Entretien avec Philippe Barrot

Par |2019-06-16T17:24:35+02:00 4 juin 2019|Catégories : Essais & Chroniques, Philippe Barrot|

Ren­con­tre avec un édi­teur qui écrit des livres : Philippe Barrot

Philippe Bar­rot est depuis tant de temps fidèle à la Lit­téra­ture, que je ne saurais pas dire quand la pre­mière fois je l’ai croisé. C’é­tait lors d’une con­férence sur la Lit­téra­ture fémi­nine syri­enne, il me sem­ble. Il était là, avec sa revue, les Chroniques du çà et Là, comme un tré­sor qu’il a tou­jours défendu, en homme intè­gre et cer­tain qu’un jour le poids de ces pages ferait la dif­férence. Il ne s’é­tait pas trompé. Depuis, PhB édi­tions est née. Et je sais que c’est le fruit d’un tra­vail démesuré, d’un courage exem­plaire, et de cette ténac­ité emphytéo­tique qui dis­tingue cer­tains hommes. Nous avons évo­qué son dernier recueil, écrire, lire, une vie…

Ta démarche à laque­lle je prête une grande atten­tion depuis longtemps, que ce soit dans les Chroniques du çà et là, dans l’édition, le roman et la poésie, elle répond au même désir. J’ai trou­vé que la revue des Chroniques du çà et là est faite comme un livre et tes livres sont ouverts sur des prob­lé­ma­tiques, des ques­tions qui sont un pro­longe­ment de ce qui pour­rait être inter­rogé dans la revue.
Cette impres­sion de pro­longe­ment provient du fait qu’une par­tie des nou­velles de Sol per­du a été pub­liée d’abord dans la revue. Pour cette rai­son, de la revue à ce recueil, il y a un écho, un lien entre les deux. Aus­si cela explique-t-il le mélange des gen­res, du texte poé­tique aux textes satiriques, ils représen­tent des moments de la revue et de l’écriture.

Chroniques du çà et là, automne 
2018, PhB éditions.

En effet ce qui m’a intéressé dans chaque nou­velle c’était comme une espèce de ten­ta­tive styl­is­tique, accordée avec ce que je voulais dire, en rela­tion avec une thé­ma­tique de la revue, Chroniques du çà et là.
La genèse de ce recueil est com­plexe, il rassem­ble plusieurs strates d’écriture, des nou­velles anci­ennes ayant une con­no­ta­tion ital­i­enne que j’ai réécrites et des nou­velles plus récentes liées à d’autres préoccupations.
 Il y a un baroque générique, des pas­sages pure­ment romanesques, dynamiques, mais j’ai retrou­vé de la poésie, du théâtre, c’est multidimensionnel ?
Apparem­ment il n’y a pas de con­ti­nu­ité entre une nou­velle à l’atmosphère poé­tique et au rythme lent comme Sol per­du et un texte comme Les Ban­nis, qui exprime une espèce d’intériorité des mots, un espace inter­mé­di­aire. Cette sen­sa­tion du baroque, « bar­roc­co » la per­le irrégulière éty­mologique­ment, cor­re­spond bien à la con­struc­tion de ce recueil, un ensem­ble de choses irrégulières dessi­nant un archipel, des îles avec leur atmo­sphère, leur paysage, mais unies par un fil rouge, une ligne direc­trice, une impres­sion de perte… et cette impres­sion est con­juguée à tra­vers des gen­res dif­férents, du romanesque, du psy­chologique, du satirique, ou du par­o­dique comme dans L’Exécution, une allu­sion au film néo-réal­iste ital­ien. Le baroque vient de ce mélange des opposés : le descrip­tif d’un instant de con­tem­pla­tion dans une salle des pas per­dus et, par exem­ple, la nar­ra­tion plus rapi­de d’une intrigue policière.
La nou­velle Sol per­du est la plus inspirée par la poésie, cette dérive en pirogue sur un grand fleuve. Cela pour­rait fauss­er la per­spec­tive du recueil, qui part dans des direc­tions par­fois si opposées. Sans doute est-ce là l’empreinte du baroque, avec La Reprise, le lecteur décou­vre un per­son­nage ani­mé par un sen­ti­ment économique !
La revue Chroniques du çà et là est con­stru­ite comme on ouvri­rait des portes sur d’autres vecteurs artis­tiques, d’autres hori­zons à la manière de ton écri­t­ure, une espèce de jux­ta­po­si­tionn, de ren­con­tres… qu’est ce que tu cherch­es à faire émerg­er de ces ren­con­tres, le sens de quelque chose, une inter­ro­ga­tion chez le lecteur ?
J’ai fait allu­sion à la con­struc­tion en archipel de Sol per­du, des îles de textes, mais liées entre elles et ce fil rouge, ce sens ou cette per­spec­tive glob­ale que j’ai remar­quée après avoir fini le recueil, serait cette impres­sion de perte, et plus encore de la dis­pari­tion d’un monde, des choses qui ne sont plus là, sans être de la nos­tal­gie ce serait l’impression que je suis un dinosaure au milieu d’une société qui s’est métamorphosée…
Île aux let­tres, îlot générique, îlot styl­is­tique qui for­meraient le mot qu’on ne peut pas dire dans une transcendance ?
Il y a une inter­ro­ga­tion sur l’écriture dans La Machine à écrire, un ques­tion­nement sur l’organisation du tra­vail dans Retraite en som­meil ; je retourne les sit­u­a­tions jouant sur le sens pro­pre et le sens fig­uré, ce sont des assauts obliques con­tre une réal­ité que je déconstruis.
Je suis en quête de ce quelque chose qui échappe aux mots, et que j’essaie d’attraper… est-ce une tran­scen­dance, ou le fait même d’écrire est en soi une forme de tran­scen­dance… ou bien l’écriture ne nous écrit-elle pas ?

