> Fil de lecture de Carole Mesrobian : Henri MICHAUX, François XAVIER, Christophe DAUPHIN et Anna TUSKES, Ivar CH’VARVAR.

Fil de lecture de Carole Mesrobian : Henri MICHAUX, François XAVIER, Christophe DAUPHIN et Anna TUSKES, Ivar CH’VARVAR.

Par | 2018-05-20T23:52:41+00:00 20 octobre 2016|Catégories : Critiques|

 

Henri Michaux

Moments, Traversées du temps

 

 

Un magni­fique recueil dont nous connais­sons la ligne édi­to­riale, la col­lec­tion Poésie Gallimard pro­pose une réédi­tion de Moments, Traversées du temps, d’Henri Michaux. Le visage du poète appa­raît sur un ban­deau qui déroule au milieu d’une cou­ver­ture blanche son pro­fil sur une pho­to prise en gros plan et en noir et blanc. La cou­ver­ture dont nous iden­ti­fions la charte gra­phique invoque désor­mais de grands noms de la poé­sie. Dès l’avant lec­ture la dis­po­si­tion des textes cen­trés sur les pages blanches, la briè­ve­té des  vers qui se suivent, met­tant un mot puis un autre en exergue, ces strophes ténues et irré­gu­lières, nous per­mettent d’identifier la manière d’un auteur dont nous connais­sons l’envergure.

Distribués aux XI cha­pitres de Moments, les poèmes s’articulent autour de thé­ma­tiques omni­pré­sentes dans l’œuvre d’Henri Michaux. Le « choc », les « afflux » sal­va­teurs d’énergie pure et libé­ra­toire, les « ten­sions for­mi­dables » et cette pré­sence de « l’autre », scru­té comme un enne­mi dans Face aux ver­rous, de ce double qui, ici, devient part de Lumière :

 

« Les lignes qu’une main a tra­cées
que c’est sur­pre­nant !
L’autre à cœur ouvert
Son écri­ture que je res­pire

 

De l’inconnu, d’emblée fami­lier
son écri­ture
son écri­ture en mon âme
les lignes d’or manus­crit écrit il y a deux siècles
comme si, à l’instant même
elles sor­taient de la plume
déli­vrées par l’esprit, qui en font sur-le-champ
la décou­verte toute fraîche

 

Dérive, à nou­veau dérive
Tout ver­sus néfaste

 

Je cesse de pou­voir m’appuyer
Ma langue pend entre mille »

 

La langue « des autres » est per­çue dans son inca­pa­ci­té à rendre compte du monde et d’une réa­li­té qui ne se conçoit que dans la trans­cen­dance.

 

« D’aucune langue, l’écriture-
Sans appar­te­nance, sans filia­tion
Lignes, seule­ment lignes. »

 

Il s’agit de sor­tir du « piège de la langue des autres » asser­tion qui vient clore Mouvements, le pre­mier texte du recueil Face aux ver­rous. Le res­sas­se­ment, les répé­ti­tions de sono­ri­tés et de mots, le jeu avec l’espace scrip­tu­ral et le rythme que confère l’entrelacement de vers et de prose, ce tra­vail sur le signi­fiant qui donne à la langue d’Henri Michaux cette puis­sance incan­ta­toire ne fait pas défaut dans Moments où le poète célèbre le « Jour de nais­sance de l’illimitation ».

La syn­taxe toute par­ti­cu­lière, faite de reprises ana­pho­riques et de mises en exergue, de bribes de phrases ou de mots par­ti­cu­liè­re­ment chers à l’univers de l’auteur, confère à son œuvre une dimen­sion ini­tia­tique. La déstruc­tu­ra­tion appe­lée et atten­due comme libé­ra­toire, sal­va­trice, motive la mise en forme syn­taxique. Le vers de Michaux, court, cin­glant, offre à l’espace scrip­tu­ral une dimen­sion méta­pho­rique. Tels les « signes repré­sen­tant des mou­ve­ments », des­sins de l’auteur qui inau­gurent le recueil Face aux ver­rous, le signi­fiant est mou­ve­ment, danse, éner­gie démul­ti­pliée. La mise en relief en début de vers de sub­stan­tifs ou d’adverbes répé­tés de texte en texte, de recueil en recueil, per­met la convo­ca­tion des concepts ain­si évo­qués dans une imma­nence qui per­met d’en appré­hen­der toute la dimen­sion.

