> Rencontre avec Saleh Diab

Rencontre avec Saleh Diab

Par |2018-12-03T19:05:00+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Rencontres, Saleh Diab|

Une antho­lo­gie de poé­sie syrienne et arabe parue en France

 

La poé­sie syrienne est mise à l’honneur cette année au “Castor Astral”, avec l’Anthologie bilingue de la poé­sie syrienne, publiée par Saleh Diab, qui ras­semble une myriade de poètes du monde arabe igno­rés jusqu’à pré­sent des lec­teurs fran­co­phones, qui connaissent Adonis, ou des poètes vivant en France, mais rien de ce qui est réel­le­ment écrit en Syrie, dans le contexte actuel dou­lou­reux de ce pays.

Saleh Diab, Poésie syrienne contem­po­raine,
Edition bilingue, Le Castor Astral, 2018,
367 pages, 20 €

Poète, tra­duc­teur et cri­tique, Saleh Diab vit en France depuis 2000. Auteur de plu­sieurs recueils de poé­sie, dont  J’ai visi­té ma vie, en 2013, pour lequel il obtient le Prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres, et d’un essai – Récipient de dou­leur (2007) – sur la poé­sie écrite par des femmes poètes arabes, il a accep­té d’ accor­der un entre­tien à Recours au Poème afin d’y expo­ser un point de vue sans doute très polé­mique, mais que nous nous fai­sons un devoir de relayer, car il est pour nous essen­tiel de don­ner audience à une plu­ra­li­té de voix.

-Pourquoi  publier une anthologie de la poésie syrienne aujourd’hui ?

La poé­sie d’expression arabe écrite en Syrie – pays né en 1946 de la Syrie man­da­taire (Mandat fran­çais) – pays aujourd’hui mor­ce­lé qui risque de dis­pa­raître, se dis­tingue par sa diver­si­té autant que par sa richesse esthé­tique et artis­tique. Les poètes syriens ont joué un rôle essen­tiel dans l’histoire de la moder­ni­té de la poé­sie arabe contem­po­raine, éla­bo­rant des ter­ri­toires poé­tiques nou­veaux. Cette antho­lo­gie revêt une impor­tance de tout pre­mier ordre pour plu­sieurs rai­sons : elle englobe les poètes syriens qui ont joué un rôle essen­tiel dans le renou­vel­le­ment poé­tique au cours de la deuxième par­tie du XX° siècle et jusqu’à nos jours. Ce domaine poé­tique reste encore lar­ge­ment incon­nu du lec­teur fran­co­phone. Aucun ouvrage de cette dimen­sion n’a été à ce jour publié en fran­çais. Seules existent des publi­ca­tions frag­men­taires dont la tra­duc­tion deman­de­rait à être revue soi­gneu­se­ment.

 

– Qu’est-ce que vous avez voulu faire comprendre aux lecteurs francophones en rassemblant tous ces auteurs dans votre anthologie ?

– Cette antho­lo­gie de poètes syriens donne à entendre une diver­si­té de voix d’une pro­fonde ori­gi­na­li­té,  carac­té­ri­sées par des élé­ments esthé­tiques dont j’ai ten­té de mettre en évi­dence la per­ti­nence. Cette  poé­sie a créé des écoles et des cou­rants qui ont géné­ré leur pro­ces­sus  dans le monde arabe dans des condi­tions bien spé­ci­fiques. A cette occa­sion, au cours de ce tra­vail de com­po­si­tion de l’anthologie, je me suis posé des ques­tions d’ordre lit­té­raire, socio-poli­tique et anthro­po­lo­gique. La pro­duc­tion poé­tique relève de ces para­mètres.  Il est en effet légi­time de se deman­der com­ment les poètes ont pu s’exprimer dans  une Syrie qui est res­tée fer­mée trente ans sous la dic­ta­ture d’Hafez al-Assad, et dix ans sous celle de son fils, depuis l’indépendance. Ainsi un résu­mé de la situa­tion his­to­rique et poli­tique de ce pays me paraît néces­saire. Ces para­mètres affectent pro­fon­dé­ment les condi­tions de la pro­duc­tion lit­té­raire dans son ensemble et celles de la pro­duc­tion poé­tique en par­ti­cu­lier.

