Saleh Diab, Poèmes

Par |2026-05-06T11:05:37+02:00 6 mai 2026|Catégories : Poèmes, Saleh Diab|

Tra­duc­tion Annie Salager et l’auteur

 

En vrille

Moi qui écris des poèmes courts,
je tra­verse deux semaines entières
aller-retour à la lumière de mon cœur
pour t’écrire un poème de trois pages.
J’y plante quan­tité d’oiseaux et de nids.

Depuis une demi-heure
on tourne, toi, moi et la vieille bagnole
dans les six étages du park­ing de la Comédie,
lui cher­chant une place pour qu’elle s’y repose.
Tu tiens bien le volant
et du bout des doigts tu pass­es les vitesses,
tu me fais dégringoler
dans le monde des oiseaux et des nids.
Tu m’assures que les nids restent vides
neuf mois sur douze,
que les oiseaux dor­ment dans les branches.
Tu ajoutes même
que dès leur pre­mier envol
les oisil­lons oublient com­plète­ment leur nid.

Quand tu arrêtes le moteur,
je me réveille.
Mes yeux voient la lumière du jour
comme si c’était la pre­mière fois.
Je regarde tout autour
pour m’assurer
que tu n’as pas fon­cé dans le mur
et que nous avons survécu.

Célébra­tion du pre­mier saccage

Tu fra­cass­es toutes les assiettes
et tu te réfu­gies dans la salle de bain.

Allons ouvrir une bouteille de champagne.
On fêtera le pre­mier saccage complet
des assi­ettes et des verres.
c’est le moment idéal
pour que tu fass­es un vœu.
Il se réalis­era forcément.

On ren­dra vis­ite à ta mère à la capitale
et on ira se baign­er dans la rivière
où tu nour­ris­sais les canards.
On emportera des jou­ets pour ta tante
à l’hôpital psychiatrique.
En revenant,
on se promèn­era dans la forêt,
tu me présen­teras aux écureuils.

Tu sais,
j’ai beau­coup aimé
le texte que tu as écrit sur ce papillon
qui est entré dans la maison.
Je l’ai trou­vé dans le tiroir
où tu ranges ta lingerie
en cher­chant ma chaus­sette gauche.
Depuis, je suis plongé dans la joie.

Sors de cette salle de bain, s’il te plaît.
Je suis triste et heureux.
Que de temps il nous aura fallu
pour par­venir à la fête.

 

Vite fait

Un événe­ment historique.
Il ne faut pas qu’il passe inaperçu,
ton coup de fil,
après une rup­ture qui a duré
une semaine.

Les cafés gris,
les films casse-pieds,
et les chan­sons barbantes,
les livres indigestes,
la musique clas­sique assommante
et les promenades
répétées au bord de la Seine.
Tout ça d’un coup
entre en exode.

Vite,
avec diligence,
vers le bas.
L’ascenseur est en panne.
Je descends l’escalier,
en un clin d’œil,
vite,
dehors,
où le ciel me fait un grand coup
de cha­peau bleu.

 

Une coupe à la tondeuse

Il ne me reste que cinq minutes
et je décolle.
Je bou­tonne la blouse,
je m’arrime
et je ferme les paupières.

Je suis assis sur un journal
devant le frigo.
Tu me coupes les cheveux
avec la tondeuse.
Tu me par­les des falaises
qui fondent au pre­mier baiser
de la neige,
de la pluie dont le cœur
se fragmente
quand elle quitte les nuages.

Der­rière moi,
le robi­net reprend sa musique
et le vieux canari dans sa cage
fre­donne sa jeunesse en forêt.
Les assi­ettes fêlées
arborent leurs motifs
à côté de la cocotte-minute.
Ain­si, entre tes mains,
un ciel de neige tombe paisiblement
sur les collines,
au-dessus d’un vil­lage abandonné.
Mille anges descen­dent dans la nuit
se réchauf­fer à la flamme d’une bougie.

Quand tu arrives à ma nuque,
mes yeux restent rivés sur l’aquarium
jusqu’à ce que le pois­son rouge
saute et plonge
dans ma pupille
pour n’en plus ressortir.

 

Les escrimeurs

Tu m’envoies une dague,
je t’envoie un poignard.
Tu me ren­voies un poignard
je te ren­voie une dague.
À nouveau,
nous enta­mons une phrase d’armes
avec un empresse­ment plus vif.
Tu m’envoies une dague,
Je t’envoie un poignard,
tu me ren­voies un poignard,
je te ren­voie une dague,
tu envoies et j’envoie,
je ren­voie et tu renvoies,
et ain­si de suite…

Avec plus d’enthousiasme,
de passion,
de fougue,
tu envoies et j’envoie,
tu ren­voies et je renvoie,
le sang coule,
tout au long des souvenirs
au long des promesses,
et des mots tendres,
au long des rêves
petits et adolescents
et de ceux qui vont bien­tôt enfanter
au long des étreintes,
à la maison,
dans la nature,
avec préservatif,
ou sans.

Avec un suc­cès formidable,
on approche de la fin.
Dans une réus­site sans pareille,
en moins de vingt-qua­tre heures,
nous achevons.
Il ne reste plus le moin­dre espoir,
de retrou­ver un signe
sur le champ de bataille,
un battement,
une pulsation,
une palpitation,
un frémissement,
rien.

