Bonnie Tchien Hwen-Ying : Le corps du silence

Par |2021-09-07T12:21:55+02:00 6 septembre 2021|Catégories : Bonnie Tchien Hwen-Ying, Rencontres|

Entre Paris et Migné, Bon­nie Tchien Hwen-Ying tra­vaille. Elle tra­vaille l’art per­for­matif, recherche l’équili­bre entre le mou­ve­ment et le silence, pour pou­voir, dit-elle, faire de ce vecteur qu’est la per­for­mance un corps qui unit dif­férents moyens d’ex­pres­sion artis­tiques. Elle n’est ni une illus­tra­tion, ni une voix off, ni une entité qui serait séparée du monde et des autres. Elle est l’ul­time moyen de com­mu­ni­ca­tion, celui qui rend per­cep­ti­ble ce que l’Art con­tient, dans son silence reten­tis­sant. Fon­da­trice de l’E­space Miss Chi­na rue Française et du Cabaret de la Per­for­mance à Paris, organ­isatrice et direc­trice artis­tique de la rési­dence d’artistes Chan­tons aux Vach­es et désor­mais de la Boucherie, cen­tre d’Art per­for­matif, tous deux situés à Migné, elle mène ce chemin comme une explo­ratrice qui va tou­jours plus loin en terre incon­nue, car pour elle la per­for­mance doit être ce lieu d’une com­mu­ni­ca­tion aboutie et uni­fi­ca­trice, hors du langage.

Peux-tu nous par­ler ta for­ma­tion et de ce qui t’a menée à la performance ?
Ma for­ma­tion ini­tiale est celle d’une créa­trice de mode, ce qui m’a menée inévitable­ment à m’in­téress­er et à être influ­encée par le domaine artis­tique. Mon nom dans ce domaine était Miss Chi­na. A cette époque je me suis liée avec les artistes et tout a com­mencé à l’E­space Miss Chi­na Rue Française. C’é­tait en 1995, nous avons com­mencé à per­former en liant nos dif­férentes dis­ci­plines artis­tiques. Puis j’ai ouvert le Cabaret de la Per­for­mance. Mais tout a com­mencé rue Française.

Straight line, avec Bon­nie Tchien HY 
et Davide Napoli, 2018.

Qu’est-ce qu’une performance ?
J’ai récem­ment décou­vert que la vie est une per­for­mance. Une per­for­mance c’est une expres­sion directe et un moyen de com­mu­ni­ca­tion immé­di­at avec les gens qui nous entourent. Une manière de com­mu­ni­quer à tra­vers un cer­tain regard et une cer­taine gestuelle. C’est pou­voir com­mu­ni­quer avec les autres.
Au cen­tre d’Art per­for­matif La Boucherie que j’ai récem­ment ouvert à Migné, tout est ori­en­té vers la per­for­mance, et on con­state que c’est là que tout nous mène absol­u­ment à la vie. Dans l’élab­o­ra­tion du tra­vail qui mène à l’élab­o­ra­tion de Chan­tons aux Vach­es, c’est pareil. Tout comme pour  les rési­dences d’artistes, qui per­me­t­tent à dif­férents types d’artistes de nation­al­ités var­iées de se côtoy­er. La per­for­mance est  tou­jours le point de croise­ment ou de rassem­ble­ment, le point d’orgue d’une com­mu­ni­ca­tion uni­verselle.  Je n’exposerais pas une pho­to si la pho­to ne nous mène pas à une action per­for­ma­tive.  La per­for­mance est l’u­nique mise en œuvre  qui per­me­tte de restituer ces dif­férents vecteurs artis­tiques, qui sont son sup­port. Elle rend pos­si­ble et vis­i­ble, audi­ble,  leur ren­con­tre, leur croise­ment, leur inter­tex­tu­al­ité.  Elle devient ce troisième corps, le corps du silence, de ce silence habité par toutes les poten­tial­ités séman­tiques que porte l’œu­vre d’art, et elle est l’ul­time moyen de communication.

Cœur brisé, Bon­nie Tchien HY et Tia-Cal­li Bor­lase, “The mer­maid who loved sea­hors­es”, Cabaret de la performance.

