Stéphane Page, Angle mort

Par |2026-05-06T11:07:53+02:00 6 mai 2026|Catégories : Poèmes, Stéphane Page|

Tout com­mence par une absence qui laisse plan­er la 
sen­sa­tion d’une présence, le tra­vail de mémoire se 
pro­posant pour percevoir et don­ner à percevoir ce qui 
se tient hors de portée.

Le tra­vail de mémoire, devant la fic­tion du temps, serait 
sem­blable à un doigt dessi­nant sur une vit­re, la question 
étant de savoir si le tra­vail se rap­porte à ce qu’il y a 
der­rière la vit­re ou bien seule­ment au doigt qui en 
fig­ure les con­tours. 

Appelons tra­vail de mémoire un retard à rat­trap­er sur ce 
qui vient. Appelons cela une ligne. Une ligne qui se 
trace en la suiv­ant, se suit en la traçant, comme on 
prend un chemin non frayé, une ligne sem­blable à un fil 
sor­tant d’une pelote où abon­derait une matière à 
figurer.

Les fig­ures font par­tie inté­grante du mail­lage, comme 
des acteurs dans un film, en rap­port avec le corps de 
chair qui les imag­ine et le corps des let­tres qui les 
incar­ne, le corps des let­tres n’étant pas les mots mais 
une ligne où les let­tres sont la chair du corps qui écrit.

Les mots, en effet, s’éclipsent rapi­de­ment au profit 
d’une rela­tion, qui devient le seul sujet. Une montagne, 
par exem­ple, existe seule­ment en vis-à-vis, elle n’est
qu’un proces­sus quand nous la gravis­sons. Dés que 
s’instaure une rela­tion, il n’y a qu’un seul mouvement, 
qui fait racine.

Le tra­vail de mémoire n’est pas un gre­nier où repose le 
passé mais un mail­lage impro­visé où se déroule encore 
ce qui fut, ce qui peut être con­tin­ué, repris à tra­vers de 
nou­velles figures.

Le tra­vail de mémoire com­mence au milieu du chemin 
de la vie dont par­le le vieux Dante, au moment où 
s’efface la route devant et der­rière soi, où s’immobilise
le trapèze au faîte de son mou­ve­ment, point de bascule 
où reflue le temps comme un égout déborde.

Le milieu du chemin peut se pro­duire à tous les âges, 
cette bas­cule équiv­alant à rejoin­dre un som­met et à 
s’apercevoir qu’il n’y a pas d’autre ver­sant, pas plus 
que de som­met et que le temps se propage dans toutes 
les direc­tions sans en pren­dre aucune.

Le tra­vail de mémoire com­mence dans cet angle mort 
du temps où tout ce qui reflue accède au réc­it de son 
activ­ité, l’absence de pesan­teur libérant une énergie 
dont le corps des let­tres va se charger.

Le corps des let­tres con­duit la vie à sa promesse en la 
ramenant à son état molécu­laire, comme on démonte 
les pièces d’un meu­ble pour d’autres usages.

Le tra­vail de mémoire inau­gure une rela­tion, des 
fig­ures, d’autres fig­ures encore, autant qu’en demande 
la rela­tion, qui se démul­ti­plie, comme on saute d’une
branche à l’autre assez rapi­de­ment pour que les 
branch­es ne cèdent pas.

Tout ce qui vit tran­site d’une manière ou d’une autre 
par le corps des let­tres, par une reprise du mail­lage que 
nous sommes à l’origine, le corps des let­tres étant aussi 
dis­tinct de la langue que le sont des cubes de leur boîte. 

L’éternel main­tenant est un écart s’ouvrant entre deux 
instants, deux bor­ds, deux mots, autorisant le corps des 
let­tres à s’agréger dans la panique. Ces agrégats, 
sem­blables à des toiles d’araignée, cap­turent des figures 
qui devi­en­nent comme des boules lancées dans un 
flip­per, leur par­cours dépen­dant des obsta­cles qui les 
relancent.

Les fig­ures peu­vent opér­er dans plusieurs rela­tions, en 
dif­férant chaque fois comme un acteur dans cha­cun de 
ses films. Le véri­ta­ble sujet, c’est la rela­tion, qui 
com­bine au corps de chair les fig­ures qu’incarne le 
corps des lettres.