Philippe Bar­rot, Sol per­du, PhB éditions 
2019, 155 pages, €12.00

 
Un lien comme une terre de l’enfance, la créa­tion appelle l’imaginaire qui renoue avec ces possibles ?
Oui, l’imaginaire… dans ces nou­velles se développe un ensem­ble de sen­sa­tions, une présence tac­tile, audi­tive, visuelle, une ram­i­fi­ca­tion d’une nou­velle à l’autre sur les per­cep­tions sen­sorielles. Ce n’est pas un hasard si je cite le dernier livre inachevé d’Italo Calvi­no, Sous un soleil jaguar. Son pro­jet était d’écrire cinq textes, cha­cun dédié à un sens.
Avec un imag­i­naire qui s’est gref­fé dans quelque chose de l’Italie, une Ital­ie rêvée du soleil… ?
Un soleil trag­ique, cette lour­deur du soleil qui cal­cine. Plusieurs nou­velles de ce recueil ont été écrites à une époque où j’allais sou­vent en Ital­ie. Une terre qui représente bien le creuset méditerranéen…
Soleil trag­ique, comme le poids d’un père qui va pos­er le lan­gage… la référence solaire, le fait de s’approprier les mots… Philippe Jaf­feux me dit « je ne peux pas te dédi­cac­er  ce  livre, j’ai l’impression de trahir mon père parce que quand j’écris, c’est à mon père que je par­le. » Cette fonc­tion pater­nelle du verbe et de l’accès de l’enfant à la parole aus­si il y a quelque chose qui se joue ici, on par­le du soleil, on par­le de cette plu­ral­ité de voix et de direc­tions, comme peut-être un feu d’artifice où un enfant qui aurait été autorisé à s’approprier le char de Phaé­ton ou qui aurait été inter­dit et qui s’octroie le droit avec des zones de chute et des désirs de meurtres…
Les dernières nou­velles du recueil, à réso­nance ital­i­enne, expri­ment ce que tu dis, il y a un une dou­ble référence au pater­nel et au mater­nel. Un dyp­tique caché qui donne peut-être un accent psy­ch­an­a­ly­tique, si je puis dire… Dans L’exécution, c’est un type qui écrit des romans policiers, il est en quête d’inspiration, il ne veut pas tomber dans le réc­it biographique, et c’est ce que je fais en glis­sant quelque chose de per­son­nel dans le réc­it, il y avait un inter­dit dans mon enfance : pas de jou­et représen­tant une arme, des armes comme les mots, je reviens à ce que tu sug­gérais comme hypothèse sur le fait d’écrire… L’Exposition est du côté mater­nel, la nou­velle la plus vio­lente de Sol per­du, dans le rap­port incon­scient que cela sup­pose au mater­nel, dans cette vio­lence d’une forme d’infanticide…
Ce recueil est une espèce de syn­op­sis de ce que tu as fait, des direc­tions mul­ti­ples, d’ouvrir au sens de la ren­con­tre et de la jux­ta­po­si­tion, elles fonc­tio­nen­nt comme ça en interne le recueil au milieu de ce que tu as fait le çà et là, l’édition, ton désir d’aller dans tous les sens pour inter­roger le réel…
J’ai mis en rap­port des espaces men­taux différents.
Pour revenir au baroque, ou au con­traste entre chaque nou­velle, je pense à La machine à écrire qui joue sur la ques­tion du sens formel, de la forme naît le sens ; il y a égale­ment Au marché de l’art, où j’essaie de cern­er une impres­sion plus volatile sur cette per­tur­ba­tion dans la per­cep­tion du réel. Une incer­ti­tude où soudain je ne sais plus don­ner un statut à ce que je vois, je suis dans l’ambiguïté d’un monde qui se dérobe, devenu illisible…