Tu tra­vailles avec un grand nom­bre de poètes. En quoi la poésie et la per­for­mance sont-elles liées ?
Je tra­vaille aus­si avec des danseurs et dernière­ment des musi­ciens (du son). La poésie est la per­for­mance des mots, des expres­sions. La per­for­mance est l’ex­pres­sion du corps. On ne peut pas dire que la per­for­mance illus­tre ou révèle le texte. Les deux corps, poésie et gestes, poètes et per­formeurs, se ren­con­trent, et créent une troisième entité, un troisième corps, la per­for­mance. C’est pour cela que je dis que pour moi com­mu­ni­quer est impor­tant, créer une con­nivence, une gestuelle. Les sens se croisent et cette ren­con­tre per­met  de laiss­er émerg­er un troisième corps, la per­for­mance, quand ça marche bien. C’est une autre écri­t­ure du poème. Une ouver­ture de sens, de ses poten­tial­ités infinies, que tout le monde partage.
Tu as, entre autre, par­ticipé à l’élaboration du livre pub­lié avec Davide Napoli, Errances cristallines, sur/avec Bon­nie Tchien Hwen-Ying, paru aux édi­tions Tran­signum. Com­ment avez-vous élaboré ce livre ? Com­ment le corps et les mots ont-ils dia­logué pour for­mer les poèmes ?
Ce livre s’est élaboré à par­tir d’un corps en mou­ve­ment qui a par­lé au poète. Davide Napoli a fait ce livre avec moi et sur moi. Donc mon corps en train d’ef­fectuer la per­for­mance a amené une com­mu­ni­ca­tion, un dia­logue  entre nous deux à tra­vers une sub­stance figée sur la pel­licule, les pho­tos, qui témoignent de cette ren­con­tre de deux moyens d’expression. De là l’émergence du livre, que l’on peut con­sid­ér­er comme un corps séman­tique fait de la ren­con­tre des vecteurs artis­tiques qui l’ont précédé.  Davide Napoli  a écrit à par­tir de ma gestuelle  que la pho­tographe Rohsuan Chen a su par­faite­ment capter sur les pho­tos. Je pense que c’est de cette ren­con­tre entre la pho­togra­phie et le mou­ve­ment du corps que sont nés les poèmes. 

Davide Napoli, Errances cristallines, sur/avec Bon­nie Tchien Hwen-Ying, Les édi­tions Tran­signum, 2018. PDF disponible sur https://www.bonnietchienhwenying.com

Tous les ans tu pro­pos­es Chan­tons aux vach­es. Peux-tu nous expli­quer de quoi il s’agit ?
Chan­tons aux Vach­es a été  créé en 2014. J’ai souhaité tra­vailler sur la com­mu­ni­ca­tion. La per­for­mance c’est ceci, un tra­vail sur la com­mu­ni­ca­tion, pas autre chose. En voy­ant mon chien com­mu­ni­quer avec des vach­es, je me suis demandé si leur lan­gage est com­mun. Com­ment com­mu­niquent-ils ? A  par­tir de 2014 cet axe de recherche a été une préoc­cu­pa­tion con­stante.  Com­mu­ni­quer. J’ai incité des artistes inter­na­tionaux à venir, et nous avons tra­vail­lé sur ce qui à tra­vers la langue per­met de com­mu­ni­quer. Puis nous avons élar­gi l’ac­cep­tion du mot, et la nature des  inter­re­la­tions : les êtres avec les êtres ; les êtres avec les ani­maux ; les êtres avec l’environnement (nature végé­taux etc). Nous tra­vail­lons ensem­ble  à par­tir de cette prob­lé­ma­tique.  Les artistes sont mul­ti­dis­ci­plinaires et de toutes nation­al­ités. Chan­tons aux Vach­es s’élabore au fur et à mesure, on évolue ensem­ble, cha­cun fait quelques pas, dans le respect et l’har­monie. Cette année pour notre huitième édi­tion cette péri­ode de partage me con­firme que tout ceci  finale­ment est le reflet de  la vie.  C’est égale­ment une démarche philosophique et poli­tique. Essay­er de trou­ver ce qui est com­mu­ni­ca­ble et non com­mu­ni­ca­ble. Cela rejoint les prob­lé­ma­tiques d’aujourd’hui : qu’est-ce qui n’a pas été com­mu­niqué cor­recte­ment, pourquoi les humains ne parvi­en­nent-ils pas à s’en­ten­dre, se com­pren­dre ? Essay­er de créer des ponts, des liens et des moyens de com­mu­ni­quer entre tous les humains, et tout ce qui existe, est ce qui motive notre tra­vail ensem­ble. La per­for­mance, qui est ce moyen d’ex­pres­sion artis­tique ultime parce qu’elle con­voque nos sen­sa­tions, nos sen­ti­ments, et l’e­space du vivant qui est en cha­cun de nous, est ce moyen ultime, incon­tourn­able, de communication.

