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L’eau bleue du poème de Béatrice Marchal

Par |2020-12-21T12:15:33+01:00 21 décembre 2020|Catégories : Béatrice Marchal, Critiques|

L’Ombre pour berceau

Qu’y puis-je si c’est le sous-bois, ce qui respire
dans l’ombre jalouse de ses secrets
qui m’appelle et m’attire ? … Qu’y puis-je si
la lumière la plus précieuse
a l’ombre pour berceau ?

Ce qu’écrit la poète, dans la fra­gi­li­té de l’espace du poème, est une eau lim­pide et silen­cieuse, peut-être comme les larmes, peut-être comme le filet de lumière qui perce un ciel cou­vert. Béatrice Marchal se tient dans l’espace d’une parole hors du temps, obser­va­trice d’une vie qui passe, est pas­sée. L’autrefois, fil d’Ariane des pro­pos de la poète, s’échappe d’une linéa­ri­té pesante pour offrir une évo­ca­tion kaléi­do­sco­pique des sou­ve­nirs. Avec une pudeur extrême, percent des touches d’existence trans­fi­gu­rées par l’écriture. Est-ce que pour autant ces élé­ments trouvent sens ? Non, et c’est là toute la beau­té de la poé­sie de Béatrice Marchal. Il semble que comme le calme de l’arbre dont les branches se reflètent dans le miroir d’eau d’un lac pai­sible, elle res­ti­tue les images d’autrefois sans lais­ser sa sub­jec­ti­vi­té en trou­bler le reflet. C’est, cela fut, ça sera peut-être, mais dans tous les cas c’est avec une telle séré­ni­té que les ins­tants du pas­sé quelle qu’en soit la sub­stance heu­reuse ou mal­heu­reuse sont reçus, comme la nature accueille le dénue­ment de l’hiver et regarde le prin­temps comme un tré­sor ines­ti­mable, qu’aucune attente ne se des­sine, qu’aucun juge­ment ne perce, mais qu’aucune rési­gna­tion non plus n’est perceptible.

Béatrice Marchal, L’Ombre pour ber­ceau, Al Manar, Poésie, 2020, 46 pages, 16 €.

Grandir, deve­nir libre, grâce à la trans­mu­ta­tion offerte par les mots, dont Béatrice Marchal convoque la puis­sance réflexive et illo­cu­toire pour les mettre en demeure d’ouvrir les dimen­sions d’un pré­sent apai­sé, est ce qui occupe l’acte d’écrire. Car dans cette poé­sie écrire est un acte, est agir, est se sai­sir des dimen­sions de l’expérience pour en dévoi­ler la sub­stance, et l’offrir au par­tage du poème.

Il n’y a pas de rési­gna­tion, pas plus qu’il n’y a de déses­poir, ni de joie déme­su­rée. Je dirais alors que la sagesse est ce qui consti­tue la pos­ture de la poète, qui laisse trans­pa­raitre peu à peu l’édification de son être, de la soli­di­té, et de la gran­deur de celle qu’elle devient, tout entière dans l’instant qui alors devient un pré­sent qui absorbe toutes les temporalités. 

L’Ombre pour ber­ceau est un très beau livre. Les poèmes sont accom­pa­gnés d’aquarelles de Caroline François-Rubino. Les camaïeux des bleus dont la qua­li­té d’impression est remar­quable construisent des lieux ima­gi­naires, des pay­sages indé­fi­nis et pro­fonds. Les mots, des poèmes entiers, même, s’immiscent dans chaque inter­stice de ces aplats de cou­leur, comme l’être visite le lieu de soi-même à tra­vers le sou­ve­nir, avec une immense force qui  alors n’est plus une lutte, mais une cer­ti­tude, celle qu’exister est là, dans cet ins­tant du regard, et dans le pré­sent déme­su­ré du poème. 

 

Comme un châ­teau en ruine enva­hi par les herbes
où l’on flâne au pre­mier soleil par­mi les chants d’oiseaux
en quê­tant, sans regret des traces d’une histoire
oubliée, d’inexplicables signes de joie. 