Les agré­gats étant mobiles, chaque fig­ure suit une ligne 
recoupant d’autres lignes, l’intensité de la relation 
ten­ant davan­tage aux inter­sec­tions qu’aux lignes elles-
mêmes, en soi de sim­ples traits qui sin­u­ent plus qu’ils
ne cernent.

Les fig­ures, bien que de papi­er, ser­vent d’opérateurs à 
la vital­ité des corps qui cherchent des formes pour 
dur­er, comme les opéra­teurs math­é­ma­tiques agencent 
des chiffres dans des for­mules, chaque opérateur 
n’étant que le jeu de l’opération qu’il rend possible, 
rien d’autre.

Un corps de chair est une suc­ces­sion de plis, le produit 
de gestes qui ont fait fais­ceau et se sont compliqués 
dans une pos­ture. Le tra­vail de mémoire est rendu 
pos­si­ble et néces­saire par le fait que tout soit plié 
ensem­ble dans le corps de chair.

Pour bien com­pren­dre le tra­vail de mémoire, imaginons 
tout ce qui reflue pous­sant le corps des let­tres à en 
épouser le mou­ve­ment, comme les cram­pons d’un pneu 
tient une voiture au sol.

Les phras­es, qu’il faut créer de toutes pièces parce que 
fait cru­elle­ment défaut le mod­èle, ten­dent une toile, 
épuisent les direc­tions de l’espace dans l’espoir de 
piéger des fig­ures, de créer des inter­sec­tions à même de 
mul­ti­pli­er la relation.

Dans l’angle mort du temps où s’édifie l’éternel
main­tenant les phras­es pré­cip­i­tent la chair des corps, la 
con­ver­tis­sent en corps de let­tres dans une dimension 
qui l’ouvre aux autres corps.

Si fait défaut le mail­lage, pour une rai­son ou pour une 
autre, la mémoire en pâtit, le futur qui dépend de cette 
mémoire, l’éternel main­tenant courant le risque de se 
décom­pos­er en images figées comme les car­rés d’une
pel­licule quand s’arrête un film.

C’est pourquoi le tra­vail de mémoire con­siste à ouvrir 
au corps des let­tres le trem­ble­ment du corps de chair, à 
l’ouvrir suff­isam­ment pour qu’il emmène la chair 
pren­dre la forme que prend un corps quand il se 
modifie.

Les corps, pour autant, n’auraient pas deux existences, 
une de chair et une autre écrite, un seul mouvement 
pro­longeant au con­traire l’existence à tra­vers les formes 
simul­tanées qu’elle emprunte.

La rela­tion ouvre à l’envers du décor, à la cer­ti­tude que 
cet envers est encore un décor et qu’il n’y a que décor 
et que tout se passe là, en sur­face, où se déplace le 
corps des let­tres, pro­mul­guant le corps de chair au rang 
d’activité.

L’éternel main­tenant s’édifie quand la vacuité du temps 
est prise en charge par l’activité du tra­vail de mémoire, 
cette activ­ité per­me­t­tant au temps de libér­er son essence 
en l’émancipant de ce qui en fait une essence.

Le héron, par exem­ple, planant au-dessus de la rivière 
chaque soir tel un wag­on sur son rail, le héron porte le 
signe d’une valeur que le tra­vail de mémoire s’engage à 
recon­naître, le héron étant d’abord forme vide en 
attente d’intégrer le corps sup­posé par cette forme.

Le tra­vail de mémoire enseigne ce que peut un corps de 
chair quand un geste l’anime et fait émerg­er les lignes 
com­posant ce corps, quand il les trace en les suivant, 
les suit en les traçant.

Comme tout évène­ment com­porte des lignes promis­es à 
un mail­lage, l’art du poignet, sem­blable à une baguette 
de sourci­er, con­siste à devin­er où et com­ment sinuent 
ces lignes, com­posant ce qu’il est bien obligé 
d’inventer.

La gra­phie, art choré­graphique, exé­cute le corps des 
let­tres comme un danseur exé­cute ses mou­ve­ments. Ce 
qu’on appelle le sens relève en grande par­tie de la 
gra­phie, comme une pein­ture relève du geste de 
peindre.

