Sacha Thomas, La couleur des essais

Par |2026-05-06T10:51:40+02:00 6 mai 2026|Catégories : Poèmes, Sacha Thomas|

(Extraits)

On ver­rait d’abord les doigts pris

Dans les cheveux

De ma mère,

La main de l’homme qui s’ouvre et le doigt qui saisit 

Depuis la racine,

La boucle,

La mèche depuis  la racine, 

La main tan­née de l’ouvrier sin­u­ant par­mi l’ocre et les bruns

Du cheveu.

On ver­rait aus­si la pulpe de ses lèvres

D’homme.

Ses lèvres d’homme ven­tousées à la nuque de femme,

On ver­rait qu’il dort enfin,

On entendrait qu’il dort enfin ;

Qu’il se repose, aban­don­né véri­ta­ble­ment, aban­don­né à elle, enfon­cée en elle si déli­cate­ment et telle­ment profondément.


On ver­rait d’abord les doigts pris

Dans les cheveux

De ma mère,

La main de l’homme qui s’ouvre et le doigt qui saisit 

Depuis la racine,

La boucle

 La mèche depuis  la racine, 

La main tan­née de l’ouvrier sin­u­ant par­mi l’ocre et les bruns

Des cheveux.

On ver­rait aus­si la pulpe de ses lèvres

D’homme

Ses lèvres d’homme ven­tousées à la nuque de femme,

On ver­rait qu’il dort enfin,

On entendrait qu’il dort enfin ;

Qu’il se repose, aban­don­né véri­ta­ble­ment, aban­don­né à elle, enfon­cée en elle si déli­cate­ment et telle­ment profondément.

 

On ver­rait et on entendrait que ce vis­age, tout entier avalé par la cas­cade des cheveux bruns de Maman, ne par­le jamais. On observerait comme mon père se réfugie, comme et com­bi­en il révère, dans le plus solen­nel de tous les silences, le tronc qui l’extrait du sol martyre.

 Sol mar­tyre où hier comme aujourd’hui,

 Hier, tout autant qu’aujourd’hui, le sou­venir d’un soir  l’enterre vivant. On remar­querait comme et com­bi­en il adore le corps de la femme qui le sous­trait non seule­ment aux cen­dres mais aus­si aux soleils qui ron­gent, aux soleils et aux  charognes qui déchi­quet­tent l’aile avant de pique-niquer de la chair des ombres.

Zéro faïence !  Rien d’autre que Maman ! Per­son­ne d’autre que ma mère pour éponger le tor­rent des larmes mas­cu­lines qui pleu­vent chaque nuit, rien pour étouf­fer ni amor­tir l’orage qui rugit et dévale dans le cou rose et blanc d’une femme,

 Rien d’autre que le corps et la peau de ma mère pour éponger l’homme frap­pé de songes et de sueur.

Paulette, seule, pour aimer.

Paulette seule face à l’homme qui dort et qui  ne dit rien. Maman seule­ment, pour savoir par­ler avec les yeux,  com­pren­dre ce que Paul cache avec les doigts,

Com­mu­ni­quer et négoci­er par  la peau, ma mère seule­ment de taille à ressus­citer, en silence, l’homme cloué par l’autel du sou­venir. 

L’écuelle au sol.

La tempe d’Hugo inclinée au- dessus de l’écuelle.

Deux yeux noirs qui trafiquent, deux lèvres qui se refusent à  l’autorité SS,

Un pris­on­nier tchèque qui baigne dans la boue de l’Ettersbeg, un ami écrasé à quelques mètres du Chêne de Goethe. Au cen­tre du camp,  l’arbre de Goethe bruisse de pen­sées human­istes, les phras­es de Goethe et celles de Schiller sem­blent nar­guer la mul­ti­tude des effarés.  On joue de la musique. Une suite d’airs et de morceaux entê­tants. Les mal­heureux privés de vêtures sont aus­si privés de pain. Ils chem­i­nent. Leurs bras et leurs mem­bres bal­lent sous le nuage des corps sans cesse inc­inérés. 

