Accueil> « États généraux permanents » de l’urgence : entretien avec Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons

« États généraux permanents » de l’urgence : entretien avec Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons

Par |2020-11-06T08:50:36+01:00 6 novembre 2020|Catégories : Rencontres, Vincent Gimeno-Pons, Yves Boudier|

De rebon­dis­se­ments en annu­la­tions, nous l’avons cru pos­sible, proche voire effec­tif, ce 38ème Marché de la Poésie de Paris. D’abord en juin, date habi­tuelle de l’événement, atten­du par le monde de la Poésie fran­co­phone et inter­na­tio­nal. La crise sani­taire a mené à la déci­sion de remettre cette édi­tion à la ren­trée. Octobre, dit-on à Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons. Mais nous appre­nons pour la seconde fois son inter­dic­tion, peu de jours avant le début de cette mani­fes­ta­tion si impor­tante. Peu importe que des édi­teurs aient pré­vu une logis­tique par­fois périlleuse pour venir, que des auteurs aient pré­pa­ré des lec­tures et des confé­rences, peu importe le tra­vail tita­nesque des orga­ni­sa­teurs, peu importe le public : ce 38ème Marché de la Poésie est déci­dé­ment inter­dit. Rappelons qu’il se déroule en plein air, dans le cadre de la Foire Saint-Sulpice, sur la place du même nom. Rappelons que les édi­teurs sont ins­tal­lés sous des tentes ouvertes. Rappelons que les allées sont larges. Rappelons qu’aux mêmes dates de ce mois d’octobre s’est tenu le Salon d’Art contem­po­rain du Carreau du Temple, bâti­ment avec portes et fenêtres, donc fer­mé. Quelles sont les rai­sons qui ont moti­vé ces déci­sions ? Yves Boudier et Vincent Gimeno-Pons ne cessent pas le com­bat, et s’expriment, alors que leurs cour­riers aux ins­tances déci­sion­naires sont res­tés sans réponse.  

Le Marché de la Poésie est un ren­dez-vous atten­du par les édi­teurs et poètes fran­co­phones mais aus­si inter­na­tio­naux. Depuis quand a-t-il lieu ? Quelle fré­quen­ta­tion atten­dez-vous chaque année ?
Même s’il est dif­fi­cile pour nous de le chif­frer, faute de moyens pour le faire, l’estimation est de l’ordre de 50 000 visi­teurs chaque année. Unique en France, et ce pen­dant cinq jours.
Cette 38ème édi­tion du Marché de la Poésie a été inter­dite par déci­sion du Préfet de police de Paris. Il devait se dérou­ler en plein air sur la Place Saint Sulpice comme cela fut le cas chaque année. En plus de ce para­mètre non négli­geable car le lieu n’est pas un endroit fer­mé, vous aviez pris toutes les dis­po­si­tions pour que les normes sani­taires soient res­pec­tées. Comment cette déci­sion a-t-elle été jus­ti­fiée ?
Cette déci­sion n’a pas été jus­ti­fiée, c’est bien là le pro­blème majeur. Notre mani­fes­ta­tion n’a pas été offi­ciel­le­ment inter­dite, mais nous avons déci­dé de l’annuler faute de réponse du Préfet de police. Maintenir l’ouverture du 38e Marché, c’était cou­rir le risque de nous mettre en dif­fi­cul­té légale et de four­nir des argu­ments à ceux qui vou­draient voir dis­pa­raître la Foire Saint-Sulpice.