Et si la parole unique et d’une puis­sance évo­ca­toire non éga­lée d’Henri Michaux ne fait pas défaut ici, Moments dif­fère des autres recueils de l’auteur car, ain­si que l’énonce le sous titre, Traversées du temps, s’envisage la pos­si­bi­li­té d’une rédemp­tion. Regard rétros­pec­tif de par l ‘évo­ca­tion des heurts et des errances pas­sées à la recherche de cette libé­ra­tion enfin abou­tie, la quête de la paix a mené au silence et à la dis­pa­ri­tion de toute dua­li­té.

 

« Afflux
Afflux des uni­fiants
Affluence
l’Un enfin
en foule
res­té seul, incluant tout
l’Un. »

 

Moments, Traversées du temps offre donc un pas­sage vers la Lumière, « Une Lumière/​Quelle lumière !/​ Une lumière presque inac­cep­table ». Des bribes de paix,

 

« Venant, par­tant, sans fron­tières, obs­tacles fluides à tout par­achè­ve­ment, déta­chant et se déta­chant sans ensei­gner le déta­che­ment,
Moments, bruis­se­ments, tra­ver­sées du temps. »

 

 

*

 

                                                                                                                                                                                                 

 

François Xavier

Le Miroir de la dérai­son

 

 

Une cou­ver­ture qui laisse toute lati­tude à un espace dis­cur­sif entre image et texte, et qui per­met le déploie­ment de l’envergure plu­ri­sé­man­tique du titre, Le Miroir de la dérai­son. Une annonce tuté­laire qui sug­gère dès l’avant lec­ture la réflexi­vi­té, celle du lan­gage, décou­vert et renou­ve­lé par une confron­ta­tion aux encres de Jacqueline Ricard, mais aus­si par la langue de François Xavier. Et regar­der ce livre, le des­sin des poèmes, dont la briè­ve­té n'enlève rien à la den­si­té, décryp­ter l’univers séman­tique offert par la confron­ta­tion de ces deux vec­teurs inti­me­ment liés, qui au fil des pages non numé­ro­tées s’entrelacent pour se révé­ler, c’est redé­cou­vrir le signe, révé­lé dans toute son épais­seur, comme un trait de fusain, dans son dia­lo­gisme avec les des­sins, « Matière de soie Déportée sur la matière de roche ».

Thématique atem­po­relle s’il en est, le sen­ti­ment amou­reux est sujet de nom­breux textes. Toutefois,  jamais rien ne cède à une faci­li­té par trop usi­tée  de l’emploi de registres si sou­vent asso­ciés au dis­cours lyrique de l’évocation des sen­ti­ments intimes. Bien au contraire, dans une langue inédite tis­sée d’images et sans conces­sion aucune, le dis­cours amou­reux ici renou­ve­lé est matière à son­der l’âme du poète, qui nous invite à par­ta­ger ses inter­ro­ga­tions sur l’essence même de l’existence.

La briè­ve­té des textes, le tra­vail syn­taxique, la créa­tion d’images sus­ci­tées par la mise en rela­tion inédite des signi­fiants per­mettent l’invention d’une poé­sie qui, sans rompre avec les élans d’une moder­ni­té poé­tique ’ins­crite dans la sillage du clas­si­cisme, offre au genre de nou­velles pers­pec­tives. La pré­sence d’un sujet, hors énon­cia­tion d’éléments anec­do­tiques, hors tout cadre réfé­ren­tiel, confère à cette poé­sie une dimen­sion ini­tia­tique. L’évocation de l’être aimé est matière à une réflexion sur la pos­ture exis­ten­tielle  et plus encore à un tra­vail sur la langue qui, ouverte à de mul­tiples lec­tures, ne cesse d’offrir au miroir que lui tend François Xavier d’infinis reflets disant toute l’envergure de l’enchevêtrement du signe.

 

« Dans une langue unique
De l’endroit phy­sique
Et ailleurs ».