 

– Vous dites que c’est une anthologie de la poésie syrienne mais aussi une anthologie de la poésie arabe. Pourriez-vous nous éclairer ?

– La Syrie man­da­taire et actuelle a for­te­ment par­ti­ci­pé à la moder­ni­té de la poé­sie arabe, laquelle se divise en trois périodes que nous avons com­men­tées dans l’anthologie.  Sa poé­sie est liée à l’histoire de la moder­ni­té poé­tique arabe au Moyen-Orient et les poètes syriens ont leur part indé­niable dans ce mou­ve­ment de renou­vel­le­ment. Les poètes syriens ont joué un rôle essen­tiel dans l’histoire de la moder­ni­té de la poé­sie arabe contem­po­raine, éla­bo­rant des ter­ri­toires poé­tiques nou­veaux, béné­fi­ciant de l’apport et de l’expérience des pion­niers ira­kiens de la moder­ni­té. Nous ne pou­vons com­prendre le mou­ve­ment moder­niste de la poé­sie arabe contem­po­raine sans pas­ser par la poé­sie syrienne qui a don­né de grands poètes au sein de ce mou­ve­ment.

 

– Pourquoi les femmes sont-elles si peu présentes dans votre anthologie ?

-En art et lit­té­ra­ture, la ques­tion ne se pose pas en terme de genre, mais en termes de valeur, d’apport au domaine, qu’il soit lit­té­raire ou autre. Si l’on veut évo­quer la pré­sence des femmes par rap­port aux hommes, il faut prendre en consi­dé­ra­tion des fac­teurs cultu­rels, reli­gieux, sociaux, poli­tiques. La socié­té patriar­cale dépos­sède la femme de sa langue et de son corps. C’est pour­quoi rares sont les femmes qui sont par­ve­nues à créer leur propre langue poé­tique. Malheureusement, depuis les années 40, on ne compte que deux femmes réel­le­ment impor­tantes. Ce qui s’expose actuel­le­ment en France, dans le champ de la poé­sie des femmes arabes, relève d’une sorte de mise en scène où la femme poète est une « diva » exo­tique : même sa poé­sie, aus­si faible soit-elle, n’est pas l’objet de la ren­contre où la femme joue de son corps, comme pour prendre une revanche sur l’éducation répres­sive qu’elle a reçue.  Et la poé­sie n’existe pas dans cette mise en scène. La renom­mée de quelques per­sonnes hyper-média­ti­sées ici ne repose pas sur la qua­li­té de leur poé­sie, ou de leur écri­ture pour les pro­sa­teurs, mais sur l’idéologie, sur l’exploitation de l’événement, de la guerre, de l’actualité. Il y a aus­si, ici, dans la socié­té fran­çaise ou euro­péenne, l’idée de par­ti­ci­per à l’émancipation des femmes syriennes en les média­ti­sant.   Or, ce méca­nisme, loin de ser­vir la cause des femmes, s’avère pure opé­ra­tion de pro­pa­gande. Les femmes syriennes à « sau­ver », à « aider » à « éman­ci­per » sont dans des camps de réfu­giés, loin de tout accès à la parole, à l’information, à tout sou­tien, ou bien demeurent dans l’exclusion dans leurs villes ou vil­lages.

 

– Quelle est en réalité la littérature syrienne contemporaine représentée et traduite en France ? Pourquoi la poésie syrienne est-elle si peu représentée chez nous ?