 

Selon toute appa­rence d’autres mani­fes­ta­tions spor­tives et artis­tiques ont été auto­ri­sées aux mêmes dates, et se sont dérou­lées pour cer­taines dans des espaces fer­més (par exemple « Les gale­ristes » au Carreau du Temple, ren­dez-vous dédié à l’Art contem­po­rain). Comment com­prendre cette dif­fé­rence de trai­te­ment ?
Ce serait plu­tôt au Préfet de police de Paris de s’expliquer sur ce point, et c’est pré­ci­sé­ment ce que nous lui avons deman­dé. Peut-être que le Marché de la Poésie, tout comme le Salon de la revue, L’Autre Livre ou Page(s) ne sont pas suf­fi­sam­ment « com­mer­ciaux » à ses yeux et regar­dés d’un œil de mépris pour leur dimen­sion cultu­relle. Pourtant nous y mêlons ces deux aspects, sans honte aucune : la culture a éga­le­ment le droit de vente.

Vincent Gimeno-Pons, juin 2015.

Lieu d’échanges et de ren­contres, lieu de croi­se­ment de cultures et de voix, lieu de fra­ter­ni­té et de richesse tant humaine qu’artistique, le Marché de la Poésie est un ras­sem­ble­ment où se croisent et s’échangent des idées, où se nouent des ami­tiés et des col­la­bo­ra­tions qui donnent lieu à des réa­li­sa­tions artis­tiques. C’est donc un moment incon­tour­nable où s’élabore la dyna­mique de créa­tions futures ?
Il s’opère au Marché de la Poésie une magie que nous ne maî­tri­sons pas, et c’est tant mieux. Né d’une volon­té ini­tiale de ras­sem­bler en un même espace tous ceux qua­si­ment qui font vivre la poé­sie contem­po­raine, (nous ne pré­ten­dons nul­le­ment à l’exhaustivité tou­te­fois), les fon­da­tions de ce Marché se sont bâties autour des édi­teurs et des revues, ce qui lui a cer­tai­ne­ment offert et lui offre encore une plus grande et solide assise que celle d’autres ren­contres sur la poé­sie et la créa­tion lit­té­raire. Ce sont les par­ti­ci­pants eux-mêmes du Marché qui lui donnent vie en y invi­tant leurs auteurs, leurs publics, tout comme les pro­fes­sion­nels du livre qui s’intéressent à ce domaine. Et le public du Marché de la Poésie ne cesse de gran­dir d’année en année. Nous ne sommes qu’une vitrine, un écrin, et le suc­cès constant du Marché prouve l’intérêt d’une telle mani­fes­ta­tion.

 

Combien d’éditeurs indé­pen­dants par­ti­cipent à cette mani­fes­ta­tion ? En quoi venir au Marché de la Poésie est vital pour nombre d’entre eux ?
Près de 500 édi­teurs et revues y par­ti­cipent ou y sont repré­sen­tés.
La plu­part des publi­ca­tions pré­sen­tées pen­dant le Marché ont géné­ra­le­ment peu de visi­bi­li­té auprès du grand public. Une grande par­tie des édi­teurs (et revuistes) qui y par­ti­cipent ne sont pas pari­siens. C’est l’occasion pour eux de ren­con­trer leurs auteurs, d’échanger avec d’autres édi­teurs (nombre de coédi­tions sont nées au Marché). L’activité de la seule vente repré­sente sans nul doute envi­ron la moi­tié de leur tra­vail sur place. Le reste concerne l’échange et la convi­via­li­té. S’il paraît quelque 400 nou­veau­tés au moment du Marché, nous pou­vons sans nous trom­per en conclure que c’est un moment essen­tiel dans la pro­duc­tion lit­té­raire édi­to­riale de créa­tion.

Communiqué de presse suite à l’annulation du 38ème Marché de la Poésie.

