Par-dessus la guerre, la poésie : entretien avec Gili Haimovich

Par |2024-05-08T13:40:11+02:00 6 mai 2024|Catégories : Gili Haimovich, Rencontres|

Gili Haimovich est poète, tra­duc­trice, psy­cho­logue et art-thérapeute. Elle écrit en hébreu et en anglais. Ses poèmes ont été traduits en 30 langues et pub­liés dans des antholo­gies et dans des jour­naux inter­na­tionaux. Elle vit de plein fou­et la guerre hor­ri­fi­ante qui sévit au Proche-Ori­ent. Elle a con­fié à la poésie la mis­sion de dire non aux haines sécu­laires, et d’énon­cer grâce à une antholo­gie qui réu­nit les poèmes d’au­teur-e‑s israéliens et pales­tiniens opposés à la guerre le lien frater­nel qui les unit, car toutes et tous refusent ces mas­sacres épouvantables.

Chère Gili, la guerre laisse les êtres humains impuis­sants, et vous vivez tous des moments ter­ri­bles, qu’il s’agisse de vos com­pa­tri­otes ou de la pop­u­la­tion de Gaza, c’est une cat­a­stro­phe ! Vous êtes poète, alors que peut faire la poésie, que peut faire l’art, en ces temps terribles ?

La poésie est un moyen vis­céral, intime et direct d’ex­primer et de com­mu­ni­quer des expéri­ences que les mots ne parvi­en­nent pas à exprimer, comme c’est le cas de l’art. C’est un rap­pel et l’ex­pres­sion de notre human­ité. Le sim­ple fait de l’avoir à portée de main, de savoir que c’est une option, un choix à faire, aide à vivre. Peut-être ne pou­vons-nous pas vrai­ment “nous met­tre à la place de quelqu’un”, en quelque sorte, dans des cir­con­stances aus­si extrêmes, mais la poésie fait quelque chose d’un peu dif­férent qui est plus que cela, elle per­met à votre pro­pre esprit, à votre psy­ché, d’avoir ses pro­pres répons­es à ces ren­con­tres plus intimes de réal­ités dif­férentes et de se con­necter par ce biais.

La poésie est capa­ble de don­ner place à un spec­tre com­plet et nuancé d’ex­péri­ences et d’é­mo­tions humaines et vous donne une per­spec­tive dif­férente. Elle peut exprimer l’ag­o­nie, la frus­tra­tion face à l’in­jus­tice ou même la haine de manière non vio­lente. Le poème peut tolér­er tout cela et ouvrir la voie pour que nous puis­sions nous y con­necter d’une manière qui n’est pas répréhen­si­ble. C’est plutôt le con­traire. Voici un de mes poèmes à titre d’ex­em­ple. (Mes Espèce,  tiré de Soleil hési­tant, p.46, traduit par Mar­i­lyne Bertonci­ni, paru chez Jacques André éditeur).

My Species \ Gili Haimovich (Promised Lands, Fin­ish­ing Line Press):

If I was any oth­er ani­mal but a human one,
I wouldn’t have sur­vived so far,
in this habi­tat, too fal­ter­ing to be called a jungle,
mere­ly a savanna.

My hap­pi­ness is untrained, unpracticed,
there­fore tamed, actually.
I should have been a gazelle at least
so I can run away
and not be chased.
Or a snow­man, woman
to melt away to the touch of heat.

If I was any oth­er being but a human one,
I wouldn’t have survived.
If I did, it’s only thanks to the kind­ness of others.
And there’s not enough human in my being
to be thank­ful for that back.

Mes Espèces

Si j’étais n’importe quel ani­mal autre qu’humain
je n’aurais pas survécu jusqu’à ce jour,
dans ce milieu, trop chance­lant pour être appelé jungle,
à peine une savane.

