Traduction Annie Salager et l’auteur
En vrille
Moi qui écris des poèmes courts,
je traverse deux semaines entières
aller-retour à la lumière de mon cœur
pour t’écrire un poème de trois pages.
J’y plante quantité d’oiseaux et de nids.
Depuis une demi-heure
on tourne, toi, moi et la vieille bagnole
dans les six étages du parking de la Comédie,
lui cherchant une place pour qu’elle s’y repose.
Tu tiens bien le volant
et du bout des doigts tu passes les vitesses,
tu me fais dégringoler
dans le monde des oiseaux et des nids.
Tu m’assures que les nids restent vides
neuf mois sur douze,
que les oiseaux dorment dans les branches.
Tu ajoutes même
que dès leur premier envol
les oisillons oublient complètement leur nid.
Quand tu arrêtes le moteur,
je me réveille.
Mes yeux voient la lumière du jour
comme si c’était la première fois.
Je regarde tout autour
pour m’assurer
que tu n’as pas foncé dans le mur
et que nous avons survécu.
Célébration du premier saccage
Tu fracasses toutes les assiettes
et tu te réfugies dans la salle de bain.
Allons ouvrir une bouteille de champagne.
On fêtera le premier saccage complet
des assiettes et des verres.
c’est le moment idéal
pour que tu fasses un vœu.
Il se réalisera forcément.
On rendra visite à ta mère à la capitale
et on ira se baigner dans la rivière
où tu nourrissais les canards.
On emportera des jouets pour ta tante
à l’hôpital psychiatrique.
En revenant,
on se promènera dans la forêt,
tu me présenteras aux écureuils.
Tu sais,
j’ai beaucoup aimé
le texte que tu as écrit sur ce papillon
qui est entré dans la maison.
Je l’ai trouvé dans le tiroir
où tu ranges ta lingerie
en cherchant ma chaussette gauche.
Depuis, je suis plongé dans la joie.
Sors de cette salle de bain, s’il te plaît.
Je suis triste et heureux.
Que de temps il nous aura fallu
pour parvenir à la fête.
Vite fait
Un événement historique.
Il ne faut pas qu’il passe inaperçu,
ton coup de fil,
après une rupture qui a duré
une semaine.
Les cafés gris,
les films casse-pieds,
et les chansons barbantes,
les livres indigestes,
la musique classique assommante
et les promenades
répétées au bord de la Seine.
Tout ça d’un coup
entre en exode.
Vite,
avec diligence,
vers le bas.
L’ascenseur est en panne.
Je descends l’escalier,
en un clin d’œil,
vite,
dehors,
où le ciel me fait un grand coup
de chapeau bleu.
Une coupe à la tondeuse
Il ne me reste que cinq minutes
et je décolle.
Je boutonne la blouse,
je m’arrime
et je ferme les paupières.
Je suis assis sur un journal
devant le frigo.
Tu me coupes les cheveux
avec la tondeuse.
Tu me parles des falaises
qui fondent au premier baiser
de la neige,
de la pluie dont le cœur
se fragmente
quand elle quitte les nuages.
Derrière moi,
le robinet reprend sa musique
et le vieux canari dans sa cage
fredonne sa jeunesse en forêt.
Les assiettes fêlées
arborent leurs motifs
à côté de la cocotte-minute.
Ainsi, entre tes mains,
un ciel de neige tombe paisiblement
sur les collines,
au-dessus d’un village abandonné.
Mille anges descendent dans la nuit
se réchauffer à la flamme d’une bougie.
Quand tu arrives à ma nuque,
mes yeux restent rivés sur l’aquarium
jusqu’à ce que le poisson rouge
saute et plonge
dans ma pupille
pour n’en plus ressortir.
Les escrimeurs
Tu m’envoies une dague,
je t’envoie un poignard.
Tu me renvoies un poignard
je te renvoie une dague.
À nouveau,
nous entamons une phrase d’armes
avec un empressement plus vif.
Tu m’envoies une dague,
Je t’envoie un poignard,
tu me renvoies un poignard,
je te renvoie une dague,
tu envoies et j’envoie,
je renvoie et tu renvoies,
et ainsi de suite…
Avec plus d’enthousiasme,
de passion,
de fougue,
tu envoies et j’envoie,
tu renvoies et je renvoie,
le sang coule,
tout au long des souvenirs
au long des promesses,
et des mots tendres,
au long des rêves
petits et adolescents
et de ceux qui vont bientôt enfanter
au long des étreintes,
à la maison,
dans la nature,
avec préservatif,
ou sans.
Avec un succès formidable,
on approche de la fin.
Dans une réussite sans pareille,
en moins de vingt-quatre heures,
nous achevons.
Il ne reste plus le moindre espoir,
de retrouver un signe
sur le champ de bataille,
un battement,
une pulsation,
une palpitation,
un frémissement,
rien.
Avoir un enfant
Je marche sur les souvenirs,
je piétine mes sentiments,
je regrette
les années,
les mois, les jours, les heures
les minutes, les secondes.
Tu me jettes par la porte
et je ne parviens pas à revenir
par la fenêtre
comme j’en ai l’habitude.
Je t’appelle,
j’appelle ta meilleure amie,
ton supérieur hiérarchique,
tes collègues,
la coiffeuse qui garde tes secrets,
tout ça ne mène à rien,
je n’avance ni ne recule.
Je t’envoie des emails,
je t’adresse des pièces jointes,
des poèmes courts,
des poèmes interminables,
des haïkus d’un poète à la mode,
des extraits du cantique des cantiques,
des photos où tu me trouves
comme tu m’as laissé,
jusqu’à ce que tous mes emails
me reviennent.
Je t’envoie des textos,
je te renvoie des textos,
avec toutes les catégories de tendresses,
et de câlineries,
jusqu’à ce que je reçoive le message
wrong number
Je t’envoie des énergies
chaque matin, chaque soir.
Je prie le grand maître bouddhiste
du Temple de, Lerab Ling
nous t’envoyons tous les deux des énergies.
Il me fait un prix d’ami
et je prends un abonnement
avec lequel je t’envoie
tous les mardis de chaque semaine
un flux d’énergie.
Je continue ma vie,
je fonce à toute allure
en écoutant une chanson qui a mon âge,
je me dis que c’est une vie
ni échangeable ni remboursable,
une fringue bradée,
c’est comme ça,
ça ne vaut pas la peine
de se prendre la tête.
Avec ma partenaire de pêche à la ligne,
celle à qui je parle de mes histoires d’amour,
je me déchaîne
avec une ardeur sans pareille
pour faire un enfant.
Fantasme
Tu bois le pastis au comptoir
et tu parles astrologie avec ta copine,
en postillonnant tout autour de toi
prédictions et prophéties,
au point d’éteindre ma clope.
Ton cul en forme de cerisier
déplace l’air dans le café,
le rideau des années trente
de tes cheveux roux
titille ma flamme.
Mon élan referme
son poing sur la braise,
ton flacon de parfum
renverse mes pensées à terre.
Avec ton chapeau rouge à plumes
et tes volte-face
à séduire une cathédrale,
tu me vas comme un gant.
















