point zéro, y’a de quoi iro­ni­ser mais il y a aus­si
de quoi

    envi­sa­ger un autre ordre des choses, sui­vant le fil de
la logique méta­phy­sique, envi­sa­ger

    le trois point zéro par­lant la langue de la pro­fon­deur,
non,

    la fonc­tion du lan­gage n’est en rien uti­li­taire, bon­jour
quel temps désas­treux les élec­tions bah que des inca­pables
ça va finir par péter mon mari s’est fait licen­cier je sais
pas com­ment on va s’en sor­tir

    notre impé­ra­tif c’est simple c’est

    faire du chiffre faire de la marge offrir les meilleurs
prix à nos clients.

 

Voix sur voix, révolte sur le cri, Gwen Garnie-Duguy rejoint ici ceux qui se sont levés pour dire, dévoi­ler, gui­der leurs sem­blables. La syn­taxe savam­ment orches­trée, il uti­lise la dis­po­si­tion per­mise par le ver­set pour pla­cer des groupes nomi­naux ou des verbes en exergue, et mettre l’accent sur une parole sage et révol­tée. La démence de nos socié­tés est res­ti­tuée sans conces­sion aucune, et lion de fer­mer la porte sur une parole néga­tive, le poète nous ouvre la voie vers un uni­vers fra­ter­nel et spi­ri­tuel. L’issue est là, dans cette ré-union de l’humain et de sa dimen­sion cos­mique, dans cette ouver­ture du lan­gage sur sa dimen­sion sacrée.

Actualisé par une syn­taxe ryth­mant les ver­sets et un voca­bu­laire qui convoque tous les niveaux du lan­gage, cette forme sacrée replace la parole spi­ri­tuelle à la place qu’elle n’aurait jamais dû quit­ter : au ser­vice d’une lec­ture du pré­sent. La com­pré­hen­sion per­mise par la res­ti­tu­tion de toutes les dimen­sions du réel doit mener à une prise de conscience.

Avancer dans cette prière que repré­sente toute parole énon­cée, dés lors que la véri­té pré­side, pour construire un ave­nir habi­té par l’Humain. Il nous fau­dra cette  volon­té de par­ve­nir à n’être plus que souffle, celui de l’intérieur du poème, conte­nu dans ce mys­tère qui émerge des lettres, de l’énergie des rythmes et des sons, dans une imma­nence dévoi­lée par la parole. S’abandonner, comme le poète nous en montre la voie, et ouvrir notre cœur, pour accé­der enfin à une autre dimen­sion de la conscience pleine et entière. Nous pour­rons alors enfin abor­der des enjeux et des défis qu’il nous fau­dra rele­ver pour construire un monde de paix où la fra­ter­ni­té pré­si­de­ra aux des­ti­nées. 

 

    Nous avons les mots sur les os et les vents venus de la
mer font s’envoler de nos corps les images mira­cu­leuses

    pour­vu que nous pen­sions qu’elles sont mira­cu­leuse
alors

    elles visi­te­ront les quelques forêts qui demeurent,
visi­te­ront

    les forêts enfouies dans l’ombre de notre monde

    inté­rieur, dépo­se­ront leurs mânes sous forme de
pro­messe à tra­vers les tra­vées de nos méga­lo­poles et le
vent

    de notre propre res­pi­ra­tion entre­tien­dra le feu qui
sauve

    et la prière

    par quoi toute poé­sie advient.

 

Voici dévoi­lée toute la dimen­sion sacrée de la poé­sie. Elle est une prière car elle révèle toutes les dimen­sions du réel et ouvre vers des uni­ver­saux com­muns aux hommes de tous hori­zons, Unifiante et trans­cen­dante, elle sera cette parole sacrée, comme l’est toute parole par­ta­gée. Elle mène­ra à cet ultime savoir : nous ne for­mons qu’un, nous sommes frères, bien avant Babel, et après. Il suf­fit de se sou­ve­nir. Et le poème est ceci d’avant le lan­gage, ce ter­ri­toire com­mun. Il est dans les vers de Gwen Garnier-Duguy comme l’essence même de ceci, de l’humanité révé­lée par le rythme et les sons de ces textes en prose  émi­nem­ment poé­tiques. Un talis­man, un gri­moire pour un ave­nir enfin au visage de ce que peut être la fra­ter­ni­té, tel est Alphabétique d’aujourd’hui. puis­sante poé­sie, comme l’est la prière. 

Les champs séman­tiques marquent clai­re­ment cette jux­ta­po­si­tion d’un monde moderne déshu­ma­ni­sé et d’une dimen­sion com­mune et fra­ter­nelle, qu’il s’agit de retrou­ver. Dualité que l’on retrouve éga­le­ment dans les textes qui évoquent le pou­voir de la parole, et la pos­sible com­mu­nau­té retrou­vée au coeur du poème. Voie ouverte sur un ave­nir pour la lit­té­ra­ture aus­si, qui bal­bu­tie, qui se cherche, en ce début de siècle si dif­fi­cile pour nos frères. La mis­sion du poète, de la poé­sie, de la lit­té­ra­ture, il en est enfin ques­tion dans Alphabétique d’aujourd’hui… Le siècle 21 sera poé­tique, et grande est l’envie d’ajouter « ou ne sera pas »…Malraux avait rai­son, à un siècle près. Nous, poètes, devrons prendre la parole, et la res­ti­tuer à sa dimen­sion spi­ri­tuelle. Il nous fau­dra lui redon­ner son pou­voir. Il nous fau­dra créer un lieu de ras­sem­ble­ment dans la parole. Il n’est plus l’heure du poète mage et por­teur d’une parole divine, il n’est plus le temps du poète mau­dit, ni de celui qui ouvri­ra des portes là où tout ter­ri­toire a été décou­vert, ni de celui qui don­ne­ra au miracle du vers un visage de Dieu. Temps est venu de tis­ser l’union des peuples et des cœurs, dans le rythme poé­tique, dans la trame du texte. L’Art ne devra avoir qu’un objec­tif, unir le sacré au tan­gible, et révé­ler l’univers enclos dans toute chose, dans cha­cun de nous. C’est ceci, Alphabétique d’aujourd’hui. Une prière offerte au monde pour dépas­ser tous les cli­vages et édi­fier un ave­nir com­mun dans la paix. Voici, le poète n’est ni ici, ni là, ni mage ni mau­dit, mais un par­mi le nombre, et le nombre dans la poé­sie qu’il révèle, un.

 Alors les lettres, les mots, le poème, le son du poème et le souffle dedans, tissent une toile mul­ti­di­men­sion­nelle qui trace un che­min, celui d’une fra­ter­ni­té à retrou­ver. Toi moi et nous, tri­ni­té à incar­ner dans le verbe,  unique direc­tion pour amor­cer le recom­men­ce­ment de nos his­toires. Celle du toi et moi, et celle du nous, cette Histoire “avec sa grande hache” qui fut pour Perrec comme pour des mil­liers de sem­blables une épreuve hors d’imagination… Et qui, encore, conti­nue de tran­cher, broyer et ache­ver toute trace d’une pos­sible com­mu­nau­té humaine éta­blie sur les fon­de­ments de la paix. Il faut vivre le poème, celui de Gwen Garnier-Duguy, pour com­men­cer, éclai­reur et voix unique d’une poé­sie fédé­ra­trice.

La poé­sie appar­tient au Poème”, et le Poème à l’avenir, et l’avenir à l’humanité retrou­vée.

mm

Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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