Jean-Luc Favre Reymond, Les Versets kaoniques, Journal I

Par |2021-12-06T06:48:09+01:00 4 décembre 2021|Catégories : Critiques, Jean-Luc Favre Reymond|

Les Ver­sets kanon­iques. Le titre sec­oue les repères génériques, en met­tant le lecteur devant un mélange des gen­res, et pas n’importe lesquels. Le sub­stan­tif tutélaire lourd de sens, Ver­sets sup­porte un sous-titre qui inter­pelle : Jour­nal I. Qu’est-ce à dire ? 

Expéri­ence de l’ultime ren­con­tre avec une illu­mi­na­tion dont on aurait dans ces pages la révéla­tion, sacral­i­sa­tion des élé­ments anec­do­tiques du quo­ti­di­en, lec­ture her­méneu­tique du par­cours ter­restre… ? Et quid de la gra­phie de l’épithète, Kanon­iques ? C’est donc avec une vive curiosité que le lecteur abor­de cet opus de l’écrivain, poète, cri­tique et jour­nal­iste, chercheur asso­cié auprès du Cen­tre d’Etudes Supérieures de la lit­téra­ture de Tours, Jean-Luc Favre Reymond.

Une l’épigraphe d’œuvre accom­pa­gne ce dis­posi­tif tutélaire :

« Des ressources n’existent qu’autant qu’on les fait encore fruc­ti­fi­er. En même temps, ce qui n’est en elles que poten­tiel les main­tient en essor et les sauve de la lim­i­ta­tion à laque­lle est soumis l’actuel dans son étale­ment : les sous­trait à l’enlisante pos­i­tiv­ité́ de l’achevé́ et de l’accepté. Des ressources qu’on explore on ne con­nait pas la lim­ite, tan­dis que les richess­es qu’on pos­sède sont d’emblée bornées. »

François JULLIEN

Jean-Luc favre Rey­mond, Les Ver­sets kanon­iques, Jour­nal I, 5 sens édi­tions, 2021, 146 pages, 15€30.

François Jul­lien, philosophe, est une référence qui place ce titre sous les aus­pices d’une pen­sée qui sec­oue les repères du genre. Les con­cepts d’écart, et d’« entre », de dif­férence et d’identité sont pour ce penseur des lieux d’où l’on peut pro­duire du com­mun et non pas du con­nu. Dif­férence non nég­lige­able, nous le ver­rons, pour Jean-Luc Favre Rey­mond qui éla­bore un ensem­ble hors de tout dis­cours didac­tique mais d’une grande puis­sance conceptuelle.

Et ce texte sec­oue les accep­tions de toute somme diégé­tique, de toute poésie, de tout dis­cours philosophique. Les couch­es séman­tiques qui se dévoilent comme un palimpses­te n’en finis­sent pas de révéler qu’il n’y a rien à lire, rien à voir, rien à com­pren­dre, dans les pos­si­bil­ités de lec­ture, toutes valides mais toutes stériles finale­ment. Car il s’agit de la pen­sée, de l’élaboration de la pen­sée, dans et par le langage.

Flux, reflux, de cette pen­sée qui ne cesse de se dévers­er comme un jet dis­con­tinu d’assertions, de con­stats, d’éléments anec­do­tiques, où tout se mêle, où tout cohab­ite, et où tout est égale­ment haché, entre­coupé par des mots ou des groupes de mots entre par­en­thès­es, signe des heurts séman­tiques, mnésiques, cog­ni­tifs. Dans la vitesse ahuris­sante d’un mono­logue intérieur où appa­rais­sent des sou­venirs et des per­son­nages fam­i­liers, dans le même temps que des con­sid­éra­tions plus générales sur l’humanité. Bilans et con­stats sont per­forés de mots entre par­en­thès­es, évincés du dis­cours, comme les à‑coups d’une pen­sée qui s’enraye, ou sim­ple­ment pour dire qu’on ne peut dire, ni rumin­er le verbe gal­vaudé par les siè­cles. Per­cent ain­si les dérives sécu­laires de nos con­génères, qui affleurent comme les épines d’un cac­tus sur ce texte plan­té dans le désert de nos soli­tudes endogènes. 

A l’origine de ce dis­posi­tif textuel un savant manège s’orchestre sur l’espace scrip­tur­al. Les para­graphes occu­pent le plus sou­vent une seule page, sont cen­trés ou pas, et suiv­is par une phrase en italiques et entre guillemets. Une évic­tion totale de cer­tains signes de ponc­tu­a­tion con­fère à l’allure dis­cur­sive des Ver­sets un élan incroy­able : pas de point, de vir­gules, de points vir­gules, peu de points d’exclamation, pas de tirets hauts. Des tirets bas et des par­en­thès­es scan­dent le texte. La ponc­tu­a­tion qui est rétablie dans les sen­tences qui appa­rais­sent en italiques sous chaque para­graphe, en fin de page. Pas de sauts de ligne, un bloc qui ne laisse pas au lecteur l’occasion de repren­dre sa res­pi­ra­tion, qui sidère, en réal­ité, qui emporte, et lessive le men­tal à force de la solliciter.