Quels seront les impacts éco­no­miques cau­sés par cette inter­dic­tion ?
Nous ne connais­sons pas encore l’impact de cette inter­dic­tion. Sans doute va-t-il se révé­ler dans les mois qui viennent. Depuis mars der­nier, nombre de ces édi­teurs et revues n’ont pu aller à la ren­contre de leurs lec­teurs, du public, de leurs auteurs. Leur défi­cit de vente est impor­tant et la péren­ni­té de leur acti­vi­té est par­fois mise en péril.
La poé­sie, aujourd’hui si peu pré­sente en librai­rie, va sûre­ment voir l’espace qui lui est mai­gre­ment dévo­lu se réduire encore. Certes, l’univers de l’édition de poé­sie (et de créa­tion) est en crise per­ma­nente, mais une crise comme celle-ci, c’est assu­ré­ment une crise de trop.
Quelles sont les consé­quences pour la vie de la Poésie, sa visi­bi­li­té, sa dif­fu­sion ?
Comme vous pou­vez le pen­ser, elles sont très graves. Et n’oublions pas leurs effets sur les poètes eux-mêmes, les auteur.e.s qui ont éga­le­ment gran­de­ment per­du dans la « bataille » : plus de ren­contres, plus de lec­tures, plus d’ateliers. Beaucoup vivent, voire sur­vivent, tout au long de l’année grâce à ces évé­ne­ments qui n’ont pu avoir lieu, et qui ne repren­dront pas avant long­temps, de toute évi­dence. Et au-delà de cette dimen­sion éco­no­mique non négli­geable, la ren­contre avec les lec­teurs et le public est essen­tielle dans l’univers de la poé­sie. Sans ren­contres, pas de dia­logues, de contra­dic­tions, de créa­tion vive.
Cela fait déjà long­temps que la poé­sie est en souf­france au niveau de sa dif­fu­sion, de sa per­cep­tion dans notre socié­té.  Il serait désor­mais grand temps que ceux qui sont en charge d’organiser la vie sociale et cultu­relle prennent conscience que la poé­sie est essen­tielle à la créa­tion lit­té­raire, essen­tielle au déve­lop­pe­ment et à la sur­vie de la langue, sous toutes ses formes. Grand temps qu’ils res­pectent ceux qui œuvrent pour une véri­table édu­ca­tion popu­laire d’exigence.
Vous avez écrit au Préfet de police de Paris pour lui deman­der des expli­ca­tions. Avez-vous reçu une réponse ?
Non, et mal­heu­reu­se­ment nous n’attendons pas plus de réponse de Monsieur le Préfet de police de Paris que de Madame la Ministre de la Culture aux lettres ouvertes que nous leur avons envoyées il y quelques jours. Les ins­ti­tu­tions « res­pon­sables » se com­plaisent dans le silence, c’est la poli­tique de l’autruche, la tête dans le sable, en atten­dant que passe la tor­nade.
Peut-on par­ler de cen­sure plu­tôt que d’interdiction ?
 Lorsqu’aucune réponse ne vient, mal­gré nos relances achar­nées, tout peut prê­ter à confu­sion, non ?
Et main­te­nant, que faire ?
Pas d’autre choix que de conti­nuer notre action, de résis­ter, de se battre. Ne pas bais­ser les bras, lire, écrire, écou­ter, vivre en poé­sie… en soli­tude et soli­da­ri­té.

 

Denis Pourawa. Photo c_​i_​r_​c_​é – Marché de la Poésie, octobre 2020.

 

A lire, les Lettres ouvertes, com­mu­ni­quées au Préfet de police de Paris et à Madame la Ministre de la Culture :

Lettre ouverte au Préfet de police de Paris

lettre ouverte à Madame Roselyne Bachelot-Narquin, Ministre de la Culture

Présentation de l’auteur

Yves Boudier

Né en 1951 en Basse-Normandie. Vit à Paris. Professeur de Lettres jusqu’en 2012 à l’université Cergy-Pontoise, Iufm (Espe) de l’Académie de Versailles.

Président de l’association c/​​i/​​r/​​c/​​é – Marché de la Poésie. Administrateur de la Biennale inter­na­tio­nale des poètes (2006-2017), pré­sident de la Maison des écri­vains et de la lit­té­ra­ture (2012-2015), membre des comi­tés de rédac­tion des revues Action poé­tique (1978-2012) et Passage d’encres (1996-2014).

