Jean-Luc Favre Reymond, Petit traité de l’insignifiance

Par |2022-03-05T16:59:41+01:00 21 janvier 2022|Catégories : Critiques, Jean-Luc Favre Reymond|

Où Wittgen­stein rejoint le Tao s’est posté Jean-Luc Favre Rey­mond. Dans ce creux de la langue, où tout lui est encore pos­si­ble, avant son emploi, avant le moment où l’actualisation des mots les prive de cette lib­erté du sens qui réside dans les poten­tial­ités mul­ti­ples de chaque terme démul­ti­plié par des com­bi­na­toires infinies.

Le Petit traité de l’in­signifi­ance est placé sous les aus­pices de Roland Barthes grâce à l’épigraphe d’œuvre :

Les mots ne sont jamais fous (out au plus per­vers), et c’est la syn­taxe qui est folle ; n’est-ce pas au niveau de la phrase que le sujet cherche sa place – et ne la trou­ve pas – ou trou­ve une place fausse qui lui est imposée par la langue ? 

Roland Barthes
Frag­ments d’un dis­cours amoureux

Jean-Luc Favre Rey­mond, Petit traité de l’in­signifi­ance,
5 sens édi­tions, 2020, 88 pages, 11 €90.

Le Petit traité de l’insignifiance nous invite à plus qu’une réflex­ion sur la langue. C’est une démon­stra­tion élaborée à par­tir du lan­gage, mais pas celui des math­é­ma­tiques qui exclut toute part de sub­jec­tiv­ité en ne ren­voy­ant qu’à des con­cepts. Jean-Luc Favre Rey­mond éla­bore une démon­stra­tion de l’impossibilité de la langue, avec la langue. Ors à entre­prise inédite dis­posi­tif inédit : comme dans le dic­tio­n­naire, des sub­stan­tifs (des noms) suiv­is de déf­i­ni­tions, ponctuent des asser­tions où des con­sid­éra­tions sur le lan­gage ouvrent à de nom­breux ques­tion­nements. Les déf­i­ni­tions ain­si entourées fonc­tion­nent comme une voix off, comme une mise en pra­tique impos­si­ble de la langue, car elle ne ren­voie qu’à des référents soumis à caution.

Et pour ren­dre compte de ce mon­u­ment de finesse et d’intelligence qu’est le Petit traité de l’insignifiance il faut évo­quer d’abord la nature de ces déf­i­ni­tions forgées par l’auteur. Elles met­tent immé­di­ate­ment le mot con­vo­qué dans sa dimen­sion prag­ma­tique en soule­vant de mul­ti­ples inter­ro­ga­tions sur la valid­ité du con­cept auquel elles ren­voient ou sur ses poten­tial­ités séman­tiques. A l’in­star de Wittgen­stein, dont la forme apho­ris­tique priv­ilégiée est celle adop­tée  par l’au­teur, ce dernier sec­oue les cer­ti­tudes inhérentes à l’u­til­i­sa­tion de la langue.

 

05 — ANACHRONIQUE : Si JE est anachronique, toute l’humanité l’est aus­si. Le déroule­ment du temps des hommes ne peut l’être, encore que ? L’espace à son tour ne l’est pas. Le monde logique­ment n’est ni rétroac­t­if, ni anachronique. Le monde est le monde.

 

Ces noms, tous tirés du lex­ique désig­nant des abstrac­tions, sont ques­tion­nés, mis en demeure de tenir face aux rel­a­tivi­sa­tions de toutes sortes menées par l’au­teur. Les apho­rismes qui les entourent se présen­tent comme des inter­ro­ga­tions sur la capac­ité du lan­gage à énon­cer l’essence des choses, parce qu’empesée par une sub­jec­tiv­ité soumise elle-même aux incon­scients col­lec­tifs, cet abécé­daire ponctue des asser­tions sur le fonc­tion­nement de la langue. Ces pen­sées inter­ro­gent le fonde­ment même du sys­tème lin­guis­tique, et celui, antérieur, de la pensée.

 

9 — Ne rien sup­pos­er qui ne soit con­nu d’avance. C’est en cela que les mots ont une vraie impor­tance, pourvu qu’ils (con­cor­dent) entre eux.

 

Ain­si le Petit traité de l’insignifiance est un livre unique. D’abord parce que plutôt que d’écrire un traité philosophique, c’est par la démon­stra­tion que l’auteur a voulu éla­bor­er une pen­sée sur la pen­sée sous-ten­due par le lan­gage. N’est-ce pas là un piège ? C’est cette ques­tion cru­ciale que soulève Jean-Luc Favre Rey­mond. Unique ce livre l’est aus­si en ce sens que loin de se servir du lan­gage pour évo­quer le lan­gage le dis­posi­tif élaboré pour men­er à bien cette entre­prise inédite est une démon­stra­tion que toute démon­stra­tion est impossible.