Tu vas écrire de la poésie ?
En 1973, j’ai pub­lié une pla­que­tte « Le Pacte intérieur » chez Car­ac­tères. Ecrire de la poésie est le thème de mon deux­ième roman, Vic­to­ria & Cie. Le per­son­nage est en quête d’inspiration. C’est une manière d’évoquer plusieurs con­cep­tions de la poésie, dis­ons pour aller vite de l’univers charien, la quête de l’être hei­deg­ge­rien au poème atom­isé, jusqu’au let­trisme. J’y racon­te ma ren­con­tre avec Bruno Durocher des édi­tions Car­ac­tères, puis ma ren­con­tre avec GLM, Guy Lévis Mano, l’éditeur avant guerre de Char, Elu­ard, Michaux… le typographe et poète Guy Lévis Mano qui me livrait ses expli­ca­tions sur la mise en page, et l’art de faire fonc­tion­ner sa presse typographique Vic­to­ria – machine iden­tique à celle que j’avais achetée quand j’étais imprimeur-typographe, d’où bien sûr le titre du roman, Vic­to­ria & Cie…
Pour écrire des poèmes, il me faut être dans un espace autre que celui où je suis à Paris. Je ne peux pas écrire à Paris actuelle­ment. Ecrire un poème néces­site une disponi­bil­ité intérieure… que je n’ai pas ici, main­tenant, j’ai besoin de quelque chose lié au sen­ti­ment de la nature que je trou­ve en Bre­tagne… A la dif­férence ce que je pou­vais ressen­tir il y a une trentaine d’années à tra­vers la cap­i­tale, sans doute cette non-disponi­bil­ité est due à la sit­u­a­tion parisi­enne, poli­tique, il y a une pesan­teur. D’ailleurs c’est la même chose pour la lec­ture, je me sens moins disponible pour lire des romans, et puis j’ai passé ma vie à lire, puisque j’étais correcteur…
J’ai changé de style pour la poésie, je suis par­fois dans une atmo­sphère plus ascé­tique, quelques lignes…
Com­ment expliques-tu ce change­ment, c’est quoi ?
Je tra­vaille plutôt la forme courte, je n’ose pas employ­er un mot gal­vaudé haïku. La poésie est quelque chose de con­cen­tré, à haute den­sité, comme un trou noir qui attire la lumière des mots… Il me sem­ble que le poème dit quelque chose d’une ten­sion psy­chique pro­fonde mise en mots… avec des repères par­fois attachés à la mytholo­gie, ou à la géo­gra­phie, je suis par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble à la géopoé­tique, con­cep­tu­al­isée par Ken­neth White.
C’est quoi la poésie à part le trou noir ? C’est le lan­gage qui dérape ?
Je ne sais pas. Sans être mys­tique, il y a un mys­tère dans l’expérience poétique…

 

Présentation de l’auteur

Philippe Barrot

Philippe Bar­rot a créé plusieurs revues dont Les Cahiers du topographe (1984- 1985), a par­ticipé au comité de rédac­tion de la Quin­zaine lit­téraire durant une dizaine d’années. Deux romans pub­liés : High Light Cig­a­rettes, Vic­to­ria & Cie. Cochercheur con­sul­tant sur la soci­olo­gie de la tra­duc­tion à l’Université de Montréal.

 

© Crédits pho­tos (sup­primer si inutile)

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste et per­formeuse. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum dirigées par Wan­da Mihuleac.
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