Publie notes cri­tiques et poèmes en revues. Participe à des lec­tures et ren­contres publiques. Activités radio­pho­niques. Collaborations avec des musi­ciens et des plas­ti­ciens. Contribue à dif­fé­rents col­loques sur l’écriture et la poé­sie, en par­ti­cu­lier au Collège International de Philosophie et à la Mel.

Derniers livres parus

Vanités Carré Misère, « Propos d’Avant » de Michel Deguy, L’Act Mem, 2009.

Consolatio, post­face de Martin Rueff, La Mort au car­ré, Argol, 2012.

La Seule Raison Poème, ouver­ture de Liliane Giraudon, coll. « Action poé­tique », Le Temps des cerises, 2015.

Silentiaire, pré­face de Pierre-Yves Soucy, La lettre volée, 2020.

Yves BOUDIER, Président (à droite), Vincent GIMENO-PONS, Délégué géné­ral (à gauche) du Marché de la Poésie.

Bibliographie : Derniers livres parus

Vanités Carré misère, Propos d’Avant de Michel Deguy, L’Act Mem, 2009.

Consolatio, post­face de Martin Rueff, La mort au car­ré, Argol, 2012.

La seule rai­son poème, ouver­ture de Liliane Giraudon, coll. « Action poé­tique », Le Temps des Cerises, 2015.

Silentiaire, pré­face de Pierre-Yves Soucy, La lettre Volée, 2020.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Présentation de l’auteur

Vincent Gimeno-Pons

Après avoir été édi­teur durant de longues années (édi­tions Jean-Michel Place et Utz) et tra­vaillé dans la com­mu­ni­ca­tion (Orphelins Apprentis d’Auteuil) puis res­pon­sable d’un site de VPC de pro­duits édi­to­riaux (Cavalivres), Vincent Gimeno-Pons est désor­mais Délégué géné­ral du Marché de la Poésie (Paris) depuis 2004.

Par ailleurs, d’origine espa­gnole directe, il a tra­duit du cas­tillan :

in : Anthologie poé­tique. Cultures his­pa­niques et culture fran­çaise, Noesis/​​Unesco, 1988 ;
L’Obéissance noc­turne (roman) de Juan Vicente Melo (Mexique), édi­tions de la Différence, coll. Les voies du Sud, 1992 ;
in : L’Invention de l’automne de Javier Lentini (tra­duc­tion de la pré­face de Ricardo Cano Gaviria), édi­tions de la Différence, coll. Orphée, 1992 ;
in : Brèves n° 87 « Nouvelles d’Espagne », 2008 (Poisson volant de Eloy Tizón).
Premier Manifeste nadaïste et Autres Textes de Gonzalo Arango (Colombie), 2019, édi­tions La Passe du vent

Yves BOUDIER, Président (à droite), Vincent GIMENO-PONS, Délégué géné­ral (à gauche), du Marché de la Poésie.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

mm

Carole Mesrobian

Carole Carcillo est poète, cri­tique lit­té­raire, revuiste et per­for­meuse. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. Elle est éga­le­ment l'auteure d'Aperture du silence (2018) et Ontogenèse des bris (2019), chez PhB Editions. Cette même année 2019 paraît A part l'élan, avec Jean-Jacques Tachdjian, aux Editions La Chienne, et Fem mal avec Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diagonale de l'écrivain, Agencement du désert, paru chez Z4 édi­tions. Elle par­ti­cipe aux antho­lo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Apparaître (2018, Terre à ciel) De l'humain pour les migrants (2018, Editions Jacques Flamand) Esprit d'arbre, (2018, Editions pour­quoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Editions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur). Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l'agneau, Décharge, Passage d'encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste, Francopolis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ventre et l'oreille. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Marilyne Bertoncini et de Femme conserve de Bluma Finkelstein. Auprès de Marilyne ber­ton­ci­ni elle co-dirige la revue de poé­sie en ligne Recours au poème depuis 2016.