S’il ne s’agissait que de revoir le tracé des fron­tières il est des ter­ri­toires qui doivent rester vierges hors de portée de l’homme celui-là̀ le meur­tri­er qui abime tout moi c’est la prière qui m’importe celle qui s’élève au-dessus des nuages et qui peut faire écho dans les soubasse­ments de la pen­sée à charge de revoir le mode de coop­ta­tion des uns___ et___ des autres la masse (vautrée)
et cupi­don s’en fout on se croirait sur la lune avec tous ces débiles qui flir­tent à tort et à tra­vers le sexe vir­ginal faut s’en méfi­er c’est comme la vari­celle ou la peste
on n’a pas les moyens de lut­ter con­tre l’imagination in- fer­tile à vous de définir le cadre je veux bien être votre inter­cesseur entre la divine prov­i­dence et la grâce qui la porte (à moins) que subitement___ l’orage___ ne s’abatte sur la planète entière déci­mant ici et là (les rosiers) n’ont cessé d’infester mon jardin je ne sais plus quoi en faire je les déteste j’aurais préféré des bégo­nias ô tem­pérance ô ver­tu (car­di­nale) 

Or, penser ne mène qu’à penser. La suc­ces­sion de ces morceaux de bravoure le sig­ni­fie claire­ment. Penser n’ouvre que sur la stéril­ité de penser, et l’enfilade de ces para­graphes le mon­tre. Ces inces­santes paroles égrè­nent des allu­sions au temps, celui de l’Histoire qui n’a guère amené de clarté human­iste, celui d’une exis­tence où la con­science se cherche et tente une éva­sion, mais hors du lan­gage, qui est claire­ment mon­tré comme insuff­isant, vecteur de la pen­sée elle-même stérile à force de tourn­er autour de mêmes con­cepts et lieux com­muns éculés.

Ce flot porte aus­si des expres­sions tirées des textes sacrés, en l’occurrence bibliques. C’est prier dit le locu­teur, qui importe, d’une prière qui s’élève loin du tumulte car­nassier de l’humanité. Comme une per­cée dans le noir des mots, prier appa­raît hors du dis­cours comme l’espace d’un renou­veau pos­si­ble. Mais le titre Ver­sets Kanon­iques ne per­met pas non plus de plac­er cette prière dans un con­tin­u­um religieux et con­ceptuel. Prier n’est pas dans la pen­sée, pas dans la parole. Ces vecteurs n’ont amené l’humain qu’à la folie, qu’à un présent déréglé et mortifère.

moi quand je par­le de l’Éden
c’est parce que le mal
a déjà̀ fait son trou
mange la pomme
en prenant garde que
les pépins soient bien digestes
ou fait en sorte que les hari­cots poussent encore
dans ton jardin (jouf­flu)
mets-toi à l’horizontale
comme le mort aujourd’hui
et pour la unième fois,
il manque des par­en­thès­es à l’inverse de ta foi (épuise­ment)
lacération !
lacération !
lacération !

« Nec quic­quam uisi pon­dus inens con­ges­taque eodem »

 

Ce texte, poème, cette somme absol­u­ment sidérante envoûte et porte finale­ment la den­sité des ver­sets. Kant qui sem­ble avoir accroché le K de son patronyme à l’épithète tutélaire n’a qu’à bien se tenir. La Cri­tique de la rai­son pure est ici. Jean-Luc Favre Rey­mond fait un sort à la pen­sée, prend le con­tre-pied des rati­o­ci­na­tions sécu­laires et dans une mise en œuvre d’une ironie spec­tac­u­laire sec­oue le dis­cours pour voir s’il en sort quelque chose. Ce qui appa­raît ce ne sont cer­taine­ment pas des répons­es. Les sen­tences en fin de pages appa­rais­sent ici comme des sortes de voix off, peut-être l’instance d’un sur moi face à l’inconscient qui déraille, ou bien comme des moral­ités qui met­traient en exer­gue cer­tains pas­sages du textes qu’elles clô­turent, sortes d’épigraphes à l’envers, qui com­menteraient de manière directe ou le plus sou­vent oblique les pro­pos, ou alors pour finir nous pour­rions les recevoir comme des cita­tions tirée d’aucun livre autre que celui-ci, qui trou­ve en ceci sa pro­pre final­ité. La vie n’est pas un long fleuve tran­quille, pas plus que la lit­téra­ture, qui est ici som­mée de restituer quelque chose de plus qu’un ron­ron­nement con­venu. Jean-Luc Favre Rey­mond fouille les strates du signe, mais plus encore, il rend per­cep­ti­ble ces étages séman­tiques qui mènent l’œuvre à sont infini­tude. Au-delà du lan­gage, et de l’enfermement de l’être dans une séman­tique stérile, il pose la ques­tion du sens. Celui de nos sociétés qui ne peu­vent se tar­guer de pou­voir pro­pos­er aux jeunes généra­tions un bilan réjouis­sant, celui de l’homme face à lui-même, et celui de l’acte d’écrire. 

Jean-Luc favre Rey­mond, Les Ver­sets kanon­iques, Jour­nal I, 5 sens édi­tions, 2021, 146 pages, 15€30, Qua­trième de couverture.

