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Mouvements pour un décollage dans les étincelles

Par |2020-05-07T22:46:26+02:00 2 mai 2020|Catégories : Essais & Chroniques, Henri Michaux|

Mouvements, pre­mier cha­pitre de Face aux ver­rous, est com­po­sé d’un long poème entou­ré par les encres d’Henri Michaux, qui encadrent et  séparent ce pre­mier texte des autres. Il est pré­sen­té comme suit : 

 

I

 

     Mouvements*

 

 

 

 

*Ecrits sur des signes repré­sen­tant des mou­ve­ments.

 

 

 

 

 

 

 

Pour com­men­cer par consi­dé­rer le texte, Mouvements est un long poème, un mani­feste, à entendre et à rece­voir dans cette émo­tion que le carac­tère incan­ta­toire des vers ryth­més, courts et irré­gu­liers réveille en nous. Il est cette pul­sion de vie, ce cri per­for­ma­tif, comme un écho qui ren­ver­rait sur lui-même, un retour­ne­ment de la parole vers l’intériorité du poète qui tente une libé­ra­tion. La parole crée son propre contexte réfé­ren­tiel, et la fonc­tion auto­té­lique du lan­gage ne s’exerce plus à tra­vers l’évocation des élé­ments du réel ou anec­do­tiques.  La parole devient son propre objet, par­ler devient agir. Un mul­ti­pli­ci­té de verbes d’action, et un usage fré­quent de phrases nomi­nales contri­buent à cette évic­tion de la mimé­sis. Ce que Michaux cherche sera le point focal de ce qui habite son œuvre : l’éveil, cet espace hors des geôles car­cé­rales de la pen­sée et du corps. Moments, son der­nier recueil, est le livre de l’apaisement, de la libé­ra­tion, de la paix. Le poète a trou­vé l’endroit où tout mou­ve­ment a ces­sé, non pas parce qu’il est immo­bile, mais parce qu’il regarde le mou­ve­ment, ni agi ni agis­sant, mais éner­gu­mène à la vision exté­rieure, glo­bale et spé­cu­laire.

Henri Michaux, Face aux ver­rous, Poésie Gallimard, nrf, Saint-Amand, 1992, 196 pages, 9,50€.

La poé­sie de Michaux est en cela une poé­sie de l’immédiateté, une poé­sie du mou­ve­ment, une conjonc­tion par­faite entre signe et geste, concepts qui struc­turent le poème.

Gestes du défi et de la riposte
et de l’évasion hors des gou­lots d’étranglement
Gestes de dépas­se­ment
du dépas­se­ment
sur­tout du dépas­se­ment
(pré-gestes en soi, beau­coup plus grands que
           le geste, visible et pra­tique qui va
           suivre)

(…)

Signes de la déban­dade, de la pour­suite et
          de l’emportement
Des pous­sées anta­go­nistes, aber­rantes, dis-
          symé­triques

signes non cri­tiques, mais dévia­tion avec
          la dévia­tion et course avec la course
signes non pour une zoo­lo­gie
mais pour la figure des démons effré­nés
accom­pa­gna­teurs de nos actes et contra-
        dic­teurs de notre rete­nue

Signes des dix mille façons d’être en equi-
          libre dans ce monde mou­vant qui se
          rit de l’adaptation
Signes sur­tout pour reti­rer son être du
          piège de la langue des autres
faite pour gagner contre vous, comme une
         rou­lette bien réglée
qui ne vous laisse que quelques coups
         heu­reux
et le ruine et la défaite pour finir
qui y étaient ins­crites
pour vous, comme pour tous, à l’avance
Signes non pour retour en arrière
mais pour mieux « pas­ser la ligne » à chaque
         ins­tant
signes non comme on copie
mais comme on pilote
ou, fon­çant incons­cient, comme on est
pilo­té

Signes, non pour être com­plet, non pour
        conju­guer
mais pour être fidèle à son « tran­si­toire »
Signes pour retrou­ver le don des langues
la sienne au moins, que, sinon soi, qui la
       par­le­ra ?
Écriture directe enfin pour le dévi­de­ment
      des formes
pour le sou­la­ge­ment, le désen­com­bre­ment
      des images
dont la place publique-cer­veau est en ce
      temps par­ti­cu­liè­re­ment engor­gée

Faute d’aura, au moins épar­pillons nos
         effluves.