L’attention à la ligne en quête d’un chemin sur la page 
blanche déter­mine la sin­gu­lar­ité du tra­vail de mémoire, 
l’important étant la manière dont la ligne trou­ble cette 
blancheur, en altère la phy­s­ionomie, fait exis­ter une 
présence au sein d’une absence.

Chaque fig­ure, dès lors que l’écriture la met en 
mou­ve­ment, s’émancipe en suiv­ant très pré­cisé­ment la 
direc­tion prise par la ligne. Pas de hasard, mais une 
stricte obéis­sance aux infor­ma­tions don­nées par le 
poignet, le tra­vail de mémoire dépen­dant de son 
apti­tude à exé­cuter ce qui le tra­verse, comme les gestes 
du grimpeur entre chaque prise.

L’éternel main­tenant, né d’un angle mort du temps où 
s’immobilise le trapèze au faîte de son mou­ve­ment, se 
prête à autant de for­mu­la­tions que le corps des lettres 
est capa­ble d’en ordon­ner, autant dire à l’infini.

Une rela­tion ne peut donc jamais se pro­duire deux fois, 
une fig­ure ne jamais revenir sous les mêmes traits, 
l’éternel main­tenant endos­sant toutes les formes que lui 
prêtera la rela­tion, tout ce qui plaira au geste de tracer.

Les lignes par­ticipent de plusieurs fig­ures sans 
appartenir à aucune, c’est pourquoi il est si difficile 
d’identifier quoi que ce soit. On voit sou­vent autre 
chose dans quelque chose, quelqu’un d’autre dans 
quelqu’un. Le tra­vail de mémoire, con­traire­ment aux 
apparences, ne con­siste pas à nouer mais à défaire dans 
une nou­velle rela­tion, incessamment.

Il suf­fit qu’une ligne parte en balade pour faire des 
con­tours de quoi que ce soit une ligne aven­tureuse. La 
ligne n’est que fuite, ne s’arrête nulle part, le tra­vail de 
mémoire con­sis­tant à aider la ligne à con­quérir son 
autonomie, comme un mar­i­on­net­tiste tire les ficelles en 
fonc­tion de ce que veut sa marionnette.

Des lignes agis­sent tout ce qui vit, sans ordonnateur 
pre­mier comme on l’a longtemps cru mais au travers 
d’opérateurs tout au long de la chaîne, autant 
d’opérateurs que la chaîne com­porte de mail­lons, la 
chaîne étant sans début ni fin. Un doigt se glisse dans 
l’engrenage, l’engrenage fait le reste.

Le tra­vail de mémoire s’enchaîne à la volon­té de la 
ligne quand nous n’avançons plus qu’en prenant des 
rac­cour­cis, quand ce mail­lage relève exclusivement 
d’une sci­ence des rac­cour­cis, la ligne en bal­afrant les 
con­tours ouvrant à l’infini des voies de communication.

La rela­tion est tou­jours le fruit d’une col­li­sion entre des 
lignes qui se croisent, échangent des infor­ma­tions, et 
parce que la rela­tion prend à son compte cet échange, la 
rela­tion devient le seul sujet possible.

La rela­tion est l’envers du décor, quand il n’y a que 
décor et que tout se passe là, dans l’épaisseur du corps 
des let­tres, le décor étant et le fond et la forme.

Le tra­vail de mémoire ne sort pas un lapin d’un
cha­peau, c’est le cha­peau qui sort le lapin du tra­vail de 
mémoire.

Présentation de l’auteur

Stéphane Page

Stéphane Page est né en 1971. Il lit régulière­ment ses textes en pub­lic, seul ou accom­pa­g­né d’un musi­cien. Il ani­me des ate­liers d’écriture et pub­lie en revues.

Bibliographie 

Pub­li­ca­tion de Tra­verse (Dernier Télé­gramme 2024), La mue des cigales (La Crypte 2021), Dis­tance à l’œuvre (L’arachnoïde 2020), Autrement nom­mé (Dernier Télé­gramme 2018), Équili­bre vivant (fis­sile 2017), Forge (L’arachnoïde 2015). Auteur asso­cié à la Bou­tique d’écriture de Mont­pel­li­er où j’organise des lec­tures publiques, des temps de rési­dence, des ate­liers d’écriture menés aus­si hors les murs (mai­son d’arrêt, hôpi­tal, école des beaux-arts, uni­ver­sité, lycées, col­lèges, IRTS…).

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