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Poésie syrienne, Mon corps est mon pays

Par |2018-12-06T09:00:12+00:00 4 décembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques|

Porte-paroles d’une géné­ra­tion, les poètes syriens ont, par néces­si­té, reven­di­qué les droits du peuple face à un régime tota­li­taire. Ils sont encore  et plus que jamais mobi­li­sés. De par son his­toire, et les figures incon­tour­nables qui ont incar­né les grands mou­ve­ments de cet art, la poé­sie syrienne a per­mis un renou­vel­le­ment du genre hors de ses fron­tières. Beaucoup d’artistes sont aujourd’hui réfu­giés poli­tiques. Qu’il s’agisse de femmes ou d’hommes, ils n’ont pas hési­té à por­ter une parole enga­gée pour la liber­té certes d’expression mais pas seule­ment… Ils reven­diquent un des droits humains les plus élé­men­taires : évo­luer dans une socié­té por­teuse de bien être et d’avenir pour tous.  

Adonis, Arabesques sur papier de vers, col­lage.

Les poètes syriens ont joué un rôle essen­tiel dans la moder­ni­sa­tion de la poé­sie arabe.  Les caté­go­ri­sa­tions opé­rées habi­tuel­le­ment dis­tinguent la poé­sie ver­ti­cale, clas­sique à la métrique stricte, la poé­sie libre, dont les règles sont moins contrai­gnantes, et le poème en prose. Ces étapes cor­res­pondent à une dyna­mique uni­ver­selle  qui a ryth­mé l’évolution de toute lit­té­ra­ture : un pas­sage des contraintes for­melles ou séman­tiques  à la liber­té de créa­tion des sup­ports d’expression artis­tique. Ce mou­ve­ment d’émancipation pro­gres­sive, que com­mu­né­ment nous nom­mons moder­ni­té, ne peut être dis­so­cié du contexte poli­tique. L’évocation du tota­li­ta­risme, de la guerre, de la résis­tance, demande l’invention d’une langue par­ti­cu­lière.

Parallèlement au déve­lop­pe­ment d’une libé­ra­tion for­melle, les thé­ma­tiques abor­dées sont vastes. Les élé­ments de la vie quo­ti­dienne et le rap­port à la terre y sont les mêmes que ceux qui guident la mise en scène du  corps : ils sont vec­teurs de sen­sa­tions, de sen­ti­ments, et d’un rap­port au sacré qui les trans­fi­gurent. Dans la poé­sie orien­tale, les per­cep­tions sont d’abord celles offertes par la matière, dont elle révèle le lien puis­sant avec dieu. La pos­ture du poète est alors celle d’un voyant, d’un témoin, d’un homme sage. Et il est aus­si celui qui porte la parole de son peuple et qui dénonce, à tra­vers l’évocation de la terre, de l’exode, de la guerre, de la femme et du sen­ti­ment amou­reux, les abus d’un pou­voir tota­li­taire.

La période dite clas­sique laisse place à une éman­ci­pa­tion pro­gres­sive. Les formes se délient, les sujets abor­dés le sont dans une langue qui intègre de plus en plus l’évocation du quo­ti­dien. La poé­sie libre et le poème en prose font l’objet d’une caté­go­ri­sa­tion mise en place par Saleh Diab, qui dis­tingue trois « moder­ni­tés »… La pre­mière est repré­sen­tée par deux poètes d’Alep, Al-Asadi et Muyassar, dont l’œuvre per­met une tran­si­tion entre la prose poé­tique et le poème en prose. La deuxième moder­ni­té gra­vite autour de la revue Sh’ir, fon­dée à Beyrouth en 1957.

 

shi’r, numé­ro 21, volume 6, hiver 1982. 

Elle est repré­sen­tée par deux types de poé­sie, une poé­sie vision­naire, incar­née prin­ci­pa­le­ment par Adonis, et un cou­rant, avec Al-Maghut et Qabbani, qui rend à la langue sa dimen­sion émo­tion­nelle et valo­rise l’évocation du quo­ti­dien convo­qué dans une langue cou­rante. Mais celui qui rompt avec la ver­si­fi­ca­tion est Al-Maghut.

Ces poètes per­mettent l’essor d’une moder­ni­té for­melle mais aus­si séman­tique : Le poème porte des pré­oc­cu­pa­tions poli­tiques et sociales qui remettent en ques­tion les fon­de­ments de la socié­té tra­di­tion­nelle. Tous, à l’exception de Qabbani, appar­tiennent au Parti natio­nal socia­liste syrien.