 

274 – Il est à croire encore que les mots n’ont de réelle exis­tence qu’en con­sid­éra­tion de leur­con­tenu. Mais quel
est-il au juste ?

52 – Mais utilise les mots à toutes fins utiles aus­si bien dans l’ordre que dans le désor­dre de leur apparition.

 

A toutes fins utiles il est urgent de lire le Petit traité de l’insignifiance. Mais de quelle insignifi­ance peut-il s’agir ? De celle de la langue ? De celle de nos exis­tences ? De celle de nos vel­léités de com­mu­ni­ca­tion ? C’est d’in-sig­nifi­ance dont il est ques­tion, celle entre­posée dans les souch­es sécu­laires de l’his­toire de l’hu­man­ité, qui se pense penser, qui se croit par­ler. Si pour Wittgen­stein il s’agit d’en finir avec la philoso­phie, pour Jean-Luc Favre Rey­mond il s’agit sem­ble-t-il d’en finir avec une cer­taine lit­téra­ture qui con­voque le lan­gage sans sec­ouer ses car­cans référen­tiels. Il sem­ble s’agir égale­ment de ques­tion­ner la place de l’humain dans sa pos­ture d’être par­lant. Employ­er la langue doit se faire en con­science, ain­si que l’exergue lim­i­naire, où Barthes évoque la mise en œuvre des mots, c’est-à-dire l’appropriation par le locu­teur d’un sys­tème qu’il utilise incon­sciem­ment, l’affirme. De fac­to il perd sa lib­erté, et par­le ou écrit dans une sorte de con­tin­u­um où sa par­tic­u­lar­ité se noie, dis­parait, au prof­it d’une prag­ma­tique sécu­laire vec­trice d’un sens ancré dans les incon­scients col­lec­tifs. Il s’agit donc d’explorer com­ment débar­rass­er le lan­gage de ces couch­es qui opaci­fient sa pos­si­ble util­i­sa­tion, c’est-à-dire son emploi inédit par un locu­teur qui dans ce cas serait en mesure d’énoncer une pen­sée per­son­nelle grâce aux com­bi­na­toires mise en œuvre. Après Wittgen­stein Jean-Luc Favre Rey­mond pour­suit cette vaste entre­prise :  débar­rass­er l’humain de ses « cram­pes men­tales » nées des illu­sions qu’il entre­tient à pro­pos de la langue, de son sens et de son emploi.

Et pour ce faire il faut que naisse un JE, pronom per­son­nel qui est employé dans le Petit traité de l’insignifiance en majus­cules. Qui est « JE suis » ? C’est à vrai dire cette ques­tion cru­ciale que pose ce grand traité. Le choix des mots de l’abécédaire ren­voie à cette inter­ro­ga­tion pre­mière, et essen­tielle : « – 07 — ANATHÈME 08 – BÉATITUDE 28 – IDOLÂTRIE 29 — 29 – IMMORTEL — 58 – VACUITÉ »…

Le Petit traité de l’insignifiance n’est ni un traité de philoso­phie, ni un essai de lin­guis­tique, ni un ouvrage trai­tant d’une méta­physique quel­conque, ni une ten­ta­tive de faire œuvre lit­téraire. Ce faisant il est tout ceci à la fois. Son auteur mon­tre la voie qu’il suit lui-même, qui était celle de Wittgen­stein : « devenir une âme plus nue qu’une autre ». En ceci, ces penseurs qui savent que penser est impos­si­ble du moins dans la forme que nous avons don­née à cet « exer­ci­ce » jusqu’à présent, rejoignent le tao Te king. Con­stater l’impossibilité de toute pen­sée, de toute parole, et d’un JE défi­ni par ces paramètres, c’est ouvrir la voie à la pos­si­ble exis­tence de ces instances, libérées du poids de la pen­sée col­lec­tive. Et notre époque le démon­tre : il est urgent de retrou­ver ce qui n’a jamais existé encore que dans l’impossibilité de son avènement.

 

37 – ONTOLOGIE : Il n’y a pas de loi plus explicite que celle de la con­tra­dic­tion. La métaphore n’est pas iden­tique à ce que l’on nomme com­muné­ment la méta­mor­phose. Qu’est-ce que l’être ? Reste une ques­tion éter­nelle­ment posée, et tant qu’elle le demeure, le monde peut con­tin­uer d’exister sans guère de suspicion.

354 – Encore qu’il soit pos­si­ble d’imaginer une langue com­mune à tous les hommes à un moment don­né de leur exis­tence passagère.