-ce qui reste à vivre quand il se fait très tard.

Béatrice Marchal, L’Ombre pour ber­ceau, lec­ture à la libraire L’Autre livre, le 23 octobre 2020, vidéo de Sanda Voïca.

 

Inquiétude de l’autre et des mots

Béatrice Marchal, Inquiétude de soi et des autres, cou­ver­ture de Sylvie Villaume, Lieux-Dits édi­tions, col­lec­tion Cahiers du Loup bleu, 2020, 7€.

Béatrice Marchal, Inquiétude de soi et des autres, cou­ver­ture de Sylvie Villaume, Lieux-Dits édi­tions, col­lec­tion Cahiers du Loup bleu, 2020, 7€.

Bleu encore, le Loup  de Sylvie Villaume qui consti­tue la cou­ver­ture1 d’Inquiétude de l’autre et des mots, publié dans la col­lec­tion Les Cahiers du Loup bleu, aux édi­tions Les  Lieux-Dits. Une tren­taine de poèmes pour un livre doux et léger, d’un belle fac­ture, dont le titre qui pour­rait être celui d’un mani­feste. Titre  qui énonce  tout ce qui façonne le poème, tout ce qui consti­tue écrire, titre qui résume toute une vie de ten­ta­tives réité­rées pour mener les mots à l’expression d’une fra­ter­ni­té abou­tie c’est à dire d’une uni­fi­ca­tion de tous sous la ban­nière de l’Humanité qui reste encore à inventer.

Le pay­sage une fois de plus révèle des espaces inédits de l’intimité du sujet. L’enfance, l’amour, la soli­tude, la mort, tout est évo­qué avec une telle pudeur que le lec­teur com­prend à demi-mot, et res­sent ce qui par­ti­cipe de l’existence, les décep­tions et les attentes, les ins­tants qui ponc­tuent une vie, res­ti­tués comme des moments assi­mi­lés à l’expérience vécue tou­jours avec cette conscience que les jours pas­sés sont comme les feuilles d’automne empor­tées par le vent, jamais vains, jamais occul­tés, et consti­tu­tifs de l’épaisseur de l’instant, donc du poème : “tan­dis que sur l’arbre s’attardent /​ quelques feuilles d’un jaune de plus en plus vif /​ qui brillent jusque dans la nuit comme des mots /​ rete­nus à tra­vers les mailles de l’esprit /​ et du cœur – les mots d’un poème en forme /​ d’éternité”.

 

Vos mots sont les cel­lules d’une chair 
qu’on ne peut tou­cher, capable pourtant
de sus­ci­ter des frissons,
ils poussent à l’intérieur, de plus en plus lourds
jusqu’à pou­voir sor­tir au jour, y résonner
à la place assignée,

poèmes, pour­quoi craindre votre désertion ?
votre exis­tence ne dépend, je le sais à présent,
ni du savoir ni de la force, seulement
de quelque chose de la taille d’une gaine
comme une étin­celle d’amour,

Il faut encore 
qu’un météore
tra­verse mon ciel, qu’il creuse au fond 
du bleu, un espace vidé
d’étoiles éteintes où le feu ne prend plus

et que ne reste
rien qui empêche
au fond des yeux
la bon­té d’exploser
conta­gieuse    en mil­liers d’étincelles

 

 

Note

  1. La cou­ver­ture de cette bro­chure est tou­jours  illus­trée à l’identique,  d’une bande ver­ti­cale de forme variable sur la pre­mière de cou­ver­ture, et d’un loup, bleu, dont les traits sont dus à dif­fé­rents artistes, un pour chaque auteur. 

Présentation de l’auteur

Béatrice Marchal

Béatrice Marchal, née en 1956, a pas­sé sa jeu­nesse dans les Vosges, qui ont mar­qué son ima­gi­naire. Etudes de lettres, qu’elle a ensei­gnées jusqu’en 2011, du col­lège aux classes pré­pa­ra­toires. Ses recherches sur Cécile Sauvage, la mère d’Olivier Messiaen, l’ont res­ti­tuée dans sa véri­té de femme et de poète.