Voie est donc ouverte pour que s’incarne ce que Saleh Diab appelle la troi­sième moder­ni­té. Des poètes comme Al-Hamid, Monzer Masri, pro­duisent une poé­sie ancrée sur le quo­ti­dien et leurs textes intègrent les pré­oc­cu­pa­tions poli­tiques et sociales. Appartenant à la gauche com­mu­niste, ils per­mettent d’éclore à la jeune géné­ra­tion des poètes de l’université d’Alep des année 80. Ils reprennent le flam­beau d’une poé­sie du quo­ti­dien, enga­gée et mili­tante. Ils fondent le Forum lit­té­raire qui joue un rôle essen­tiel dans l’évolution des formes poé­tique syriennes. Ils orga­nisent des ren­contres et des débats, et per­mettent à diverses sen­si­bi­li­tés poé­tiques de se croi­ser, d’expérimenter et de don­ner nais­sance à un renou­veau qui reste por­teur d’une parole poli­tique libé­ra­toire.

Le rôle de poète, celui de l’artiste, est res­té celui de guide, de résis­tant, de porte voix d’un peuple oppri­mé. Il est enga­gé dans ce com­bat pour la liber­té. La résis­tance se porte plus que jamais dans le poème. Aujourd’hui, Adonis et d’autres pour­suivent leur com­bat.

 

 

A leur côté, la résis­tance fémi­nine porte elle aus­si des visages emblé­ma­tiques : Samar Yazbek a publié plu­sieurs recueils. Elle allie le com­bat pour la libé­ra­tion de sa terre à celui qu’elle incarne pour que les femmes recouvrent les droits les plus élé­men­taires en Syrie : conduire, étu­dier, tra­vailler, vivre libres. Aïcha Arnaout vit en France, d’où elle porte tou­jours la parole de sa géné­ra­tion de femmes dont le des­tin est condam­né par le pou­voir en place. Hala Mohammad poète roman­cière et cinéaste est elle aus­si réfu­giée… Et com­bien d’autres, réfu­giées, empri­son­nées… Razan Suleiman…!

Qu’ils soient dépor­tés, réfu­giés, ou dis­pa­rus, les poètes syriens ne se taisent pas, ils luttent avec leur arme, les mots, et ce qu’ils repré­sentent de digni­té et de cou­rage. Alors, offrons  l’espace du silence à Adonis :

 

Mon corps est mon pays1

 

 

Je rêve au nom de l’herbe,
quand le pain devient enfer,
quand les feuilles sèches en leur ancien livre
deviennent cité de ter­reur,
je rêve au nom de la glaise
pour abo­lir les ruines, recou­vrir le temps,
pour appe­ler le secours du souffle pre­mier
récu­pé­rer ma flûte la pre­mière
et chan­ger de parole.

Après les cendres de l’univers,
le rêve est la cou­leur et l’arc de la cou­leur,
il secoue ce temps qui dort dans l’épaisseur du givre,
muet comme un clou,
et le verse comme une urne
et l’abandonne au feu, à l’instant bon­dis­sant
du germe des âges et l’avancée des enfants –
et portent l’étincelle, la lumière.

Je me suis lavé les mains de ma vie
fra­gile comme un papillon,
j’ai récon­ci­lié l’éternité et l’éphémère
pour déser­ter les jours, pour accueillir les jours,
les pétrir comme du pain, les puri­fier des rouilles
de l’histoire et de la parole,
pour me glis­ser dans leurs châles
comme une cha­leur ou un sym­bole,
car il est dans mon sang une éter­ni­té de cap­tive,
une éter­ni­té d’expiation col­por­tée par ma mort
et autour de ma face une civi­li­sa­tion en ago­nie.

Me voi­là pareil au fleuve
et je ne sais com­ment en tenir les rivages
moi qui ne sais rien excep­té la source
l’errance où vient le soleil comme une jument rouge
voyante du bon­heur du mal­heur, devin ou lion
un aigle qui dort comme un col­lier
au front de l’éternité.
.

 

 

 

Notes

  1. Adonis, Mon corps est mon pays, in Mémoire du vent, tra­duc­tion André Velter, NRF, coll. poé­sie, ed Gallimard.[]

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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