L’épigraphe d’œuvre nous le dit : ce n’est pas dans le con­nu ni dans le fam­i­li­er que nous trou­verons cette néces­saire pos­ture neuve pour aller vers un avenir fer­tile, mais dans l’écart, l’entre, la dif­férence reçue comme une iden­tité recon­nue. De même, ce n’est pas dans le livre que se trou­ve l’histoire, ni dans le poème que réside le sens, mais dans cet espace d’éternité qui se situe dans l’ailleurs du poème. Il existe un arbre sacré, les pages d’un livre, lorsque le texte per­met cette ouver­ture vers une prière acces­si­ble lorsque se tait le lan­gage et que le silence devient la tex­ture habitée d’une human­ité retrou­vée. Ce texte de Jean-Luc Favre Rey­mond est de ces chants sacrés, ceux qui émail­lent l’histoire de la lit­téra­ture parce qu’ils s’effacent pour ne taire que l’essentiel.

 

N’invite pas les ter­mes de l’espérance,
à déjouer les pièges
il existe un arbre sacré
sacré
sacré
qui empêche les juteux de franchir la forêt. 
L’espérance ne réclame jamais son (dû),
le sens du vent
est une jus­ti­fi­ca­tion naturelle de l’impuissance,
il ne faut pas se limiter 
aux seules lita­nies cer­tains chants s’élèvent

 

Présentation de l’auteur

Jean-Luc Favre Reymond

Jean-Luc Favre-Rey­­mond est né le 19 octo­bre 1963 en Savoie. Il pub­lie son pre­mier recueil de poésie à l’âge de 18 ans à compte d’auteur, qui sera salué par Jean Guirec, Michel Décaudin, et Jean Rous­selot qui devien­dra naturelle­ment son par­rain lit­téraire auprès de la Société des Gens de Let­tres de France. Il com­mence dès 1981, à pub­li­er dans de nom­breuses revues de qual­ité, Coup de soleil, Paroles d’Aube, Artère etc. Il est alors dis­tin­gué à deux repris­es par l’Académie du Disque de Poésie, fondée par le poète Paul Cha­baneix. Il ren­con­tre égale­ment à cette époque, le cou­turi­er Pierre Cardin, grâce à une série de poèmes pub­liés dans la revue Artère, con­sacrés au sculp­teur Carlisky, qui mar­quera pro­fondé­ment sa car­rière. Il se fait aus­si con­naître par la valeur de ses engage­ments, notam­ment auprès de l’Observatoire de l’Extrémisme dirigé par le jour­nal­iste Jean-Philippe Moinet. Bruno Durocher, édi­tions Car­ac­tères devient son pre­mier édi­teur en 1991, chez lequel il pub­lie cinq recueils de poésie, salués par André du Bouchet, Claude Roy, Chris­t­ian Bobin, Jacque­line Ris­set, Bernard Noël, Robert Mal­let etc. Ancien col­lab­o­ra­teur du Cen­tre de Recherche Imag­i­naire et Créa­tion de l’université de Savoie (1987–1999) sous la direc­tion du pro­fesseur Jean Bur­gos où il dirige un ate­lier de recherche sur la poésie con­tem­po­raine. En 1997, il fonde la col­lec­tion les Let­tres du Temps, chez l’éditeur Jean-Pierre Huguet implan­té dans la Loire dans laque­lle il pub­lie entre autres, Jean Orizet, Robert André, Sylvestre Clanci­er, Jacques Ancet, Claude Mourthé etc. En 1998, pub­li­ca­tion d’un ouvrage inti­t­ulé « L’Espace Livresque » chez Jean-Pierre Huguet qui est désor­mais son édi­teur offi­ciel, qui sera unanime­ment salué par les plus grands poètes et uni­ver­si­taires con­tem­po­rains et qui donne encore lieu à de nom­breuses études uni­ver­si­taires en rai­son de sa nova­tion. Il a entretenu une cor­re­spon­dance avec Anna Marly, créa­trice et inter­prète du « Chants des par­ti­sans » qui lui a rétrocédé les droits de repro­duc­tion et de pub­li­ca­tion pour la France de son unique ouvrage inti­t­ulé « Mes­si­dor » Tré­sori­er hon­o­raire du PEN CLUB français. Col­lab­o­ra­teur ponctuel dans de nom­breux jour­naux et mag­a­zines, avec des cen­taines d’articles et d’émissions radio­phoniques. Actuelle­ment mem­bre du Con­seil Nation­al de l’Education Européenne (AEDE/France), Secré­taire général du Grand Prix de la Radiod­if­fu­sion Française. Chercheur Asso­cié auprès du Cen­tre d’Etudes Supérieures de la Lit­téra­ture. Col­lab­o­ra­teur de cab­i­net au Con­seil Départe­men­tal de la Savoie. Auteur à ce jour de plus d’une trentaine d’ouvrages. Traduit en huit langues. Prix Inter­na­tion­al pour la Paix 2002.

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste et per­formeuse. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum dirigées par Wan­da Mihuleac.
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