 Mon bon­heur est sans expéri­ence, sans pratique,
donc insipi­de, en fait.
J’aurais dû au moins être gazelle
pour m’échapper vite
sans être attrapée.
Ou une bonne-femme de neige, femme
qui font au con­tact de la chaleur.

 Si j’étais n’importe quel ani­mal autre qu’humain,
Je n’aurais pas survécu.
Si j’ai réuss­si, c’est seule­ment grâce à la bon­té d’autrui.
Et je n’ai pas assez d’humain en moi
pour remerci­er suffisamment.

Vous avez récem­ment coor­don­né une antholo­gie, pou­vez-vous nous par­ler de ce projet ?
Le lance­ment et la créa­tion de l’an­tholo­gie ont été davan­tage une envie qu’une déci­sion réfléchie. C’est arrivé assez tôt dans la nou­velle réal­ité de l’après 7 octo­bre. J’avais le sen­ti­ment que si je devais mourir, et même si ma famille et moi devions nous en sor­tir, je devais laiss­er une trace, un chemin, qui soit dif­férent de tout cela, qui me dis­tingue de ce qui se passe et qui fasse écho, d’une manière douce, à l’op­po­si­tion à la vio­lence qui éclate de toutes parts. Plutôt que de don­ner de l’ar­gent ou des pro­duits de pre­mière néces­sité, j’ai pen­sé que con­tribuer avec quelque chose qui porte mon empreinte aurait un effet plus reten­tis­sant à long terme.
La guerre en Ukraine m’avait déjà alar­mée au plus haut point en tant que juif, car elle me rame­nait à l’his­toire de cer­tains des pogroms les plus vio­lents con­tre les juifs dans ce pays. J’ai sen­ti que ce passé pesait, et m’alar­mait, car per­son­ne ne doit subir de telles ago­nies, peu importe qui il est, de quelle reli­gion, de quelle orig­ine. J’é­tais douloureuse­ment con­sciente que, con­traire­ment à l’Ukraine, ici, pour nous, tout serait dif­férent. Et que cette bataille autour de notre his­toire serait presque aus­si dure que celle qui tue physique­ment des per­son­nes des deux côtés de la fron­tière. En tant qu’Is­raéli­enne, je savais qu’Is­raël était sur le point de per­dre cette bataille. Je l’ai sen­ti avant même que l’an­tisémitisme ne prenne l’am­pleur effrayante qu’on lui con­naît aujour­d’hui. Pour­tant, il se cachait déjà sous les cri­tiques légitimes du gou­verne­ment israélien, que je cri­tique moi-même. Je me suis tou­jours perçue comme pro-pales­tini­enne, ce qui sig­ni­fie pour moi que je suis en faveur de la paix et de la cohab­i­ta­tion, et le dis­cours polar­isant me sem­ble tox­ique, et sou­vent énon­cé par des per­son­nes qui ne sont même pas orig­i­naires de cette région. 
La con­vic­tion ini­tiale que j’ai eue en lançant cette antholo­gie, avec les qual­ités uniques de la poésie, était que nous n’avons pas besoin de com­par­er nos blessures, de compter les corps ou de mesur­er qui est le plus affligé, qui a com­mis les atroc­ités les plus impres­sion­nantes ou les plus insen­sées, ou de nous extasi­er devant la pornogra­phie de la douleur et du sang. Il ne s’ag­it pas de cal­culer qui a per­du le plus d’ar­gent, d’ex­trav­aguer dans la douleur, mais plutôt l’in­verse, de se faire petit et de partager nos les expéri­ences per­son­nelles et intimes et leurs expres­sions. Rien de bon n’est sor­ti de ces cal­culs ou de ces querelles puériles pour savoir qui a com­mencé. Comme l’écrivait Tol­stoï dans Anna Karé­nine, 101 ans avant ma nais­sance, “les familles heureuses se ressem­blent toutes ; chaque famille mal­heureuse est mal­heureuse à sa manière”. N’est-ce pas déjà, en soi, une preuve que la lit­téra­ture est impor­tante et qu’elle résonne d’une vérité éter­nelle ? N’est-ce pas égale­ment vrai lorsqu’il s’ag­it de nations ? Et des indi­vidus, dans leurs sin­gu­lar­ités, qui con­stituent l’une ou l’autre nation ?
