Dato Magradze, La Terre féconde

Par |2023-04-06T12:42:45+02:00 6 avril 2023|Catégories : Critiques, Dato Magradze|

Dato Magradze est né à Tbilis­si (Géorgie) en 1962. De 1992 à 1995, il a été min­istre de la Cul­ture de la jeune République géorgi­en­ne. Il est l’au­teur de l’hymne nation­al de son pays. Il a été rédac­teur en chef de grands jour­naux géorgiens. En 2003, le Cam­bridge Bio­graph­i­cal Dic­tio­nary lui a décerné la médaille d’or du meilleur écrivain de l’an­née. Il est can­di­dat au prix Nobel de littérature.

Ce que l’on peut penser en prenant con­nais­sance de ces élé­ments biographiques est que Dato Magradze est homme d’énergie, de volon­té, et que ce désir de peu d’agir pour le nom­bre, de souf­fler ce vent de fra­ter­nité, celui-là même qui édi­fie la poésie, est ce qui a guidé ses actes. Homme de feu, à la forge des mots nom­mant l’espoir de lib­erté, Dato Magradze con­tin­ue : Écrire, agir, sont ici faces d’une même pièce, celle d’une mon­naie dont ne se paie que les justes. 

Tout ceci, essence de son être, matière de ses mots, façonne son poème, et sculpte son œuvre. Chant unique salué mon­di­ale­ment, cer­taine­ment parce qu’enfin le lan­gage se fait javelot qui transperce les murs archaïques et env­ole la pous­sière de nos peurs sécu­laires pour nous con­duire, Nous, sem­blables, frères, sœurs, hors de l’oubli de nous-mêmes, sur le seuil d’une terre sans fron­tières, enfin nom­mée par la den­sité du silence de cette poésie fédéra­trice et visionnaire. 

du silence de cette poésie fédéra­trice et visionnaire.

Le trou­peau du poète est le sel de la terre,
la plus infime par­tie de la population
qui ne perd pas la dignité́
quelles que soient mes aven­tures pen­dant l’épreuve.

Le trou­peau du poète est l’unique par­ti­san du mot “désta­bil­isant”.

Puisque la mis­sion de la poésie est de sauver 
et de ne pas partager la névrose avec autrui, 
face à l’incrédulité́, le poète se pose
en cible principale. 
— “Défendez-nous, les gens ! –
comme si vous aviez con­stru­it l’église”…

(…)

… L’horloge mar­que le dix­ième siècle, 
sur la mon­tre Tis­sot, par contre,
le 6 novem­bre 2020,
s’écrit la nou­velle poésie… 
La pointe de la plume sait fort bien
que toutes deux sont détraquées 
L’univers s’est coincé dans le temps, t
andis que dans la durée le poète voyage.

Et il con­fie le temps
non aux aigu­illes de l’horloge
mais aux ailes d’un épervier.

(…)

Un spec­tre de poésie hante l’Europe
un spec­tre de poésie y erre trou­ver une place d’honneur
sur une étagère poussière, en attente de retrait de la croix. 
Le soleil sur­git à l’Orient
et se couche à l’Occident.
Le temps voy­age entre les strophes,
il va et vient,
le monde entier prend place
au work­ing lunch,
seul le poète ne renonce pas
au désir désespéré
de sauver l’homme
dans le citoyen…
Et il erre… erre…
Un spec­tre de poésie erre.

La Terre féconde, p. 40

 

Le trou­peau du poète est celui de la terre, il offre ses mots pour guider ses sem­blables. Et si l’on me demandait si la poésie engagée existe, si c’est son rôle de pren­dre racine dans les entrelacs socié­taux, si elle doit rem­plir une mis­sion, je répondrais que quiconque cherche à la con­tenir dans des déf­i­ni­tions et des car­cans se trompe, et la con­nait bien peu. La preuve ici, où engage­ment ne se dis­so­cie plus de la présence lyrique du poète, et devient con­sub­stantiel à son exis­tence, matière de sa langue, ligne de son des­tin. Poète est exis­ter dans la société des hommes et ré-unir autour de ce tal­is­man qu’est le poème. Unifi­ant le sacré et le pro­fane, le lyrisme et le dis­cours poli­tique, présent et absorbé par le mir­a­cle de l’art lorsqu’il offre cette grâce de tran­scen­der sa pro­pre exis­tence pour ne plus énon­cer que la parole uni­verselle d’un sujet agis­sant au nom du nom­bre, la poésie de Dato Magradze est glob­ale, dans le sens où elle uni­fie tous les poten­tiels du genre, toutes les strates tem­porelles de ses ampli­tudes, dans une œuvre puissante.