355 – Si bien que toute parole devi­enne audi­ble de la terre au ciel, et

356 – Mais de cela nous n’avons aucune preuve ici- bas, c’est pourquoi nous demeu­rons dans l’ignorance des procédés.

357 – En vérité ! En vérité ! Si toutes les langues de la terre se rassem­blent, le ciel fini­ra bien par se révéler.

 

 

 

Présentation de l’auteur

Jean-Luc Favre Reymond

Jean-Luc Favre-Rey­­mond est né le 19 octo­bre 1963 en Savoie. Il pub­lie son pre­mier recueil de poésie à l’âge de 18 ans à compte d’auteur, qui sera salué par Jean Guirec, Michel Décaudin, et Jean Rous­selot qui devien­dra naturelle­ment son par­rain lit­téraire auprès de la Société des Gens de Let­tres de France. Il com­mence dès 1981, à pub­li­er dans de nom­breuses revues de qual­ité, Coup de soleil, Paroles d’Aube, Artère etc. Il est alors dis­tin­gué à deux repris­es par l’Académie du Disque de Poésie, fondée par le poète Paul Cha­baneix. Il ren­con­tre égale­ment à cette époque, le cou­turi­er Pierre Cardin, grâce à une série de poèmes pub­liés dans la revue Artère, con­sacrés au sculp­teur Carlisky, qui mar­quera pro­fondé­ment sa car­rière. Il se fait aus­si con­naître par la valeur de ses engage­ments, notam­ment auprès de l’Observatoire de l’Extrémisme dirigé par le jour­nal­iste Jean-Philippe Moinet. Bruno Durocher, édi­tions Car­ac­tères devient son pre­mier édi­teur en 1991, chez lequel il pub­lie cinq recueils de poésie, salués par André du Bouchet, Claude Roy, Chris­t­ian Bobin, Jacque­line Ris­set, Bernard Noël, Robert Mal­let etc. Ancien col­lab­o­ra­teur du Cen­tre de Recherche Imag­i­naire et Créa­tion de l’université de Savoie (1987–1999) sous la direc­tion du pro­fesseur Jean Bur­gos où il dirige un ate­lier de recherche sur la poésie con­tem­po­raine. En 1997, il fonde la col­lec­tion les Let­tres du Temps, chez l’éditeur Jean-Pierre Huguet implan­té dans la Loire dans laque­lle il pub­lie entre autres, Jean Orizet, Robert André, Sylvestre Clanci­er, Jacques Ancet, Claude Mourthé etc. En 1998, pub­li­ca­tion d’un ouvrage inti­t­ulé « L’Espace Livresque » chez Jean-Pierre Huguet qui est désor­mais son édi­teur offi­ciel, qui sera unanime­ment salué par les plus grands poètes et uni­ver­si­taires con­tem­po­rains et qui donne encore lieu à de nom­breuses études uni­ver­si­taires en rai­son de sa nova­tion. Il a entretenu une cor­re­spon­dance avec Anna Marly, créa­trice et inter­prète du « Chants des par­ti­sans » qui lui a rétrocédé les droits de repro­duc­tion et de pub­li­ca­tion pour la France de son unique ouvrage inti­t­ulé « Mes­si­dor » Tré­sori­er hon­o­raire du PEN CLUB français. Col­lab­o­ra­teur ponctuel dans de nom­breux jour­naux et mag­a­zines, avec des cen­taines d’articles et d’émissions radio­phoniques. Actuelle­ment mem­bre du Con­seil Nation­al de l’Education Européenne (AEDE/France), Secré­taire général du Grand Prix de la Radiod­if­fu­sion Française. Chercheur Asso­cié auprès du Cen­tre d’Etudes Supérieures de la Lit­téra­ture. Col­lab­o­ra­teur de cab­i­net au Con­seil Départe­men­tal de la Savoie. Auteur à ce jour de plus d’une trentaine d’ouvrages. Traduit en huit langues. Prix Inter­na­tion­al pour la Paix 2002.

Poèmes choi­sis

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste, per­formeuse, éditrice et réal­isatrice. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. nihIL, est pub­lié chez Unic­ité en 2021, et De nihi­lo nihil en jan­vi­er 2022 chez tar­mac. A paraître aux édi­tions Unic­ité, L’Ourlet des murs, en mars 2022. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum, dirige les édi­tions Oxy­bia crées par régis Daubin, et est con­cep­trice, réal­isatrice et ani­ma­trice de l’émis­sion et pod­cast L’ire Du Dire dif­fusée sur radio Fréquence Paris Plurielle, 106.3 FM.
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