Muriel Couteau Mauger, L’Amie

Par |2022-09-07T05:30:02+02:00 26 août 2022|Catégories : Muriel Couteau Mauger, Poèmes|

       Comme des morceaux de bois prêts à mal mourir, de longs lam­beaux d’oiseaux migra­teurs sur­v­o­lent un lac dont on aurait éteint les reflets. Nous sommes en automne, une ligne de cen­dre ourle les champs à la fron­tière dite des chevaux et le monde se gon­fle et se dégon­fle d’imperceptibles pertes, décomp­tées, dénom­mées, faute d’amour pos­si­ble. Ain­si dit la-voix-dit et red­it appelle et revient, décom­plète et prévient. L’histoire de cette nuit est encer­clée par la plainte des chevaux cepen­dant, dans la cage du réc­it, des oiseaux s’affrontent, s’envolent et se ras­surent : le jas­min, le bleu, tan­dis qu’un autre revient tout petit mais infin­i­ment rouge. Il y a l’âme, le tran­chant de l’herbe, une hési­ta­tion de l’autre côté de la nuit ou du  jour et la marche de l’aile boi­teuse qui con­duit le monde. Comme un rien du tout, j’en recueille un autre à la four­rure grise et le bal­ance dans ma poche. On l’appelle le milieu, l’effroi, la pente, le perdu.

      D’identiques fleurs se repro­duisent à l’infini. Dans le bour­bier des dieux, les mottes de terre dégor­gent des formes bovines effon­drées de fatigue et les herbes apeurées coupent des ban­des de paysage dans le lisi­er où s’embourbent le pau­vre état de nos cœurs. Les nuances humides de la terre délivrent leur sen­teur de mir­a­cle pour­ri. L’île seule, trous d’eau d’être morts où baigne la couleur tumé­fiée des yeux. Les corps effon­drent leur matière mur­murée et lèchent aux endroits réjouis de peur leur ques­tion­nement de chair. L’île seule, le corps vio­len­té d’un enfant, une piste sous la flam­bée des astres impas­si­bles, l’île seule, les mains défaites, coupables, meur­tries, les mains mécaniques du mal. Les cha­grins font alliance et vio­lence, là tout en dessous de l’espace où les lames pro­fondes ren­versent le sens de la pluie où l’amour s’enroule au vent vio­lent de l’occident là, où de fond en comble, l’oiseau jamais ne reprend son vol.

      Notre amour est rond dit la-voix-dit, revient, com­plète et décom­plète de quelques mots ce qui s’écrit. Des ques­tions flo­con­nent dans l’air, ravis­santes, mais la neige brûle l’espace indé­cid­able, l’irradie. Les miroirs de nos mots dans la gorge des oiseaux crachent dans le ciel sur­ex­posé nos obscu­rités. L’épreuve d’un cheval age­nouil­lé dis­parait dans le vent, nos pas vers des ban­lieues d’oiseaux noir­cis, vers le bleu nuit meur­tri de l’échine où se rompent les promesses.

       Cri cave, cri cave mur à cent lieux de la force de l’océan dans le ven­tre un coup de sabot une longue phrase d’excuses, inaudi­ble con­cer­to d’instruments arrachés à l’aveugle matière, corne cav­erne et cages, est-ce si exténué ? Si nu à ne jamais attein­dre la délivrance ? Sans muse ni bible au fin fond des chairs asservies sans d’autres issues que l’éternelle nuit, le rugisse­ment des grands fonds marins et les guir­lan­des d’entrailles offertes aux usines. Les beu­gle­ments ne déchirent aucun cœur, à bout de vie, lais­sent tomber les corps et délivrent à la terre trem­blante leur réson­nance. Les corneilles noires du jardin d’hiver s’envolent et criblent la toile du ciel. Javelot d’oiseau mort parce que mort qui rode dans les som­mets du ciel, se plante dans l’échine, glace le dos du dedans, fait le froid ani­mal où s’éprouve le cri d’âme d’amour.

     Elle annonce tou­jours la neige per­due dans le gravier des villes, ma petite toute gelée, qui avance. Sur un coin de peau, ma petite cabossée est le monde entier. L’innocence feinte des flo­cons blancs font vibr­er son vide et trib­al­lent l’insu avec une cer­taine légèreté. Elle fai­sait en sorte que la forêt tienne tête au ciel. Oiseau de bois sec noué à mon doigt comme une bague, oiseau de peau morte, je fais un lieu à ton chant défait. Aile d’eau mauve, source du rêve où s’incarne l’humaine dis­si­dence, je m’en remets à ta sem­blance. Lorsque je ferme les yeux, je vois un film où des morceaux de mer se tour­nent vers la lune et elle y avance comme dans un rêve, Blue­jas­mine, ta douceur effon­dre les vérités, ta joie s’empare du monde aus­si vite que l’angoisse, Bluejasmine.