En tant que poète, je crois que j’ai ten­dance à agir par intu­ition. J’ai eu la forte intu­ition que Pablo Poblète, qui dirige la col­lec­tion Poètes fran­coph­o­nes planètes aux édi­tions Unic­ité, était la bonne per­son­ne avec qui établir un parte­nar­i­at. Il y avait quelque chose dans sa con­vic­tion et dans la chaleur avec laque­lle il a édité une antholo­gie en faveur de l’Ukraine, à laque­lle j’ai par­ticipé, qui m’a fait m’at­tach­er à lui, même si nous ne par­lons pas la même langue. Je sais que je peux lui faire con­fi­ance et qu’il ne me décevra pas, con­traire­ment à cer­tains de mes col­lègues inter­na­tionaux qui se sont auto­proclamés experts du Moyen-Ori­ent et qui ont soudaine­ment choisi de pren­dre par­ti, d’adopter une atti­tude “poli­tique­ment cor­recte” et en cela de par­ticiper à nous affliger, alors que nous nous trou­vons tous dans cette région déjà brisée par la douleur.
Com­ment évolue ta poésie, alors que tu assistes, impuis­sante, au déroule­ment de ces crimes de part et d’autre des fron­tières ? Con­tin­ues-tu à écrire et com­ment tes poèmes reflè­tent-ils ces horreurs ?
Oui, j’écris, il le faut. Ce qui m’in­téresse avant tout, c’est d’ex­plor­er les lim­ites du lan­gage, ses capac­ités à exprimer les atroc­ités, et de trou­ver où je me situe dans tout cela, de témoign­er de ce qui s’est passé, non pas d’une manière infor­ma­tive, mais plutôt comme un moyen de ren­dre compte de mes sen­ti­ments et de mes sen­sa­tions, de ma vie intérieure, et de ce que je ressens en ce moment.
Le développe­ment de mon util­i­sa­tion des ani­maux comme métaphores m’aide énor­mé­ment. Par­fois, je trou­ve que les ani­maux sont plus fréquenta­bles, ils parta­gent avec nous le besoin de sur­vivre mais ne tuent pas et ne tor­turent pas, ils ne tuent que s’ils doivent vrai­ment le faire, pour sur­vivre ou pro­téger leur progéni­ture, con­traire­ment à ce qui s’est passé ici avec ce qu’on appelle les êtres humains. Et j’éla­bore mes poèmes à par­tir des attrib­uts spé­ci­fiques que je leur trou­ve et qui ne sont pas tou­jours évi­dents, mais qui relèvent davan­tage de mes pro­pres per­cep­tions subjectives.
Éton­nam­ment, je trou­ve aus­si que j’écris sur les fêtes juives. Je ne suis pas religieuse, mais cela me donne un accès unique à l’ex­plo­ration des ques­tions d’i­den­tité en ces temps ténébreux, et per­met de nous inter­roger sur la manière dont est con­sti­tuée notre iden­tité. Puis-je choisir d’être juif même si je ne crois en rien au départ ? Ou puis-je choisir de ne pas l’être même si je suis né avec cet héritage sans avoir eu le choix ? Et bien sûr, les his­toires bibliques nous rap­pel­lent que nous avons tous été une grande tribu issue du même sol. En out­re, ces textes sont à l’o­rig­ine de plusieurs fêtes com­munes ou autres occa­sions de partages qui sont cen­sées être heureuses, mais qui nous rap­pel­lent douloureuse­ment à quel point la réal­ité est dev­enue insup­port­able et persistante.
Quels sont tes pro­jets pour l’avenir ? Et demain ? Tu te bats grâce à cette antholo­gie, et après ?
Mon pro­jet est de sur­vivre, sans per­dre mes enfants et mes proches, sans per­dre la com­pas­sion, sans per­dre la foi en l’hu­man­ité. J’aimerais bien sûr con­tin­uer à écrire et à pub­li­er et j’e­spère de meilleures con­di­tions, même min­imes, pour le faire. Il est dif­fi­cile de faire con­fi­ance à l’avenir main­tenant et de  faire des pro­jets. Je reviens d’E­stonie où j’ai lancé mon livre, ce qui m’a beau­coup plu et m’a encour­agée à pour­suiv­re cette aven­ture. J’ai égale­ment pub­lié récem­ment un livre en Israël, Exper­i­ment in Part­ing. J’écris désor­mais davan­tage en anglais, ce qui me donne plus de recul par rap­port à ce qui s’est passé. J’e­spère con­tin­uer à créer et à recréer du sens grâce à l’écri­t­ure et aux pro­jets de col­lab­o­ra­tion avec d’autres per­son­nes, afin que nous puis­sions nous soutenir et partager le tra­vail de cha­cun. Ces partages sont une route com­mune pour que nous puis­sions marcher sur les ponts de papi­er sur lesquels nous écrivons vers un avenir différent.
Mer­ci Gili !