– L’une des pre­mières expli­ca­tions pos­sibles est que le pays a été fer­mé pen­dant 50 ans sous la dic­ta­ture. Toutefois il faut noter que le phé­no­mène a été dif­fé­rent pour la lit­té­ra­ture d’autres pays sous dic­ta­ture (l’Europe de l’Est, Haïti…). En consé­quence, pour ce qui est de la Syrie, il y a des auteurs qui ont été tra­duits, mais pas en rai­son de la valeur de leur œuvre. Ils ont été tra­duits pour leur qua­li­té d’activiste ou à la demande d’organismes huma­ni­taires de défense des droits humains. Ils se trou­vaient en France comme bour­siers, par­fois comme tou­ristes. Il avaient des liens avec les ambas­sades et les centres cultu­rels, uni­ver­si­tés, et ont sai­si l’opportunité de sou­te­nir ce qu’on a appe­lé « la Révolution syrienne ». Issus des milieux pri­vi­lé­giés proches du régime, ils ont chan­gé de camp à leur arri­vée en France, pen­sant que le régime tom­be­rait. Ils ont cher­ché à obte­nir des sou­tiens des gou­ver­ne­ments occi­den­taux, fran­çais notam­ment, créant des asso­cia­tions pour la Défense des femmes syriennes, des enfants, la socié­té civile… Ces asso­cia­tions servent à construire leur image et leur noto­rié­té, mais cela n’a rien à voir avec leur œuvre. D’ailleurs, c’est très visible quand on écoute les entre­tiens à la télé­vi­sion, les col­loques. Il n’y est jamais ques­tion sérieu­se­ment de lit­té­ra­ture. Les dis­cours sont assez sté­réo­ty­pés, banals, et ité­ra­tifs sur le peuple syrien qu’ils pré­tendent incar­ner. Ce que l’on observe, c’est que l’on (ce sont les uni­ver­si­tés, les ins­ti­tu­tions cultu­relles, les fes­ti­vals de poé­sie, la presse, les médias) ne s’intéresse plus à la lit­té­ra­ture en tant que telle, ni à l’art, mais que l’objet que l’on expose, que l’on com­mente, autour duquel on orga­nise des col­loques, c’est la vie, les actions sup­po­sées ou réelles, mythi­fiées, des per­sonnes qui s’autoproclament écri­vains, poètes et même phi­lo­sophes – avec l’appui des uni­ver­si­taires – et les évé­ne­ments qui deviennent pré­textes à publi­ca­tions et à média­ti­sa­tion.

Encore une expli­ca­tion : Le régime a envoyé pen­dant des années, en France, des bour­siers issus de familles proches du régime. Ensuite, ces per­sonnes ne sont pas deve­nues des pas­seurs de culture, elles sont ren­trées en Syrie pour occu­per des postes à l’université, au Ministère de la Culture, à la Direction de revues, etc…Elles ont pris la place des véri­tables écri­vains syriens, par­tis en exil – il s’agit là d’un véri­table exil – aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en France. Le public fran­çais ignore tout de cela. Ni les médias, ni les uni­ver­si­taires n’évoquent ces réa­li­tés. Actuellement, à la faveur de la guerre, ce sont ces per­sonnes issues de ces milieux favo­ri­sés et pro­té­gés qui ont obte­nu très faci­le­ment le sta­tut de réfu­giés, et qui pré­tendent incar­ner la culture syrienne. Elles béné­fi­cient d’une cer­taine publi­ci­té et d’une audience, dues au manque d’information. Les véri­tables écri­vains, poètes, roman­ciers, artistes (Faisal Khourtouch, Mohammed Abou Matouk, Wallid Ikhlasi, Ibrahim Samuel, Nazih Abou Afach, Bandar Abed al-Hamid, Ali Abed Allah Said, etc.) sont res­tés blo­qués en Syrie ou ont émi­gré dans des condi­tions très dif­fi­ciles et périlleuses.  On ne les connaît pas ici.

 

– La guerre en Syrie a-t-elle donné lieu à de nouvelles formes littéraires ?

