> Richard Soudée : deux Lys sur le balcon

Richard Soudée : deux Lys sur le balcon

Par |2018-11-09T12:42:15+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Rencontres, Richard Soudée|

J’ai ren­con­tré Richard Soudée une seule et unique fois. Mais il y a des hommes que l’on n’a pas besoin de connaître pour savoir. Il était comme une source de lumière pure. Un grand homme sou­riant. J’ai appris depuis qu’il se savait condam­né. Je n’ai pour­tant lu dans son regard que de la bien­veillance, et un accueil incon­di­tion­nel. Il m’a deman­dé quand paraî­trait l’article d’Alice Clark sur Fleurs de la Trace. Je lui ai répon­du « Début 2019 ».  « Je vous remer­cie », a-t-il dit dou­ce­ment, sou­riant. Il savait qu’il ne pour­rait peut-être pas le lire sur Recours au Poème

 

Richard Soudée, Fleurs de la trace, Editions L’Harmattan,
col­lec­tion Poètes des cinq conti­nents, 2017, 138 pages, 15,50 €.

J’ai assis­té ce soir là à la lec­ture de ses textes accom­pa­gnés par un musi­cien extra­or­di­naire. De purs moments d’émotion.  Une poé­sie et une prose dont l’une et l’autre se mêlent pour offrir cette chance au décloi­son­ne­ment géné­rique de ne conser­ver que le meilleur de chaque pôle… Son écri­ture aus­si m’a sem­blée digne et haute. La Trace, c’est ce che­min sinueux de mon­tagne de la Martinique où il a ren­con­tré son épouse.

C’est elle ain­si que Michel son fils qui m’ont reçue cha­leu­reu­se­ment, digne­ment, avec une gen­tillesse inex­pri­mable. Deux bou­tons de lys roses, en automne, c’est ce qu’il y avait sur le bal­con de la chambre du couple. Nous avons évo­qué Richard Soudée, l’homme à tra­vers l’écriture, et l’écriture à tra­vers l’homme.

Fleurs de la Trace, son der­nier recueil, rend hom­mage à son épouse. Et grâce au jeu avec l’homophonie du nom, la trace est aus­si celle qu’à lais­sée le poète, qui évoque ses sou­ve­nirs dans ce recueil à carac­tère auto­bio­gra­phique.

Dans la pre­mière par­tie Richard Soudée nous offre ce moment de décou­verte du monde, ses sou­ve­nirs d’enfance, à tra­vers l’évocation de moments ryth­més par des titres qui com­mencent tous par « J’ai gran­di ». Une prose dont la nar­ra­tion ne sait où ancrer son appar­te­nance géné­rique tant la langue y est poé­tique, tant le lan­gage déploie toutes se poten­tia­li­tés… 

 

J’ai gran­di sous un ceri­sier

C’est à l’ombre ajou­rée de ses jupes que je fis mes pre­mières siestes. C’est là que je fis mes pre­miers pas, en tou­chant son bois. J’ai gran­di dans l’odeur puis­sante de ses feuilles, l’éclat trem­blant de ses fleurs, l’érection de ses fruits.

A son pied, j’ai pous­sé avec mon grand-père une boule de neige plus grosse que moi, j’ai tra­cé des routes pour faire rou­ler mes billes et j’ai dis­per­sé la dînette de ma mère avec une fille.

 

Puis il évoque ce moment des voyages « quand il est sor­ti de sa condi­tion d’européen » dira son épouse…Son attrac­tion, venue de l’Orient, pour la Turquie et sur­tout pour les poètes orien­taux, le pousse à séjour­ner en Turquie.

 

Il y a aus­si le théâtre, cet art par lequel le poète a commencé…Il est d’abord comé­dien, puis il ren­contre Mehmet Ulusoy. Il devient son col­la­bo­ra­teur et tous deux fondent le Théâtre de   Liberté, pour lequel il est met­teur en scène et comé­dien. Ils y montent alors des spec­tacles  qui mêlent poé­sie et récit à une mise en scène qui met en œuvre ces caté­go­ries géné­riques. Les pièces sont poli­tiques et poé­tiques. Elles frappent par les pra­tiques mixtes qu’elles déve­loppent : elles mélangent des élé­ments tex­tuels, ges­tuels, plas­tiques et musi­caux. Il s’occupe aus­si du mon­tage des scé­na­rios, qui ne sont que des cane­vas, car la majeure par­tie des spec­tacles fait appel à l’improvisation. Certains textes sont com­po­sés par Aimé Césaire à Fort de France. Il met aus­si en scène Le Cercle de craie cau­ca­sien de Brecht, Macbeth, Maïakovski, Hikmet, à l’Odéon. C’est le théâtre qui lui a fait ren­con­trer la Turquie, la Martinique et Aimé Césaire.

 Mehmet Ulusoy,
Un Théâtre inter­cul­tu­rel,
Editions l’Age d’Homme, 2010,
280 pages, 24 € 90

Il écri­vait les scé­na­rios de Mehmet, tra­dui­sait ses idées, fai­sait une sorte de mon­tage. Il fai­sait du « théâtre-mon­tage », théâtre épique ou gro­tesque et sublime. La plus grande par­tie de la pièce repo­sait sur des impro­vi­sa­tions mêlant jeu et objets. Au début, il  jouait. Ensuite il n’a fait que de la mise en scène. Sa poé­sie est donc liée à une ora­li­té, au conte aus­si. Universitaire, et pro­fes­seur des uni­ver­si­tés, il est l’auteur d’un thèse sur les rites de pas­sage.

Il gar­de­ra cette volon­té de res­ti­tuer les sou­ve­nirs, ce qui demeure d’eux à tra­vers les sen­sa­tions ancrées dans la chair, dans ses poèmes. Il a com­men­cé à écrire de la poé­sie quand il était très jeune. « Dès lors l’écriture fut ma trace » disait-il. Il écri­vait comme son grand père tra­çait des sillons de terre. Il écri­vait pour faire le lien, s’emparer de son ins­tru­ment à lui, témoi­gner. Jusqu’à son der­nier souffle a écrit.

 

La neige de ton visage
                          n’a pas encore fon­du
                                                          elle reste dans mes yeux

C’est elle qui me révèle
La brillance du blé en herbe
La pesan­teur des branches
                                           de ceri­sier
                                                        sur la route

Ton odeur d’avalanche
Repose au fond de moi
Repose au fond
                           de moi

 

Puis il a réa­li­sé un disque de chan­sons d’enfance des émi­grés, Musaïca. La chan­son est elle aus­si liée à son écri­ture poé­tique, ryht­mée et qui com­porte nombre de refrains.

Entre tous les uni­vers, ou dedans, tout comme main­te­nant son âme s’est envo­lée pour mesu­rer la per­ma­nence de la parole poé­tique, Richard Soudée était un poète, s’il est vrai que la poé­sie est ceci qui ceint le monde et en res­ti­tue l’invisible imma­nence.

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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