On a rasé  l’horizon. La botte ne s’est pas lev­ée. Mon père n’a pas vu la botte se lever au- dessus de la tempe d’Hugo. Mon père s’est réveil­lé avant l’envol de la botte. Seule l’écuelle et la tempe d’Hugo ont trou­vé la caméra du souvenir.

Alors ses doigts,

Alors on ver­rait que ses doigts lâchent pré­cipi­ta­m­ment et les boucles et la nuque de ma mère,

Alors on voit comme il baise le front et les mains et les lèvres et le ven­tre et les jambes de ma mère, alors on voit comme il remonte le drap sur ses épaules nues et ajoute l’édredon avant de courir le plus vite et le plus loin pos­si­ble de sa femme. Il se détache pré­cipi­ta­m­ment du tronc et du corps vivant pour gag­n­er le dehors. Une rue, un sen­tier , peu importe  le sol, peu importe le ciel. Paul marche seul avec Hugo. Il cav­ale avec Hugo et tous ceux qui ne sont pas rentrés.

 

 

Présentation de l’auteur

Sacha Thomas

Auteure et artiste pein­tre, pas­sion­née par l’œuvre de Balzac et de Rim­baud Sacha Thomas est aus­si vice–présidente et secré­taire générale de l’association inter­na­tionale Les Amis de Rim­baud. For­mée à l’écriture édi­to­ri­ale au sein des ate­liers de la NRF-Gal­li­­mard, elle écrit d’abord des nou­velles puis une série de per­for­mances liées à l’œuvre d’Arthur Rim­baud. En 2022, Sacha pub­lie Eaux et Carêmes dans la col­lec­tion Voix au poème dirigée par Arnaud Le Vac aux Édi­tions du Cygne. Le recueil est traduit en langue espag­nole dans une ver­sion illus­trée par l’auteure aux Édi­tions Tipographia de Letrãn : Aguas y Cuares­mas est aujourd’hui disponible en Espagne et dans tous les pays d’Amérique latine. Tout au long de l’année Sacha Thomas organ­ise et ani­me des ren­con­tres lit­téraires men­su­elles. Elle est aus­si la créa­trice, la con­cep­trice et l’animatrice de La Petite Nuit Rim­baud, un évène­ment poé­tique cos­mopo­lite qui rassem­ble, chaque année, dans le cadre des Nuits de la lec­ture, une trentaine d’artistes venus de tous les pays du monde. Son troisième recueil  Invic­tus — fig­ures libres sor­ti­ra en juin aux Édi­tions du Cygne, dans la col­lec­tion Voix au poème dirigée par Arnaud Le Vac.

Petite fille d’un résis­tant corse déporté dans les camps de Buchen­wald, Dora-Hartzun­­gen et Bergen-Belsen où il subit, par­fois l’expérimentation médi­cale nazie, Sacha a reçu le réc­it de Paul, son grand-père et celui de Paulette, sa grand-mère, comme un legs véri­ta­ble. Deux ans après sa libéra­tion de Bergen-Belsen, Paul refuse la nais­sance de son sec­ond enfant et con­traint sa femme à l’avortement au péril de sa vie.  Depuis plusieurs années, Sacha Thomas  réflé­chit à un réc­it poé­tique qui don­nerait la voix à cet enfant désiré par une femme soucieuse de célébr­er la vie et l’amour retrou­vé mais refusé par un mari han­té par la bar­barie et la géhenne. Voulu comme un hymne à la vie, le livre La couleur des essais est aujourd’hui inédit.

Bibliographie

Eaux et Carêmes, Edi­tions du Cygne, 2022.

Invic­tus — fig­ures libres sor­ti­ra en juin aux Édi­tions du Cygne, dans la col­lec­tion Voix au poème dirigée par Arnaud Le Vac.

 

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