– Parmi les poètes des années 70, 80, 90, aucun n’a pris l’événement comme objet d’écriture. Les poètes des années 60 et 70 ont clai­re­ment décla­ré qu’ils ne sou­te­naient pas cette « révo­lu­tion » qui, à leurs yeux, n’en était pas une. Ils ont vu très tôt que le mou­ve­ment menait à une guerre civile et inter­na­tio­nale, au mal­heur, à la des­truc­tion irré­mé­diable, mais pas à un chan­ge­ment de régime vers la démo­cra­tie. Ils ont pré­vu les tue­ries et les car­nages, les mas­sacres, et ils s’y sont oppo­sés. Ils ont aus­si com­pris que le mou­ve­ment de masse était gui­dé par les isla­mistes, eux-mêmes mani­pu­lés par les grandes puis­sances pour ser­vir les inté­rêts de ces der­nières. C’est pour­quoi ici, en France, on a essayé de repré­sen­ter la lit­té­ra­ture syrienne à par­tir des per­sonnes venues récem­ment à Paris. Hors Adonis et deux poètes à pré­sent réfu­giés en France qui font par­tie de mon antho­lo­gie, et qui ne s’expriment pas, ne sont pas du tout audibles ici, il n’y a pas de poète ou d’écrivain syrien digne de ce titre en France. Ceux que l’on voit et entend par­tout ces temps-ci sont d’une grande médio­cri­té et ne repré­sentent rien en Syrie, ni plus lar­ge­ment dans le monde arabe. Il se peut que la tra­duc­tion en fran­çais opère une amé­lio­ra­tion du texte ini­tial arabe, sur­tout en poé­sie, ren­dant ces textes publiables. Mais ce ne seront en aucun cas des textes majeurs ni d’importance lit­té­raire. Ils séduisent ici, pour des rai­sons idéo­lo­giques. Les milieux cultu­rels et uni­ver­si­taires sont très igno­rants en ce domaine et aiment se faire pas­ser pour des sou­tiens des droits humains. Le pro­blème aus­si, c’est la conta­mi­na­tion de ces milieux par le com­pas­sion­nel et l’idéologie droit-de-l’hommiste. La lit­té­ra­ture dis­pa­raît.

Cette guerre n’a pas don­né lieu à une nou­velle écri­ture, contrai­re­ment à ce que pré­tendent ces auteurs. Bien au contraire, la lit­té­ra­ture, notam­ment la poé­sie syrienne, ici en France, n’est abso­lu­ment pas repré­sen­tée par les bana­li­tés qui se publient. En revanche, la poé­sie syrienne qui s’écrit en Syrie demeure vivante dans le monde arabe mais lar­ge­ment igno­rée ici. C’est la rai­son pour laquelle j’ai déci­dé de publier mon antho­lo­gie.

 

– Comment avez-vous choisi les poètes ?  Quelle est la démarche que vous avez suivie ?

– Mon choix de poètes et de poèmes repose sur la valeur de l’expérience poé­tique de ces poètes. J’essaie de jeter une lumière sur cette poé­sie en don­nant à entendre les voix des avant-gardes. En pré­sen­tant la poé­sie syrienne, j’ai vou­lu repré­sen­ter la poé­sie arabe contem­po­raine de la deuxième moi­tié du ving­tième siècle, tous ses cou­rants, et à tra­vers tous ses repré­sen­tants.  Cette poé­sie est tra­ver­sée par les mou­ve­ments qui ont mar­qué la poé­sie mon­diale : le roman­tisme, le sur­réa­lisme, l’existentialisme, la poé­sie du quo­ti­dien… les cou­rants qui ont œuvré à une trans­for­ma­tion for­melle.

 

Vous avez parlé de la traduction et de son rôle dans la poésie syrienne, pouvez-vous préciser ?

– La poé­sie écrite en Syrie est ouverte  aux poé­sies étran­gères. Les tra­duc­tions (T.S Eliot, E. Pound, W. Whitman, St-John Perse, R. Char, Rimbaud, A. Artaud, Baudelaire etc…) ont mar­qué le tra­vail poé­tique des poètes de la deuxième moder­ni­té. La tra­duc­tion de la troi­sième moder­ni­té des poètes des pays de l’Est, russes, bul­gares et hon­grois a gran­de­ment contri­bué à la concep­tion de nou­velles pro­po­si­tions d’écriture. L’anthologie offre par consé­quent au lec­teur fran­co­phone l’occasion de décou­vrir un vaste domaine poé­tique et cultu­rel qui s’inscrit dans l’expérience d’une his­toire mou­ve­men­tée, tra­gique, dont témoigne l’actualité.

Elle devrait sans nul doute per­mettre au lec­teur d’enrichir sa propre expé­rience de même que sa connais­sance de l’histoire d’un pays liée à notre his­toire et  de pro­duc­tions artis­tiques qui appar­tiennent au patri­moine de l’humanité.

 

Propos recueillis par Carole Mesrobian

 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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