 

C’est là que nous conduit le poète, vers cet ailleurs du lan­gage, dévoi­lé par son écri­ture, et par le confron­ta­tion aux traits noirs des encres de Jacqueline Ricard, qui ne cèdent en rien à la mimé­sis, mais offrent toute lati­tude séman­tique aux textes. Quand au poète,

 

 

« Il est la musique cigale au vent
Bondissant de feuille en feuille
Noir sur blanc c’est écrit dans la trame
Parchemin sif­fleur entre ses doigts »

 

 

*

 

 

 

Christophe Dauphin et Anna Tüskés

Les Orphées du Danube, Jean Rousselot, Gyula Illyés et Ladislas Gara

 

 

Faire connaître la poé­sie hon­groise en France, voi­ci l’objet des Orphées du Danube. Christophe Dauphin et Anna Tüskés y ont réuni des textes de divers poètes ain­si qu’un choix de lettres de Jean Rousselot à Gyula Illyés. D’aspect impo­sant, ce lourd volume de 458 pages pro­pose en cou­ver­ture de décou­vrir les visages de ceux qui ont por­té la poé­sie hon­groise, Jean Rousselot, Gyula Yllyés et Ladislas Gara, qui appa­raissent au des­sus d’une pho­to pano­ra­mique de Budapest. Il s’agit d’identité, de don­ner visage et épais­seur topo­gra­phique aux voix qui émaillent les pages de cette antho­lo­gie poé­tique. Ainsi l’horizon d’attente est-il clai­re­ment des­si­né, et le lec­teur ne s’y trom­pe­ra pas, car il s’agit bien de péné­trer au cœur de la lit­té­ra­ture hon­groise du ving­tième siècle, à tra­vers la décou­verte de poètes qui ont contri­bué à façon­ner son his­toire lit­té­raire. Précédant les textes de quelque douze poètes hon­grois tra­duis par Ladislas Gara et adap­tés par Jean Rousselot, une impor­tante pré­face de Christophe Dauphin retrace le par­cours his­to­rique, social et poli­tique du pays, qui a mené à la consti­tu­tion de l’univers poé­tique pré­sen­té dans ce recueil à tra­vers les œuvres des auteurs qui y sont convo­qués. Enfin, les der­niers cha­pitres sont consa­crés à la cor­res­pon­dance de Jean Rousselot et Gyula Illyés, dans un choix de lettres anno­tées par Anna Tüskés.

La mise en pers­pec­tive de l’œuvre des poètes pré­sen­tés, repla­cés dans le contexte de   pro­duc­tion des textes, ain­si que les consi­dé­ra­tions sur la tra­duc­tion, offrent de véri­tables grilles de lec­ture, mais sont éga­le­ment pré­texte à une inter­ro­ga­tion sur la pro­duc­tion de l’écrit lit­té­raire. Faut-il le consi­dé­rer comme un uni­vers clos, conçu hors de toute moti­va­tion exté­rieure pré­exis­tant à sa pro­duc­tion, ou bien faut-il le lire ain­si que l’émanation d’un contexte his­to­rique, social et poli­tique coexis­tant. Loin de pré­tendre répondre à cette pro­blé­ma­tique qui a ani­mé bien des débats sur l’essence même de tout acte de créa­tion, le dia­lo­gisme qui s’instaure entre les dif­fé­rentes par­ties du recueil ouvre à de mul­tiples ques­tion­ne­ments. Plus encore, l’extrême richesse des élé­ments agen­cés selon un dis­po­si­tif qui enri­chi la lec­ture de cha­cune des par­ties per­met non seule­ment de décou­vrir ou de relire des poètes dont la langue porte haut l’essence de la poé­sie, mais, grâce à la coexis­tence du dis­cours cri­tique exé­gé­tique, d’en per­ce­voir toute la dimen­sion.

 

 

*

 

 

 

Ivar Ch’vavar et cama­rades

Cadavre grand m’a racon­té

 

 

Un volume impo­sant, qui regroupe un nombre d’auteurs non moins impo­sant, tel est Cadavre grand m’a racon­té, seconde édi­tion revue et aug­men­tée que nous devons à Ivar Ch’Vavar. La cou­ver­ture blanche exempte de toute ico­no­gra­phie affiche un titre dont les lettres roses sont sou­li­gnées par le sous-titre, Anthologie de la poé­sie des fous et des cré­tins du nord de la France. Dés l’abord, la tona­li­té ludique voire bur­lesque est don­née.

