J’ai ren­con­tré Richard Soudée une seule et unique fois. Mais il y a des hommes que l’on n’a pas besoin de con­naître pour savoir. Il était comme une source de lumière pure. Un grand homme souri­ant. J’ai appris depuis qu’il se savait con­damné. Je n’ai pour­tant lu dans son regard que de la bien­veil­lance, et un accueil incon­di­tion­nel. Il m’a demandé quand paraî­trait l’article d’Alice Clark sur Fleurs de la Trace. Je lui ai répon­du « Début 2019 ».  « Je vous remer­cie », a‑t-il dit douce­ment, souri­ant. Il savait qu’il ne pour­rait peut-être pas le lire sur Recours au Poème

 

Richard Soudée, Fleurs de la trace, Edi­tions L’Harmattan,
col­lec­tion Poètes des cinq con­ti­nents, 2017, 138 pages, 15,50 €.

J’ai assisté ce soir là à la lec­ture de ses textes accom­pa­g­nés par un musi­cien extra­or­di­naire. De purs moments d’émotion.  Une poésie et une prose dont l’une et l’autre se mêlent pour offrir cette chance au décloi­son­nement générique de ne con­serv­er que le meilleur de chaque pôle… Son écri­t­ure aus­si m’a sem­blée digne et haute. La Trace, c’est ce chemin sin­ueux de mon­tagne de la Mar­tinique où il a ren­con­tré son épouse.

C’est elle ain­si que Michel son fils qui m’ont reçue chaleureuse­ment, digne­ment, avec une gen­til­lesse inex­primable. Deux bou­tons de lys ros­es, en automne, c’est ce qu’il y avait sur le bal­con de la cham­bre du cou­ple. Nous avons évo­qué Richard Soudée, l’homme à tra­vers l’écriture, et l’écriture à tra­vers l’homme.

Fleurs de la Trace, son dernier recueil, rend hom­mage à son épouse. Et grâce au jeu avec l’homophonie du nom, la trace est aus­si celle qu’à lais­sée le poète, qui évoque ses sou­venirs dans ce recueil à car­ac­tère autobiographique.

Dans la pre­mière par­tie Richard Soudée nous offre ce moment de décou­verte du monde, ses sou­venirs d’enfance, à tra­vers l’évocation de moments ryth­més par des titres qui com­men­cent tous par « J’ai gran­di ». Une prose dont la nar­ra­tion ne sait où ancr­er son appar­te­nance générique tant la langue y est poé­tique, tant le lan­gage déploie toutes se potentialités… 

 

J’ai gran­di sous un cerisier

C’est à l’om­bre ajourée de ses jupes que je fis mes pre­mières siestes. C’est là que je fis mes pre­miers pas, en touchant son bois. J’ai gran­di dans l’odeur puis­sante de ses feuilles, l’é­clat trem­blant de ses fleurs, l’érec­tion de ses fruits.

A son pied, j’ai poussé avec mon grand-père une boule de neige plus grosse que moi, j’ai tracé des routes pour faire rouler mes billes et j’ai dis­per­sé la dînette de ma mère avec une fille.

 

Puis il évoque ce moment des voy­ages « quand il est sor­ti de sa con­di­tion d’européen » dira son épouse…Son attrac­tion, venue de l’Orient, pour la Turquie et surtout pour les poètes ori­en­taux, le pousse à séjourn­er en Turquie.

 

Il y a aus­si le théâtre, cet art par lequel le poète a commencé…Il est d’abord comé­di­en, puis il ren­con­tre Mehmet Ulu­soy. Il devient son col­lab­o­ra­teur et tous deux fondent le Théâtre de   Lib­erté, pour lequel il est met­teur en scène et comé­di­en. Ils y mon­tent alors des spec­ta­cles  qui mêlent poésie et réc­it à une mise en scène qui met en œuvre ces caté­gories génériques. Les pièces sont poli­tiques et poé­tiques. Elles frap­pent par les pra­tiques mixtes qu’elles dévelop­pent : elles mélan­gent des élé­ments textuels, gestuels, plas­tiques et musi­caux. Il s’occupe aus­si du mon­tage des scé­nar­ios, qui ne sont que des canevas, car la majeure par­tie des spec­ta­cles fait appel à l’improvisation. Cer­tains textes sont com­posés par Aimé Césaire à Fort de France. Il met aus­si en scène Le Cer­cle de craie cau­casien de Brecht, Mac­beth, Maïakovs­ki, Hik­met, à l’Odéon. C’est le théâtre qui lui a fait ren­con­tr­er la Turquie, la Mar­tinique et Aimé Césaire.

 Mehmet Ulusoy, 
Un Théâtre inter­cul­turel,
Edi­tions l’Age d’Homme, 2010, 
280 pages, 24 € 90

Il écrivait les scé­nar­ios de Mehmet, tradui­sait ses idées, fai­sait une sorte de mon­tage. Il fai­sait du « théâtre-mon­tage », théâtre épique ou grotesque et sub­lime. La plus grande par­tie de la pièce repo­sait sur des impro­vi­sa­tions mêlant jeu et objets. Au début, il  jouait. Ensuite il n’a fait que de la mise en scène. Sa poésie est donc liée à une oral­ité, au con­te aus­si. Uni­ver­si­taire, et pro­fesseur des uni­ver­sités, il est l’auteur d’un thèse sur les rites de passage.

Il gardera cette volon­té de restituer les sou­venirs, ce qui demeure d’eux à tra­vers les sen­sa­tions ancrées dans la chair, dans ses poèmes. Il a com­mencé à écrire de la poésie quand il était très jeune. « Dès lors l’écriture fut ma trace » dis­ait-il. Il écrivait comme son grand père traçait des sil­lons de terre. Il écrivait pour faire le lien, s’emparer de son instru­ment à lui, témoign­er. Jusqu’à son dernier souf­fle a écrit.

 

La neige de ton visage
                          n’a pas encore fondu
                                                          elle reste dans mes yeux

C’est elle qui me révèle
La bril­lance du blé en herbe
La pesan­teur des branches
                                           de cerisier
                                                        sur la route

Ton odeur d’avalanche
Repose au fond de moi
Repose au fond
                           de moi

 

Puis il a réal­isé un disque de chan­sons d’enfance des émi­grés, Musaï­ca. La chan­son est elle aus­si liée à son écri­t­ure poé­tique, ryht­mée et qui com­porte nom­bre de refrains.

Entre tous les univers, ou dedans, tout comme main­tenant son âme s’est envolée pour mesur­er la per­ma­nence de la parole poé­tique, Richard Soudée était un poète, s’il est vrai que la poésie est ceci qui ceint le monde et en restitue l’invisible immanence.

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste et per­formeuse. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum dirigées par Wan­da Mihuleac.