 

 

L’emploi presque sys­té­ma­tique de verbes d’action dans la plu­part des poèmes de Michaux est révé­la­teur de cette volon­té de ne plus être agis­sant dans cette dimen­sion. Sa poé­sie est en cela une poé­sie de l’immédiateté, une poé­sie du mou­ve­ment, une conjonc­tion par­faite entre signe et geste, entendre ici geste comme un acte pré­dé­ter­mi­né par la volon­té de déli­vrer un mes­sage qui passe par le vec­teur du signe, donc du lan­gage, et signe le résul­tat du geste.

Dans la post­face du recueil, Michaux écrit : 

 

…Les des­sins, tout nou­veaux en moi, ceux-ci sur­tout, véri­ta­ble­ment à l’état nais­sant, à l’état d’innocence, de sur­prise ; les mots, eux, venus après, après, tou­jours après… et après tant d’autres. Me libé­rer eux ? C’est pré­ci­sé­ment au contraire pour m’avoir libé­ré des mots, ces col­lants par­te­naires, que les des­sins sont élan­cés et presque joyeux, que leurs mou­ve­ments m’ont été légers à faire même quand ils sont exas­pé­rés. Aussi vois-je en eux, nou­veau lan­gage, tour­nant le dos au ver­bal, des libé­ra­teurs.

 

La jux­ta­po­si­tion de ces figures en mou­ve­ment, sur des pages, cet enchai­ne­ment de pos­tures toutes dif­fé­rentes place la repré­sen­ta­tion dans un espace qui se situe hors des limites de la repré­sen­ta­tion et hors du ter­ri­toire dévo­lu aux ins­tances assu­mées par le lan­gage. Le carac­tère sériel de l’ensemble n’inclut aucune pro­gres­sion, se situe hors d’un espace tem­po­rel par­ti­cu­lier, mais dans l’immanence d’un mou­ve­ment qui n’est ni avan­cée dans une durée ni immo­bi­li­té. Plus que des signes ce sont des gestes qui sont le signe du geste, sans pour autant être tau­to­lo­giques, car on ne mesure pas le néant par rap­port au néant.

Henri Michaux, Mouvements, in Face aux ver­rous, Poésie Gallimard, nrf, Saint-Amand, 1992, 196 pages, 9,50€.

Henri Michaux, Mouvements, Typolittéraire.com.

Henri Michaux, Mouvements, in Face aux ver­rous, Poésie Gallimard, nrf, Saint-Amand, 1992, 196 pages, 9,50€.

Le signe est dis­sout  dans un geste qui devient l’unique vec­teur d’une volon­té de com­mu­ni­ca­tion qui trans­cende le désir de la repré­sen­ta­tion. Un geste repré­sen­té par le geste. Le réel et sa pro­jec­tion ins­crite dans l’emploi du lan­gage n’est plus l’objet qui sou­tient la pro­duc­tion de ces repré­sen­ta­tions, qui ne sont plus moti­vées par la volon­té de res­ti­tuer une per­cep­tion de la réa­li­té dans une trans­fi­gu­ra­tion quel­conque. Il s’agit uni­que­ment de ges­ti­cu­la­tions, de mon­trer la che­nille qui tente de s’évader de son cocon.

Official Excerpt Henri Michaux, Mouvements, balet in one act, com­pa­gnie Marie Chouinard, 2005/​2011.

Mais les signes ? Voilà : L’on me pous­sait à reprendre mes com­po­si­tions d’idéogrammes, quan­ti­té de fois repris déjà depuis vingt ans et aban­don­nés faute d’une vraie réus­site, objec­tif qui  semble en effet dans ma des­ti­née, mais seule­ment pour le leurre et la fas­ci­na­tion.

J’essayai à nou­veau, mais pro­gres­si­ve­ment les formes “en mou­ve­ment” éli­mi­nèrent les formes pen­sées, les carac­tères de com­po­si­tion. Pourquoi ? Elle me plaisent plus à faire. leur mou­ve­ment deve­nait mon mou­ve­ment. Plus il y en avait, plus j’existais. Plus j’en vou­lais. Les fai­sant, je deve­nais tout autre. J’envahissais mon corps (mes centres d’action, de détente). Il est sou­vent plus loin de ma tête, mon corps. Je le tenais main­te­nant piquant, élec­trique. Je l’avais comme un che­val au galop avec lequel on ne fait qu’un. 

