Tout commence par une absence qui laisse planer la
sensation d’une présence, le travail de mémoire se
proposant pour percevoir et donner à percevoir ce qui
se tient hors de portée.
Le travail de mémoire, devant la fiction du temps, serait
semblable à un doigt dessinant sur une vitre, la question
étant de savoir si le travail se rapporte à ce qu’il y a
derrière la vitre ou bien seulement au doigt qui en
figure les contours.
Appelons travail de mémoire un retard à rattraper sur ce
qui vient. Appelons cela une ligne. Une ligne qui se
trace en la suivant, se suit en la traçant, comme on
prend un chemin non frayé, une ligne semblable à un fil
sortant d’une pelote où abonderait une matière à
figurer.
Les figures font partie intégrante du maillage, comme
des acteurs dans un film, en rapport avec le corps de
chair qui les imagine et le corps des lettres qui les
incarne, le corps des lettres n’étant pas les mots mais
une ligne où les lettres sont la chair du corps qui écrit.
Les mots, en effet, s’éclipsent rapidement au profit
d’une relation, qui devient le seul sujet. Une montagne,
par exemple, existe seulement en vis-à-vis, elle n’est
qu’un processus quand nous la gravissons. Dés que
s’instaure une relation, il n’y a qu’un seul mouvement,
qui fait racine.
Le travail de mémoire n’est pas un grenier où repose le
passé mais un maillage improvisé où se déroule encore
ce qui fut, ce qui peut être continué, repris à travers de
nouvelles figures.
Le travail de mémoire commence au milieu du chemin
de la vie dont parle le vieux Dante, au moment où
s’efface la route devant et derrière soi, où s’immobilise
le trapèze au faîte de son mouvement, point de bascule
où reflue le temps comme un égout déborde.
Le milieu du chemin peut se produire à tous les âges,
cette bascule équivalant à rejoindre un sommet et à
s’apercevoir qu’il n’y a pas d’autre versant, pas plus
que de sommet et que le temps se propage dans toutes
les directions sans en prendre aucune.
Le travail de mémoire commence dans cet angle mort
du temps où tout ce qui reflue accède au récit de son
activité, l’absence de pesanteur libérant une énergie
dont le corps des lettres va se charger.
Le corps des lettres conduit la vie à sa promesse en la
ramenant à son état moléculaire, comme on démonte
les pièces d’un meuble pour d’autres usages.
Le travail de mémoire inaugure une relation, des
figures, d’autres figures encore, autant qu’en demande
la relation, qui se démultiplie, comme on saute d’une
branche à l’autre assez rapidement pour que les
branches ne cèdent pas.
Tout ce qui vit transite d’une manière ou d’une autre
par le corps des lettres, par une reprise du maillage que
nous sommes à l’origine, le corps des lettres étant aussi
distinct de la langue que le sont des cubes de leur boîte.
L’éternel maintenant est un écart s’ouvrant entre deux
instants, deux bords, deux mots, autorisant le corps des
lettres à s’agréger dans la panique. Ces agrégats,
semblables à des toiles d’araignée, capturent des figures
qui deviennent comme des boules lancées dans un
flipper, leur parcours dépendant des obstacles qui les
relancent.
Les figures peuvent opérer dans plusieurs relations, en
différant chaque fois comme un acteur dans chacun de
ses films. Le véritable sujet, c’est la relation, qui
combine au corps de chair les figures qu’incarne le
corps des lettres.
Les agrégats étant mobiles, chaque figure suit une ligne
recoupant d’autres lignes, l’intensité de la relation
tenant davantage aux intersections qu’aux lignes elles-
mêmes, en soi de simples traits qui sinuent plus qu’ils
ne cernent.
Les figures, bien que de papier, servent d’opérateurs à
la vitalité des corps qui cherchent des formes pour
durer, comme les opérateurs mathématiques agencent
des chiffres dans des formules, chaque opérateur
n’étant que le jeu de l’opération qu’il rend possible,
rien d’autre.
Un corps de chair est une succession de plis, le produit
de gestes qui ont fait faisceau et se sont compliqués
dans une posture. Le travail de mémoire est rendu
possible et nécessaire par le fait que tout soit plié
ensemble dans le corps de chair.
Pour bien comprendre le travail de mémoire, imaginons
tout ce qui reflue poussant le corps des lettres à en
épouser le mouvement, comme les crampons d’un pneu
tient une voiture au sol.
Les phrases, qu’il faut créer de toutes pièces parce que
fait cruellement défaut le modèle, tendent une toile,
épuisent les directions de l’espace dans l’espoir de
piéger des figures, de créer des intersections à même de
multiplier la relation.
Dans l’angle mort du temps où s’édifie l’éternel
maintenant les phrases précipitent la chair des corps, la
convertissent en corps de lettres dans une dimension
qui l’ouvre aux autres corps.