Ban­quet Chan­tons aux vach­es, août 2020, cam­era­man Pas­cal Boy­mond, Chan­tons aux vaches.

Quel est ton objec­tif, ou bien qu’est-ce que tu souhaites met­tre à jour ?
Je souhaite pou­voir trou­ver des vecteurs de com­mu­ni­ca­tion qui per­me­t­tent l’harmonie.  L’art est le moyen le plus facile pour attein­dre ça. La per­for­mance touche les spec­ta­teurs au plus pro­fond de leurs sen­sa­tions, de leurs sen­ti­ments. Elle rend per­cep­ti­ble ce que cer­taines œuvres recè­lent, con­ti­en­nent. Elle actu­alise un sens par­mi les mul­ti­ples accep­tions que l’art porte, et en offre le partage. Le silence, je crois que la per­for­mance ouvre l’e­space du silence con­tenu dans chaque œuvre d’art.
La per­for­mance tout comme la poésie ouvre vers une accep­tion autre du réel. En ceci elle est intime­ment liée à la poésie. Est-ce qu’elle ne serait pas finale­ment cette mise en scène de la dif­férance derridienne ?
La per­for­mance per­met un autre accès à l’ou­vre d’art. Elle peut ren­dre compte du tra­vail du poème, mais aus­si de celui de la musique, de l’im­age. Elle n’est jamais ni illus­tra­tion, ni faite par, ou pour, une poème ou une musique spé­ci­fique. Elle a une vie pro­pre, et s’in­stalle dans ce vide séman­tique lais­sé par toute œuvre d’art, pour n’être ni cette œuvre, ni le corps de l’artiste qui per­forme, mais un espace entre les deux, ou un plein, un troisième corps. Une per­for­mance n’est jamais repro­ductible,  et c’est aus­si en cela qu’elle est unique, dans les mul­ti­ples déploiements qu’elle per­met à par­tir d’une œuvre.
Peut-être alors que la per­for­mance est l’unique pos­si­bil­ité de met­tre en scène la poésie ? Peut-être qu’elle donne à voir le silence sur lequel ouvre le poème ?
La musique peut. La danse aus­si. La musique est par­fois une per­for­mance, la danse aus­si. La per­for­mance englobe quelque chose d’immense. La per­for­mance n’est qu’Une per­for­mance. Elle est une médi­ta­tion, une gestuelle, car tout se dit dans le silence, un silence qui alors est un bruit énorme, un son assour­dis­sant, un en soi. Je pense à une phrase « de fil en aigu­ille tout se dit dans le silence ». Tout se dit dans le silence

Time­less Resis­tance, invi­ta­tion à la rétro­spec­tive Chan­tons aux vach­es 2019 (http://www.chantonsauxvaches.com)

Présentation de l’auteur

Bonnie Tchien Hwen-Ying

Bon­nie Tchien HY est une artiste et per­formeuse née à Taipei (Tai­wan). Elle  vit et tra­vaille à Paris. Bon­nie exprime dans ses per­for­mances ses orig­ines issues de cette dou­ble cul­ture. De la Chine elle retient une tra­di­tion sécu­laire issue du Tai-Chi, desArts­Mar­ti­aux, des dans­es tra­di­tion­nelles qu’elle réin­ter­prète sur un mode con­tem­po­rain. Comme une alchimiste à la recherche de la pierre philosophale, l’artiste méta­mor­phose son corps, dans une gestuelle inspirée. Entre médi­ta­tion et intro­spec­tion, elle peut à tra­vers la foule exprimer son art, isolée dans son pro­pre monde. Absence de temps, néant d’espace : état médi­tatif suprême ; elle nous cap­ture dans son rêve éveil­lé. Con­tes­ta­tion des «Gold­en Lotus», elle se met en déséquili­bre extrême sur des chaus­sures sur­réal­istes et nous impose un état de Yin et Yang. Ici,tout est l’ab­sence de temps et vide de l’e­space, un haut état de méditation.

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste et per­formeuse. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum dirigées par Wan­da Mihuleac.
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