     Avec un petit bout d’oiseau, on a mis nos vies de rien l’une con­tre l’autre et on a for­mé une totale planète à s’enrouler l’une dans la longueur de l’autre à réc­on­cili­er nos courbes par­lées, nos creux respirés. Aile d’eau mauve qui élar­git le cœur d’un monde mau­vais, âme chaude qui se glisse au bord des yeux avant de nous quit­ter. Que rien ne nous soit du était chose con­nue de ceux qui tis­sent nos exis­tences avec le fruit bleu de leur cœur et refor­mu­lent comme un bon­heur à par­tir d’une trou­vaille, du sou­venir d’un reste de fleur dans un fond de poche.

    Des boules d’âme d’amour roulent sur un monde de fleurs séchées, de mots de fleurs séchées à bâtons rompus.

 

La racine dans la gorge du réel

La fleur-image, silencieuse

 

     Boule d’âmes d’amour, les liens d’oiseaux que l’on trace avec les yeux for­ment dans le ciel des tra­jec­toires cuiv­rées : jardin de robes et d’eaux où refleuris­sent les ros­es en com­mun et l’incroyable jas­min bleu. Le grand gris rejoint le ciel, en retient la couleur et le vent dépose la forme des fleurs au fond de nos mains ouvertes au livre des heures. Elle avance dans un film comme on entre dans la mer, dans un rêve, dans la réminis­cence d’une vie antérieure ou la forme d’une blessure de l’espace. Passerelles et orages de verre bal­ayés de rose taud­is, plumes poudrées de cen­dres mélangées lais­sent faire l’écume. Tu lis le ciel à haute voix et il se brise en éclats de verre.  A être ici, presque toute dévastée, dans l’indifférence d’un jardin, dans la main, l’éclat et la coupure. Tout est recou­vert de lourds draps d’herbes grass­es, par­fois cela s’appelle un paysage, une carte malé­fique et c’est un coin som­bre en soi où s’amoncelle une matière anonyme d’où aucun ange. Le monde se casse les chevilles. Quelle langue nous a fait per­dre le sens de notre pro­pre ciel ? Toi, tu te tiens comme une bague à mon doigt pen­dant que la guerre se continue. 

     Rétive, incom­préhen­si­ble, l’oiseau endor­mi de rouge con­sent à mes yeux à mes mains à mes mots qui lui inven­tent des fruits, des branch­es, des arbres entiers. Nos vies fon­dues, mal­gré le si loin, la gorge tienne et la cheville mienne lig­otées l’une à l’autre si fort. Et elle avance ain­si dans l’antériorité de sa vie, vie trouée de bouts de films, coupable de sa lumière, han­tée par des séquences advers­es, elle ren­tre dans la mer pour y mourir.

     Une petite lune ray­onne au fond d’un tiroir aban­don­née par un roi de porce­laine. Le grand jour qui l’oublie est une fête noire. Oiseau javelot d’un si tan­gent désir érafle la soie de l’œil tra­verse la lumineuse lune et per­fore l’iris. Mais elle avance sous mes paupières dans le rêve du film qui se tourne. L’amour éclaire une image sur le cou, tatoo à l’envers du poignet. La mort sépare le temps de l’amour per­du qui se reperd tou­jours. Ne reste que l’allure des images déchirées, le temps ralen­ti sur des lèvres mortes d’orage. Sur le sen­tier blanchi, pas de bruit, pas de let­tre, elle prie les herbes et le vent de son enfance de lui adress­er quelques phrases.

Présentation de l’auteur

Muriel Couteau Mauger

Muriel Couteau Mauger est pho­tographe, poète et psy­ch­an­a­lyste. Elle vit en Nor­mandie où elle est pro­fesseur à l’Ecole des arts et Médias Caen-Cher­bourg. Elle a pub­lié ses textes dans dif­férentes revues : L’Act Mem, Trac­­tion-bra­bant, Néphan­thès, Le Cap­i­tal des mots, Paysages écrits, L’autobus, La page blanche.

Autres lec­tures

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste, per­formeuse, éditrice et réal­isatrice. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. nihIL, est pub­lié chez Unic­ité en 2021, et De nihi­lo nihil en jan­vi­er 2022 chez tar­mac. A paraître aux édi­tions Unic­ité, L’Ourlet des murs, en mars 2022. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum, dirige les édi­tions Oxy­bia crées par régis Daubin, et est con­cep­trice, réal­isatrice et ani­ma­trice de l’émis­sion et pod­cast L’ire Du Dire dif­fusée sur radio Fréquence Paris Plurielle, 106.3 FM.

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