Treize recueils, des prix et des présen­ta­tions, des col­lo­ques et des pris­es de paroles, des lec­tures et des ren­con­tres, mais surtout ceci : 

Un spec­tre hante l’Europe,
un spec­tre de poésie y erre 
afin de sauver l’Homme
dans le citoyen. Notre époque a per­du son rédacteur,
Il manque trois choses au nou­v­el univers : 
– L’échelle au ciel !
– Le pont à la mer !
– Le rédacteur à l’époque !

– « Le carré noir » du maître Malevitch – 
est une métaphore sublime
entre l’interrupteur et l’ampoule,
entre l’instant et la terre 

s
i vous voulez, entre moi et la flèche 
que j’avais lancée comme un chevalier. 

Un spec­tre hante l’Europe…
– “Déstabilisant” – est un mot
que notre époque a avalé de travers 
et qu’elle ne peut plus recracher. 

– “Déstabilisant” – ce mot
doit être puni
parce qu’il est inop­por­tun sur la grand’place,
où les mass médias auront tous les moyens
de trans­met­tre en direct com­ment notre époque 
a pris con­gé de la dignité. 

Un spec­tre hante l’Europe,
un spec­tre de poésie y erre… 

À Flo­rence, sur la Piaz­za del­la Signoria
on s’est moqué de nous en érigeant un mon­u­ment de merde – 
“Met­tez-vous derrière votre Renaissance”–.
Mais quand les mouch­es y bourdonnaient,
respir­er était devenu impossible
et on l’a emmenée. 

Un spec­tre hante l’Europe,
l’Europe se rend aux élections
comme si elle allait à la messe
afin de vot­er pour Barab­bas et de prier Jésus 
de la sauver de la dis­grâ
ce.

 

« V. Man­i­feste (La majeur) », de Dato Magradze, dans ce « poème qu’un matin » qu’il a inti­t­ulé La terre féconde !

Dato Magradze, La terre féconde, tra­duc­tion de Véronique Bergen, Edi­tions du Cygne, 56 pages, 10 €.

Présentation de l’auteur

Dato Magradze

David “Dato” Magradze ( Géorgien : დავით “დათო” მაღრაძე ; né le 28 juin 1962) est un poète et homme poli­tique géorgien. Il est l’au­teur des paroles de l’actuel hymne nation­al de la Géorgie, util­isé depuis 2004.

Né à Tbilis­si dans la famille de l’écrivain et lit­téraire Elgu­ja Magradze, Magradze est un philo­logue for­mé à l’u­ni­ver­sité d’É­tat de Tbilis­si. Il s’est fait con­naître dans les années 1980 et a dirigé pen­dant plusieurs années le prin­ci­pal mag­a­zine lit­téraire géorgien, Tsiskari.

Sous Édouard Chevard­nadze, il a été min­istre de la cul­ture de Géorgie de 1992 à 1995 et a été élu au Par­lement de Géorgie de 1999 jusqu’à ce qu’il démis­sionne de son poste en 2001. Magradze s’est retiré dans l’op­po­si­tion à Chevard­nadze et a soutenu la révo­lu­tion des ros­es de 2003 qui l’a con­traint à démis­sion­ner. En 2009, il a rejoint l’op­po­si­tion au prési­dent Mikheil Saakashvili et a joué un rôle de pre­mier plan dans les man­i­fes­ta­tions d’avril 2009 appelant à la démis­sion de Saakashvili.

De 1997 à 2010, M. Magradze a été prési­dent du club géorgien PEN. Il a reçu de nom­breux prix lit­téraires géorgiens et inter­na­tionaux, ain­si que l’or­dre d’hon­neur géorgien. Ses poèmes ont été traduits en anglais par le Poet­ry Trans­la­tion Cen­ter, en alle­mand, en ital­ien, en russe et en arménien.

En avril 2019, il a fondé le mou­ve­ment poli­tique Defend Geor­gia avec Vato Shaqar­ishvili et Gia Gachechiladze.

Bib­li­ogra­phie (sup­primer si inutile)

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste, per­formeuse, éditrice et réal­isatrice. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. nihIL, est pub­lié chez Unic­ité en 2021, et De nihi­lo nihil en jan­vi­er 2022 chez tar­mac. A paraître aux édi­tions Unic­ité, L’Ourlet des murs, en mars 2022. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum, dirige les édi­tions Oxy­bia crées par régis Daubin, et est con­cep­trice, réal­isatrice et ani­ma­trice de l’émis­sion et pod­cast L’ire Du Dire dif­fusée sur radio Fréquence Paris Plurielle, 106.3 FM.

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