Auteure de nom­breux articles, elle col­la­bore à dif­fé­rentes revues (Diérèse, Friches, Arpa, le Journal des poètes) et a rédi­gé plu­sieurs pré­faces, dont celle du Poésie/​​Gallimard consa­cré, en 2015, à Richard Rognet.

Elle est pré­si­dente du Cercle Aliénor depuis jan­vier 2013.

 

 

Œuvre poé­tique :

Aux édi­tions Les Lieux-Dits, Cahiers du Loup bleu, Inquiétude de l’autre et des mots, 2020
Aux édi­tions Al Manar, L’ombre pour ber­ceau, 2020
Aux édi­tions Le silence qui roule, Élargir le pré­sent, sui­vi de Rue de la source, 2020
Aux édi­tions L’herbe qui tremble, Au pied de la cas­cade, 2019 ; Un jour  enfin  l’accès sui­vi de Progression jusqu’au coeur, 2018 (Prix Louise Labé 2019) ; Résolution des rêves, 2016, Aux édi­tions Delatour France, D’Absence et de lumière, 2016
Aux Cahiers de Poésie Verte, La Cloche de tour­mente, (Prix Troubadours 2014)
Aux édi­tions Editinter, Équilibre du pré­sent, 2013
Aux Editions de l’Atlantique, Une Voix long­temps cher­chée, 2011, La Remontée du cou­rant, 2010, L’Epreuve des limites, 2010
Aux Editions La Porte, La Baguette de cou­drier (2010), Tant va le regard  (2007)

 

Livres d’artiste : 

Un poème extrait  D’Absence et de lumière, illus­tré par cinq gra­vures sur bois d’ Eva Gallizzi,
Buchgestaltung, Holzschnitte und Künstlerisches Konzept : Eva Gallizzi, Zürich 2010.
Où va la route, illus­tré par quatre gra­vures de Dominique Penloup, Le Galet bleu, décembre 2013.
La neige comme un appel, livre pauvre Béatrice Marchal/​​Dominique Penloup
Bannières de mai, Béatrice Marchal/​​ Dominique Penloup
Insaisissables mes­sages, Béatrice Marchal/​​ Agnès Delatte, Revue Ce qui reste, jan­vier 2017
Quelque chose d’enfoui, Béatrice Marchal/​​ Sarah Wiame (éd. Céphéides, mai 2017)
Tout un monde, Béatrice Marchal/​​ Maria Desmée (octobre 2017)
Lumière pré­ser­vée, Béatrice Marchal/​​ Dominique Penloup (éd. du Galet bleu, 2018)
Oser la chute, Béatrice Marchal/​​ Dan Steffan (Bandes d’artistes, Les Lieux-Dits, 2018)

 

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo est poète, cri­tique lit­té­raire, revuiste et per­for­meuse. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. Elle est éga­le­ment l'auteure d'Aperture du silence (2018) et Ontogenèse des bris (2019), chez PhB Editions. Cette même année 2019 paraît A part l'élan, avec Jean-Jacques Tachdjian, aux Editions La Chienne, et Fem mal avec Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diagonale de l'écrivain, Agencement du désert, paru chez Z4 édi­tions. Elle par­ti­cipe aux antho­lo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Apparaître (2018, Terre à ciel) De l'humain pour les migrants (2018, Editions Jacques Flamand) Esprit d'arbre, (2018, Editions pour­quoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Editions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur). Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l'agneau, Décharge, Passage d'encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste, Francopolis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ventre et l'oreille. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Marilyne Bertoncini et de Femme conserve de Bluma Finkelstein. Auprès de Marilyne ber­ton­ci­ni elle co-dirige la revue de poé­sie en ligne Recours au poème depuis 2016.
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