D’apparence hété­ro­clite, des textes en prose s’articulent avec des poèmes, alors que d’autres pages pro­posent de mettre à contri­bu­tion la typo­gra­phie qui alors habite l’espace scrip­tu­ral de manière créa­trice. Et les noms des auteurs, qui se suc­cèdent, indiquent là aus­si la dimen­sion ludique du recueil. Le jeu avec les patro­nymes de ces personnages/​auteurs ne laisse pas de doute sur la dimen­sion paro­dique de l’ensemble. Il suf­fit de consta­ter que cer­tains d’entre eux sont des homo­phones de sub­stan­tifs appar­te­nant pour la plu­part au registre fami­lier, tel Emmanuel Derche ou encore Horreur Dupoil.  Mais, au-delà du jeu, il est éga­le­ment per­mis d’y voir une désa­cra­li­sa­tion de la pos­ture auc­to­riale, et une invi­ta­tion à pen­ser la fic­tion dans sa mise en abyme avec l’invention de ces auteurs qui, créa­tion du créa­teur, n’en sont pas moins les porte-paroles de pro­pos inci­sifs à l’encontre des modes de vie des contem­po­rains de  l’auteur. A tra­vers l’évocation de ces uni­vers fic­tion­nels, Ivar Ch’Vavar n’en convoque pas moins le réel. Et si la Picardie, son épais­seur cultu­relle et his­to­rique, ses pay­sages et sa langue, le Picard, est matière des textes du recueil, il ne s’agit pas uni­que­ment de la convo­quer en toile de fond. Cette région est don­née à voir dans sa dimen­sion sociale et poli­tique actuelle. La déser­ti­fi­ca­tion de cette par­tie de la France tou­chée plus que toute autre par des pro­blèmes éco­no­miques trans­pa­raît dans l’évocation des bio­gra­phies des per­son­nages créés par l’auteur. Et le registre bur­lesque ame­né dès l’avant lec­ture par le para­texte et par ces noms évo­ca­teurs ouvre à cette dimen­sion réflexive qui sou­tient une lec­ture poly­sé­mique et per­met une mise à dis­tance de l’univers fic­tion­nel.

Mais tous les auteurs ne sont pas des auteurs fic­tifs. Lucien Suel, Konrad Schmitt et Christian-Edziré Déquesnes sont bel et bien réels. Ils sont, eux aus­si, créa­teurs d’un dis­cours qui ancre la dimen­sion fic­tion­nelle dans l’univers cultu­rel du Nord. Tout comme Ivar Ch’Vavar, le sou­ci d’offrir une dimen­sion cri­tique au dis­cours motive leur démarche à l’écriture.

La prose de Konrad Schmitt ne cesse d’osciller entre déri­sion caus­tique et regard désa­bu­sé qui trans­pa­raissent  dans les por­traits de per­son­nages déca­lés. Il n’a de cesse  de rendre compte de l’absurdité d’une socié­té dont il révèle les tra­vers. Christian-Edziré Déquesnes, inven­teur de la Grande Picardie Mentale, est un fervent défen­seur de la langue picarde, pour laquelle il s’est mobi­li­sé. Auteur de plu­sieurs recueils en vers et en prose d’une tona­li­té aty­pique, il crée une mytho­lo­gie de la moder­ni­té en pre­nant appui sur le fond de légendes et l’univers fabu­leux de la Matière de Bretagne et des poètes gaé­liques. Mêlant fic­tion, élé­ments auto­bio­gra­phiques et réfé­rences artis­tiques, à tra­vers l’évocation d’archétypes qui appar­tiennent au fond mythique, son œuvre par­ti­cipe de l’édification d’un dis­cours cri­tique et réflexif sur le Nord.

Ivar Ch’Vavar pro­pose donc, avec ses cama­rades, per­son­nages inven­tés ou com­pa­gnons de longue date, un recueil d’une rare den­si­té. La mul­ti­tude de typo­lo­gies dis­cur­sives  offertes ain­si que les registres variés ne per­mettent jamais au lec­teur d’échapper à la dimen­sion réflexive du dis­cours. Toujours sol­li­ci­té, il est mené vers lui-même, vers la décou­verte de ces uni­vers dont l’épaisseur séman­tique sus­cite de nom­breuses réflexions, des inter­ro­ga­tions, et ce sen­ti­ment que la Littérature porte encore la parole d’une Humanité dont elle éclaire la route.

 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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