(Extraits)
On verrait d’abord les doigts pris
Dans les cheveux
De ma mère,
La main de l’homme qui s’ouvre et le doigt qui saisit
Depuis la racine,
La boucle,
La mèche depuis la racine,
La main tannée de l’ouvrier sinuant parmi l’ocre et les bruns
Du cheveu.
On verrait aussi la pulpe de ses lèvres
D’homme.
Ses lèvres d’homme ventousées à la nuque de femme,
On verrait qu’il dort enfin,
On entendrait qu’il dort enfin ;
Qu’il se repose, abandonné véritablement, abandonné à elle, enfoncée en elle si délicatement et tellement profondément.
On verrait d’abord les doigts pris
Dans les cheveux
De ma mère,
La main de l’homme qui s’ouvre et le doigt qui saisit
Depuis la racine,
La boucle
La mèche depuis la racine,
La main tannée de l’ouvrier sinuant parmi l’ocre et les bruns
Des cheveux.
On verrait aussi la pulpe de ses lèvres
D’homme
Ses lèvres d’homme ventousées à la nuque de femme,
On verrait qu’il dort enfin,
On entendrait qu’il dort enfin ;
Qu’il se repose, abandonné véritablement, abandonné à elle, enfoncée en elle si délicatement et tellement profondément.
On verrait et on entendrait que ce visage, tout entier avalé par la cascade des cheveux bruns de Maman, ne parle jamais. On observerait comme mon père se réfugie, comme et combien il révère, dans le plus solennel de tous les silences, le tronc qui l’extrait du sol martyre.
Sol martyre où hier comme aujourd’hui,
Hier, tout autant qu’aujourd’hui, le souvenir d’un soir l’enterre vivant. On remarquerait comme et combien il adore le corps de la femme qui le soustrait non seulement aux cendres mais aussi aux soleils qui rongent, aux soleils et aux charognes qui déchiquettent l’aile avant de pique-niquer de la chair des ombres.
∗
Zéro faïence ! Rien d’autre que Maman ! Personne d’autre que ma mère pour éponger le torrent des larmes masculines qui pleuvent chaque nuit, rien pour étouffer ni amortir l’orage qui rugit et dévale dans le cou rose et blanc d’une femme,
Rien d’autre que le corps et la peau de ma mère pour éponger l’homme frappé de songes et de sueur.
∗
Paulette, seule, pour aimer.
Paulette seule face à l’homme qui dort et qui ne dit rien. Maman seulement, pour savoir parler avec les yeux, comprendre ce que Paul cache avec les doigts,
Communiquer et négocier par la peau, ma mère seulement de taille à ressusciter, en silence, l’homme cloué par l’autel du souvenir.
∗
L’écuelle au sol.
La tempe d’Hugo inclinée au- dessus de l’écuelle.
Deux yeux noirs qui trafiquent, deux lèvres qui se refusent à l’autorité SS,
Un prisonnier tchèque qui baigne dans la boue de l’Ettersbeg, un ami écrasé à quelques mètres du Chêne de Goethe. Au centre du camp, l’arbre de Goethe bruisse de pensées humanistes, les phrases de Goethe et celles de Schiller semblent narguer la multitude des effarés. On joue de la musique. Une suite d’airs et de morceaux entêtants. Les malheureux privés de vêtures sont aussi privés de pain. Ils cheminent. Leurs bras et leurs membres ballent sous le nuage des corps sans cesse incinérés.
On a rasé l’horizon. La botte ne s’est pas levée. Mon père n’a pas vu la botte se lever au- dessus de la tempe d’Hugo. Mon père s’est réveillé avant l’envol de la botte. Seule l’écuelle et la tempe d’Hugo ont trouvé la caméra du souvenir.
Alors ses doigts,
Alors on verrait que ses doigts lâchent précipitamment et les boucles et la nuque de ma mère,
Alors on voit comme il baise le front et les mains et les lèvres et le ventre et les jambes de ma mère, alors on voit comme il remonte le drap sur ses épaules nues et ajoute l’édredon avant de courir le plus vite et le plus loin possible de sa femme. Il se détache précipitamment du tronc et du corps vivant pour gagner le dehors. Une rue, un sentier , peu importe le sol, peu importe le ciel. Paul marche seul avec Hugo. Il cavale avec Hugo et tous ceux qui ne sont pas rentrés.