Image de Une © Zaki Qut­teineh.

Présentation de l’auteur

Gili Haimovich

Gili Haimovich est une poète et tra­duc­trice israéli­enne bilingue ayant vécu au Cana­da. Elle est l’au­teur de dix livres de poésie, qua­tre en anglais et six en hébreu ain­si que d’un livre mul­ti­lingue de son poème Note. Ses ouvrages les plus récents sont le vol­ume en anglais, Promised Lands (2020) et Lul­la­by (2021). Elle a rem­porté le con­cours inter­na­tion­al de poésie ital­i­enne I col­ori del­l’an­i­ma du meilleur poète étranger (2020), le con­cours inter­na­tion­al ital­ien Ossi di Sep­pia (2019) et une bourse d’ex­cel­lence du min­istère de la Cul­ture d’Is­raël (2015) entre autres prix et bours­es. . Ses poèmes sont traduits en 30 langues, dont des tra­duc­tions de livres en serbe et à venir en français, inti­t­ulé Soleil hési­tant et traduit par Mar­i­lyne Bertonci­ni, ain­si qu’en ben­gali. Ses poèmes et tra­duc­tions sont pub­liés dans le monde entier dans des antholo­gies, des fes­ti­vals et des revues telles que: World Lit­er­a­ture Today, Poet­ry Inter­na­tion­al, Inter­na­tion­al Poet­ry Review, The Lit­er­ary Review of Cana­da, 101Jewish Poems for the Third Mil­len­ni­um, Tok — Writ­ing the New Toron­to et New Voic­es — Écrivains con­tem­po­rains face à l’Holo­causte ain­si que des pub­li­ca­tions majeures en Israël telles que Les plus beaux poèmes en hébreu — Cent ans de poésie israéli­enne et Une reine nue — Une antholo­gie de la poésie de la protes­ta­tion sociale israélienne.

 

image_pdfimage_print
mm

Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste, per­formeuse, éditrice et réal­isatrice. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. nihIL, est pub­lié chez Unic­ité en 2021, et De nihi­lo nihil en jan­vi­er 2022 chez tar­mac. A paraître aux édi­tions Unic­ité, L’Ourlet des murs, en mars 2022. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum, dirige les édi­tions Oxy­bia crées par régis Daubin, et est con­cep­trice, réal­isatrice et ani­ma­trice de l’émis­sion et pod­cast L’ire Du Dire dif­fusée sur radio Fréquence Paris Plurielle, 106.3 FM.

Sommaires

Aller en haut