Si fait défaut le maillage, pour une raison ou pour une
autre, la mémoire en pâtit, le futur qui dépend de cette
mémoire, l’éternel maintenant courant le risque de se
décomposer en images figées comme les carrés d’une
pellicule quand s’arrête un film.
C’est pourquoi le travail de mémoire consiste à ouvrir
au corps des lettres le tremblement du corps de chair, à
l’ouvrir suffisamment pour qu’il emmène la chair
prendre la forme que prend un corps quand il se
modifie.
Les corps, pour autant, n’auraient pas deux existences,
une de chair et une autre écrite, un seul mouvement
prolongeant au contraire l’existence à travers les formes
simultanées qu’elle emprunte.
La relation ouvre à l’envers du décor, à la certitude que
cet envers est encore un décor et qu’il n’y a que décor
et que tout se passe là, en surface, où se déplace le
corps des lettres, promulguant le corps de chair au rang
d’activité.
L’éternel maintenant s’édifie quand la vacuité du temps
est prise en charge par l’activité du travail de mémoire,
cette activité permettant au temps de libérer son essence
en l’émancipant de ce qui en fait une essence.
Le héron, par exemple, planant au-dessus de la rivière
chaque soir tel un wagon sur son rail, le héron porte le
signe d’une valeur que le travail de mémoire s’engage à
reconnaître, le héron étant d’abord forme vide en
attente d’intégrer le corps supposé par cette forme.
Le travail de mémoire enseigne ce que peut un corps de
chair quand un geste l’anime et fait émerger les lignes
composant ce corps, quand il les trace en les suivant,
les suit en les traçant.
Comme tout évènement comporte des lignes promises à
un maillage, l’art du poignet, semblable à une baguette
de sourcier, consiste à deviner où et comment sinuent
ces lignes, composant ce qu’il est bien obligé
d’inventer.
La graphie, art chorégraphique, exécute le corps des
lettres comme un danseur exécute ses mouvements. Ce
qu’on appelle le sens relève en grande partie de la
graphie, comme une peinture relève du geste de
peindre.
L’attention à la ligne en quête d’un chemin sur la page
blanche détermine la singularité du travail de mémoire,
l’important étant la manière dont la ligne trouble cette
blancheur, en altère la physionomie, fait exister une
présence au sein d’une absence.
Chaque figure, dès lors que l’écriture la met en
mouvement, s’émancipe en suivant très précisément la
direction prise par la ligne. Pas de hasard, mais une
stricte obéissance aux informations données par le
poignet, le travail de mémoire dépendant de son
aptitude à exécuter ce qui le traverse, comme les gestes
du grimpeur entre chaque prise.
L’éternel maintenant, né d’un angle mort du temps où
s’immobilise le trapèze au faîte de son mouvement, se
prête à autant de formulations que le corps des lettres
est capable d’en ordonner, autant dire à l’infini.
Une relation ne peut donc jamais se produire deux fois,
une figure ne jamais revenir sous les mêmes traits,
l’éternel maintenant endossant toutes les formes que lui
prêtera la relation, tout ce qui plaira au geste de tracer.
Les lignes participent de plusieurs figures sans
appartenir à aucune, c’est pourquoi il est si difficile
d’identifier quoi que ce soit. On voit souvent autre
chose dans quelque chose, quelqu’un d’autre dans
quelqu’un. Le travail de mémoire, contrairement aux
apparences, ne consiste pas à nouer mais à défaire dans
une nouvelle relation, incessamment.
Il suffit qu’une ligne parte en balade pour faire des
contours de quoi que ce soit une ligne aventureuse. La
ligne n’est que fuite, ne s’arrête nulle part, le travail de
mémoire consistant à aider la ligne à conquérir son
autonomie, comme un marionnettiste tire les ficelles en
fonction de ce que veut sa marionnette.
Des lignes agissent tout ce qui vit, sans ordonnateur
premier comme on l’a longtemps cru mais au travers
d’opérateurs tout au long de la chaîne, autant
d’opérateurs que la chaîne comporte de maillons, la
chaîne étant sans début ni fin. Un doigt se glisse dans
l’engrenage, l’engrenage fait le reste.
Le travail de mémoire s’enchaîne à la volonté de la
ligne quand nous n’avançons plus qu’en prenant des
raccourcis, quand ce maillage relève exclusivement
d’une science des raccourcis, la ligne en balafrant les
contours ouvrant à l’infini des voies de communication.
La relation est toujours le fruit d’une collision entre des
lignes qui se croisent, échangent des informations, et
parce que la relation prend à son compte cet échange, la
relation devient le seul sujet possible.
La relation est l’envers du décor, quand il n’y a que
décor et que tout se passe là, dans l’épaisseur du corps
des lettres, le décor étant et le fond et la forme.
Le travail de mémoire ne sort pas un lapin d’un
chapeau, c’est le chapeau qui sort le lapin du travail de
mémoire.