 

Ces pro­pos de la post­face de Face aux ver­rous ne sont pas sans rap­pe­ler les qua­li­tés du geste dans la cal­li­gra­phie chi­noise, qui trouve son ori­gine dans l’éviction de toute idée pré­dé­ter­mi­née de com­mu­ni­ca­tion, mais qui est tout entier concen­tré sur le tra­cé du pin­ceau. Dans Idéogrammes en Chine paru chez Fata Morgana en 1971, Michaux rap­pelle cette dis­tinc­tion essen­tielle entre signe et geste : ” Mais étaient-ce des signes ? C’étaient des gestes, les gestes inté­rieurs, ceux pour les­quels nous n’avons pas de membres mais des envies de membres, des ten­sions, des élans”. Alors il n’est pas dérai­son­nable de consi­dé­rer cet art du geste propre à  Michaux comme une ten­ta­tive d’aller au-delà des pos­si­bi­li­tés du lan­gage (des mots ou de l’image) et de ce que la poé­sie offre de liber­té aux mots. Il ne s’agit pas non plus d’idéogrammes, que le poète consi­dè­re­ra comme étant des signes figés. Débarrassés des signi­fiants donc des signi­fiés il imprègne ces signes moti­vés par aucune pen­sée préa­lable de la lati­tude de pou­voir signi­fier, ou pas, de manière imma­nente, et de cette pos­si­bi­li­té de n’exprimer que la danse de l’être au-dedans de soi-même. Un para­doxe entre iner­tie et mou­ve­ment d’une pen­sée qui a ces­sé de s’exprimer, le mou­ve­ment d’un corps immo­bile pour lequel il n’existe plus qu’un flux élec­trique et sal­va­teur. 

Official Excerpt Henri Michaux, Mouvements, balet in one act, com­pa­gnie Marie Chouinard, 2005/​2011.

Présentation de l’auteur

Henri Michaux

Henri Michaux est né à Namur en 1899, et est décé­dé à Paris en 1984. C’est un poète belge natu­ra­li­sé fran­çais. En 1919, il aban­donne des études de méde­cine pour deve­nir mate­lot, et exerce bien d’autres métiers. Il découvre l’œuvre de Lautréamont et com­mence à écrire.  Il s’installe en 1924 à Paris et fait de nom­breux voyages. En Inde il découvre la magie qu’il rap­proche e la créa­tion artis­tique. Il tra­vaille aus­si le des­sin qui lui appa­raît comme plus libé­ra­teur, sans l’obstacle des mots char­gés de tout un conte­nu qui fausse la signi­fi­ca­tion. Mais pour par­ve­nir à l’exploration inté­grale des pro­prié­tés du lan­gage et ten­ter de se débar­ras­ser, le plus pos­sible, des contraintes du dehors, il uti­lise des drogues. Il est à la recherche d’un équi­libre qui ne s’établisse pas au prix de la néga­tion de soi.

© André Durand

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo est poète, cri­tique lit­té­raire, revuiste et per­for­meuse. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. Elle est éga­le­ment l'auteure d'Aperture du silence (2018) et Ontogenèse des bris (2019), chez PhB Editions. Cette même année 2019 paraît A part l'élan, avec Jean-Jacques Tachdjian, aux Editions La Chienne, et Fem mal avec Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diagonale de l'écrivain, Agencement du désert, paru chez Z4 édi­tions. Elle par­ti­cipe aux antho­lo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Apparaître (2018, Terre à ciel) De l'humain pour les migrants (2018, Editions Jacques Flamand) Esprit d'arbre, (2018, Editions pour­quoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Editions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur). Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l'agneau, Décharge, Passage d'encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste, Francopolis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ventre et l'oreille. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Marilyne Bertoncini et de Femme conserve de Bluma Finkelstein. Auprès de Marilyne ber­ton­ci­ni elle co-dirige la revue de poé­sie en ligne Recours au poème depuis 2016.