 

Avoir un enfant

Je marche sur les souvenirs,
je pié­tine mes sentiments,
je regrette
les années,
les mois, les jours, les heures
les min­utes, les secondes.
Tu me jettes par la porte
et je ne parviens pas à revenir
par la fenêtre
comme j’en ai l’habitude.

Je t’appelle,
j’appelle ta meilleure amie,
ton supérieur hiérarchique,
tes collègues,
la coif­feuse qui garde tes secrets,
tout ça ne mène à rien,
je n’avance ni ne recule.

Je t’envoie des emails,
je t’adresse des pièces jointes,
des poèmes courts,
des poèmes interminables,
des haïkus d’un poète à la mode,
des extraits du can­tique des cantiques,

des pho­tos où tu me trouves
comme tu m’as laissé,
jusqu’à ce que tous mes emails
me reviennent.

Je t’envoie des textos,
je te ren­voie des textos,
avec toutes les caté­gories de tendresses,
et de câlineries,
jusqu’à ce que je reçoive le message
wrong num­ber

 Je t’envoie des énergies
chaque matin, chaque soir.
Je prie le grand maître bouddhiste
du Tem­ple de, Lerab Ling
nous t’envoyons tous les deux des énergies.
Il me fait un prix d’ami
et je prends un abonnement
avec lequel je t’envoie
tous les mardis de chaque semaine
un flux d’énergie.

Je con­tin­ue ma vie,
je fonce à toute allure
en écoutant une chan­son qui a mon âge,
je me dis que c’est une vie
ni échange­able ni remboursable,
une fringue bradée,
c’est comme ça,
ça ne vaut pas la peine
de se pren­dre la tête.

Avec ma parte­naire de pêche à la ligne,
celle à qui je par­le de mes his­toires d’amour,
je me déchaîne 
avec une ardeur  sans pareille
pour faire un enfant.

 

Fan­tasme

Tu bois le pastis au comptoir
et tu par­les astrolo­gie avec ta copine,
en pos­til­lon­nant tout autour de toi
pré­dic­tions et prophéties,
au point d’éteindre ma clope.

Ton cul en forme de cerisier
déplace l’air dans le café,
le rideau des années trente
de tes cheveux roux
tit­ille ma flamme.

Mon élan referme
son poing sur la braise,
ton fla­con de parfum
ren­verse mes pen­sées à terre.

Avec ton cha­peau rouge à plumes
et tes volte-face
à séduire une cathédrale,
tu me vas comme un gant.

Présentation de l’auteur

Saleh Diab

Textes

© Crédits pho­tos (sup­primer si inutile)

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Saleh Diab, né à Saint Siméon Le Stylite (Syrie)  en 1967, vit en France depuis 2000. Poète, tra­duc­teur, jour­nal­iste lit­téraire, Doc­teur ès let­tres, spé­cial­iste de la poésie arabe contemporaine.

Bibliographie 

En arabe :

Une lune sèche veille sur ma vie, Édi­tions Dar al-Jadid, Bey­routh, 1998).

Un été grec, (Édi­tions Mérite, Le Caire, 2006).

Je t’envoie un couteau tu m’envoies un poignard, Édi­tions Shar­qi­at, Le Caire, 2009).

Des Mou­ettes noires, antholo­gie de poésie syri­enne, Édi­tions Mai­son de la Poésie, Alger, 2008).

En français :

Une lune sèche veille sur ma vie, pré­face Jean Marc Debenedet­ti, traduit par Mohammed El Amraoui et Cather­ine Chareau, Édi­tions Comp’Act, Cham­béry, 2004.

J’ai vis­ité ma vie, pré­face Daniel Leuw­ers, traduit par Annie Salager et l’auteur, Édi­tions Le Tail­lis Pré, Brux­elles, 2013.

Esquisse pour une île, traduit de l’arabe par Annie Salager et l’auteur, Édi­tions Tara­buste, (Saint-Beno.t‑du-Sault), 2024.

La bonne poin­ture, traduit de l’arabe par Annie Salager et l’auteur, Édi­tions Tara­buste, (Saint-Beno.t‑du-Sault), 2026.

Tra­duc­tion vers d’autres langues :

Polon­ais :

Odległy dzień, Saleh Diab, Przekład z fran­cuskiego Aga­ta Kozak, wyd. Loka­tor, Kraków 2019.

Hébreu :

סאלח דיאב, מתרחק מחיי, מערבית: דניאל בהר (תל אביב: קשב לשירה,  2024)

 Étude :

Récip­i­ent de douleur, une étude sur la poésie écrite par les femmes arabes d’aujourd’hui, Édi­tions Cla­pas, 2007.

Livres traduits par l’auteur :

Du français en arabe :

Comme pour être un jardin, de James Sacré, Édi­tions Taw­bad, Tunis 2008.

De l’arabe en français :

J’ai vis­ité ma vie, Saleh Diab, traduit par Annie Salager et l’auteur 2013, pré­face par Daniel Leuw­ers, Édi­tions Le Tail­lis Pré, Brux­elles, 2013.

Femme, j’aurais voulu ne pas l’être, de Huda al-Daghfag, Édi­tions Dar al-Fara­bi, Bey­routh 2009.

Otages, Salah Faïk, édi­tions Al-Man­ar, Paris, 2011.

Poésie syri­enne con­tem­po­raine, Édi­tions Le Cas­tor Astral, Paris 2018.

Cette feuille est ma patrie, Salah Faïk, Édi­tions Grèges, Aix-en-Provence 2024.

 

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